Publié le 02/04/2020 à 06:00 / Béatrice Dupin

Covid-19

S’adapter, c’est ce que doivent faire perpétuellement les professionnels du monde agricole. Et bien plus encore en cette période de Covid-19 qui place l’agriculture dans une position parfois inconfortable.

Trouver de la main-d’œuvre pour tous les travaux à réaliser sur les fruitiers est une priorité.

«Il est temps de relancer le débat et de s'interroger sur l'autonomie alimentaire de la France. La situation actuelle nous montre les limites du système et de notre dépendance alimentaire via les importations, prévient Thierry Mommée, élu à la chambre d'agriculture de la Drôme et agriculteur à Marsanne. Dans les discours sociétaux, on nous demande de plus en plus de qualité et cela est normal. Mais alors, comment se fait-il que nous nous interdisions une certaine production française au nom d'une qualité supérieure et que faisons venir de l'étranger, en contrepartie, des produits de gamme inférieure ? », alerte-t-il. Comme dans toutes les filières agricoles, l'aviculture est impactée. A la tête d'un élevage de volailles de chair, Thierry Mommée ne cache pas ses inquiétudes. « Il n'est pas possible d'arrêter du jour au lendemain une production. Même si la santé est le pilier primordial pour un pays, l'alimentation est le second. Nous nous devons de poursuivre notre activité, qui plus est avec du vivant. »

Les produits de « qualité » laissés de côté

Dès l'annonce du confinement, les citoyens se sont rués dans les rayons alimentaires : « Nous avons ressenti une forte hausse de la commercialisation, soit + 60 % pour les œufs et + 100 % pour la viande. Aujourd'hui, la demande est revenue à la normale par rapport à la production », souligneThierry Mommée.
Pour autant, les produits dits « standards » ont connu le succès, au détriment des produits en agriculture biologique ou sous signe de qualité. « Les consommateurs ne regardent même plus ce qu'ils achètent. Le marché du poulet de Bresse, par exemple, est en baisse de 70 %, regrette Thierry Mommée. Si le marché est relativement tendu, il n'y a pas de rupture ou de crainte de pénurie à avoir pour l'instant. Même s'il faut, bien sûr, rester vigilant. »
Une vigilance accrue, notamment en termes de logistique et de transport. « Nous ressentons un manque de fluidité entre les différents acteurs. Il faut rester prudent sur l'approvisionnement des produits d'importation. Je pense notamment au soja ou aux minéraux, composants de l'alimentation animale. »

La logistique inquiète

« En cette fin du mois de mars, les livraisons se sont déroulées sans embûche. Cependant, on sent arriver quelques tensions et le mois d'avril pourrait être plus compliqué », explique Frédéric Moze, responsable de l'usine Duc à Montmeyran. En intégration avec le groupe Duc, Thierry Mommée ne ressent pour l'heure aucun problème. Mais, inquiet pour les semaines à venir, l'éleveur avoue avoir « une visibilité moyenne ». « Il y a pas mal de brouillard sur notre route », ajoute-t-il.
D'autre part, l'appréhension se fait aussi sentir sur le facteur humain. « Jusque-là, l'équipe de ramassage des volailles arrive à fonctionner, mais il ne faut pas qu'elle s'arrête. Nous n'avons pas de marge de manœuvre au niveau du personnel. Malheureusement, face à un agresseur invisible, nous ne pouvons à aucun moment dire que les moyens de protection et les gestes barrières sont suffisants », note Thierry Mommée. Un avis partagé par Frédéric Moze : « Nos inquiétudes reposent principalement sur les ressources humaines. Même s'il nous manque déjà un peu de personnel, les gens sont assez solidaires et impliqués dans l'ensemble ».

Le pessimisme est de mise dans l'arboriculture

Si la filière avicole gère actuellement les conséquences du Covid-19, l'arboriculture est davantage touchée. Et comme si un problème ne suffisait pas, un autre vient de se rajouter avec le récent phénomène de gel. « L'éclaircissage des abricotiers devait débuter mi-avril mais cela pourrait évoluer en fonction des conséquences du gel », souligne Régis Aubenas, producteur de fruits à noyau à Châteauneuf-sur-Isère et vice-président du comité régional Interfel Auvergne-Rhône-Alpes. Nous recherchons des solutions mais de nouvelles questions réapparaissent sans cesse. » La priorité est de trouver de la main-d'œuvre pour tous les travaux à réaliser sur les fruitiers. « Les frontières du Maghreb sont fermées pour une durée indéterminée. Nous savons déjà que nous n'aurons pas ce personnel au mois d'avril. Quant à la suite, nous sommes plongés dans le doute. Cela dépendra des conditions sanitaires. Comment pallier à cette carence de main-d'œuvre étrangère ? C'est la préoccupation majeure des arboriculteurs. »

Main-d'œuvre locale, contrats avec la grande distribution...

Se repositionner avec de la main-d'œuvre locale, tel est l'objectif. Mais la tâche n'est pas simple : « Il faut trouver des personnes motivées, qui puissent s'adapter aux tâches qu'on leur demande... Avec la FDSEA et l'Adefa* notamment, nous sommes en train de recenser tous les viviers où nous pourrions avoir des besoins, pour voir comment l'on s'organise par la suite... Notre préoccupation est donc de trouver de la main-d'œuvre pour pouvoir ramasser nos fruits et éviter une catastrophe économique. Est-ce que le marché sera là ? Le commerce jouera-t-il le jeu de vendre local ? On ne sait pas... », prévient Régis Aubenas.
Ainsi, à deux mois de la récolte des pêches et abricots, les inquiétudes au niveau de la commercialisation commencent à se faire sentir. « Il faut anticiper au maximum la campagne qui s'annonce sur l'entrée des fruits d'été, en espérant d'ici là que la situation du commerce soit revenue à la normale. L'AOP pêches et abricots de France fait actuellement un gros travail auprès de la grande distribution pour favoriser les produits français. Ce sont les grandes et moyennes surfaces qui sortent le plus gros tonnage, c'est donc primordial qu'elles privilégient les contrats avec des producteurs français », poursuit l'arboriculteur.
Cependant, une autre crainte vient contrarier le quotidien des agriculteurs, celle du prix des transports. « Les transporteurs ont revu leurs prix à la hausse de + 8 à + 30 %, puisque contrairement à d'habitude, ils n'ont pas de fret à ramener au retour. Sur le prix de vente de nos fruits, il nous faudra donc grapiller quelques centimes supplémentaires », redoute Régis Aubenas, alors que la population, contrainte en grande partie au chômage partiel, verra son pouvoir d'achat diminuer dans les prochaines semaines...
Amandine Priolet
* Adefa : association départementale emploi formation en agriculture.

 

L’horticulture : du vivant contraint au confinement
« Nous prenons notre mal en patience, avoue Odile Heurtebise, gérante des pépinières Heurtebise à Clansayes. Ce n’est pas pire qu’un orage de grêle », poursuit-elle. Installée depuis plus de quarante ans aux côtés de son époux Jean-Claude, la productrice et horticultrice reste philosophe : « Tant qu’on a la santé, tout va ! ». C’est donc avec rigueur qu’elle applique les décisions gouvernementales : « Je n’ai pas envie d’être responsable d’un cas de Covid-19, c’est pourquoi nous avons fermé depuis le 17 mars dernier. En attendant, nous continuons de préparer nos cultures et d’entretenir nos plantes. Nous pourrons espérer rattraper ce manque à gagner début mai, si nous avons le droit de rouvrir. Les gens feront alors leurs achats pour la saison », prévient-elle, alors que plusieurs clients la contactent chaque jour pour savoir si l’espace de vente est ouvert. « En considérant que l’Etat nous oblige à fermer nos points de vente, il faudrait qu’il s’engage également à fermer l’envoi des impôts, factures et autres, pour éviter des soucis de trésorerie. J’attends que l’Etat dise clairement comment il va aider la filière horticole car des reports de paiement ne suffiront pas pour certains », ajoute-t-elle. Avant de poursuivre : « Nous sommes une toute petite entreprise et cela va peut-être nous sauver puisque, pour l’heure, nous n’avons rien eu à jeter, contrairement à d’autres sociétés qui font de l’horticulture intensive. Mais il ne faut pas oublier que l’horticulture est la seule filière qui fait du vivant et qui est obligée de fermer ».  
A. P.

Viticulture / Comment maintenir  la commercialisation ?
Depuis trois semaines, l’activité du Cellier des Dauphins (Union des vignerons des Côtes-du-Rhône), est au ralenti. « Une partie de notre personnel est en chômage technique, notamment les commerciaux. Les clients ne répondant plus, la prospection est devenue impossible », explique Sylvie Darves, membre de l’équipe de direction. Ce manque criant de dynamisme commercial avait déjà été ressenti lors du salon WineParis, en février dernier : « Toute la partie asiatique ne s’était pas déplacée », regrette-t-elle. Après l’annulation en cascade des salons, l’inquiétude est donc de mise : « Ce sont des lieux de rendez-vous privilégiés avec les acheteurs. Ce sont donc autant d’occasions manquées pour maintenir les liens et faire de la prospection ».
Malgré tout, l’activité du Cellier des Dauphins se poursuit grâce à la mise en place alternée des équipes pour répondre aux commandes. « Toutes nos chaînes ne fonctionnent pas. Nous rencontrons ainsi des problématiques de transport notamment par le biais des “petites messageries”. De plus, l’export a fortement ralenti du fait du confinement de la plupart des pays », poursuit-elle. Si certaines caves membres de l’Union ont complètement fermé leurs portes, d’autres assurent une permanence ponctuelle ou ont mis en place un principe de drive sur commande. « Les marchés des Côtes-du-Rhône, et plus particulièrement des marchés de vrac, ont été fortement pénalisés en ce début d’année. Et même si les vins sont vendus, une autre problématique commence à se poser : celle de la retiraison. Ils vont rester dans les caves et les viticulteurs rencontreront un problème de stockage au moment de la prochaine vendange », conclut Sylvie Darves.  
A. P.

Maraîchage / Le marché de la fraise en plein doute

Avec trois semaines d’avance, la campagne des fraises s’annonce très compliquée : « Le marché des fraises dans le sud de la France est en crise. Sur 100 kilos ramassés, un producteur en vend 15. Il faut espérer que les choses se décantent même si nous ne sommes pas très optimistes, prévient Régis Aubenas, membre associé à la chambre d’agriculture de la Drôme. Les consommateurs privilégient les achats de première nécessité, à savoir les produits qui se conservent. »
A Bourg-de-Péage, la saison des fraises va débuter d’ici dix jours pour le Gaec Clapon. « Nous avons réussi à trouver des Bulgares sur la région romanaise pour le ramassage des fraises, alors que notre personnel habituel est bloqué en Pologne, souligne Grégory Clapon, associé du Gaec. Malgré tout, nous risquons de faire face à un manque de saisonniers. Depuis l’annonce du gouvernement, beaucoup de personnes au chômage partiel nous ont téléphoné pour nous apporter leur aide. Mais nous ne savons pas vraiment comment cela va se mettre en place », avoue-t-il. Producteur de fraises, d’asperges et de légumes de saison, Grégory Clapon a cependant vu arriver de nombreux clients sur son espace de vente au détail : « La fréquentation a explosé, les consommateurs reviennent à la source ». Pour autant, le Gaec travaille en direct avec des détaillants pour les marchés locaux : « Nous sommes dans le flou mais il est certain qu’il y aura de sérieuses conséquences sur le plan commercial ». 
A. P.
Mots clés : LOGISTIQUE MAIN D OEUVRE SAISONNIER COVID19 PLANTS HORTICULTURE MARCHÉ FRAISE