Publié le 10/02/2019 à 06:00 / Béatrice Dupin

L'agriculture urbaine

Les zones urbaines se déploient, poussant l’agriculture à l’exil voire à la décroissance. Pourtant, la production alimentaire est à l’origine de la naissance des villes.

Les nouvelles formes de culture sur les toits et autres surfaces urbaines, possèdent avant tout une dimension sociale, estime Julien Salanié, professeur d’économie.

En quelques décennies, les villes ont étendu leur emprise avec, à ce jour, plus de 40 % des surfaces agricoles sous leur influence. Outre l'occupation des sols, les zones urbaines apportent à l'agriculture toute une palette de problématiques dégradant considérablement les relations entre les deux mondes. Plus que jamais, les villes sont déconnectées de l'acte de production alimentaire alors que l'agriculture est à l'origine de leur naissance. Plusieurs intervenants chercheurs, enseignants, collaborateurs d'entreprises nationales et internationales ont décortiqué ce fait de société à l'occasion des JECO (Journées de l'économie) à Lyon.

L'acte de production oublié

« Près de 4 % de la SAU française est artificialisée. La pression sur l'agriculture s'intensifie [...] et ouvre à de nouveaux potentiels tels que la vente directe ou les activités de loisirs. » Les quelques mots de Julien Salanié, professeur d'économie à l'IAE de l'Université Jean Monnet, suffisent à dépeindre les relations qu'entretiennent gens des villes et gens des champs. L'acte de production alimentaire aurait ainsi quasiment quitté les esprits. L'agriculture est davantage perçue dans les villes comme étant une activité génératrice de richesse financière mais au prix d'une pollution sans borne, mettant en danger l'environnement et les populations. De ce constat plus qu'erroné, émergent malheureusement des comportements malveillants, voire agressifs. Jean-Christophe Gouache, directeur des affaires internationales et RSE à Limagrain, ne manque pas ainsi de rappeler : « Chaque jour des agriculteurs sont victimes de violences verbales et autres, alors qu'ils travaillent dans leurs champs. Il y a urgence à reconnecter les citadins à l'acte de production alimentaire ; à comprendre où et comment est produite leur alimentation. »
Alors naît la divine agriculture urbaine
Le citadin semble cependant vouloir marcher seul et n'hésite pas à se saisir pleinement de son alimentation. Apparaît alors l'agriculture urbaine avec des dispositifs de production toujours plus innovants et futuristes (voir encadrés). « Cette nouvelle forme de culture sur les toits, les garages et autres surfaces urbaines non utilisées, possède avant tout une dimension sociale avant d'être un enjeu central de l'alimentation des populations », explique Julien Salanié. Un propos repris par Carl Gaigné, directeur de recherche à l'Inra, qui pousse plus loin l'analyse. « N'oublions pas qu'historiquement, les villes sont apparues là où l'agriculture était la plus productive. C'est pour cette raison qu'elles sont implantées dans les meilleures terres et qu'elles les grignotent pour s'agrandir. Nourrir 20 millions de personnes nécessite plus de 3 millions d'hectares de terre. L'agriculture urbaine peut apporter une réponse à une demande de circuit court. »

L'amalgame des circuits courts

La demande de la population se focalise effectivement sur les produits de circuits courts. Là encore, les amalgames sont pléthores. Le terme en lui-même « circuit court » rassemble deux dimensions : court par la distance entre le lieu de production et de vente ; et court par le nombre d'intermédiaires entre le producteur et le client. Or le consommateur demande les deux à fois. En campagne, le défi est réalisable du fait de la proximité entre les agriculteurs et leurs clients. Cela devient plus complexe en ville avec l'allongement des distances ou la multiplication des intermédiaires. De plus, Jean-ChristopheGouache précise : « Nous ne nourrirons pas les villes uniquement avec de l'agriculture de proximité. Il y aura toujours un besoin d'alimentation sèche (pâtes, pains, farines...) inévitablement produite loin des villes. Comme il y aura toujours une part industrielle inévitable dans la transformation. » Pourtant, une complémentarité doit être trouvée avant d'amplifier « le conflit stérile » actuel. Mouvements anti-spécistes, agri-bashing sociétal et médiatique... sont les réponses « d'une population ayant perdu, en moins de deux générations, tous liens avec l'agriculture. Le meilleur exemple est celui du bien-être animal, témoignant de l'extrapolation du lien affectif construit par les urbains avec leurs animaux de compagnie », explique Carole Chazoule, enseignante-chercheuse en sociologie.
Alors comment réconcilier urbains et agriculteurs ? Collectivités territoriales et particuliers développent entre autres, des outils numériques permettant aux uns de faire le premier pas vers les autres. Baudoin Niogret est le cofondateur de la Viaterroir. Cette plateforme dématérialisée permet de recréer du lien et des collaborations entre les producteurs et professionnels de l'alimentation. « Le numérique ouvre ainsi de nouvelles solutions » et réorganise les filières de consommation locale mettant à porter d'assiette une alimentation produite localement. 

Mélodie Comte

 

Limagrain partenaire de la Ferme urbaine lyonnaise (FUL)

La FUL est une entreprise lyonnaise comptant plus d’une dizaine de collaborateurs avec l’objectif de « produire en abondance des végétaux dans un milieu entièrement fermé et contrôlé », explique Philippe Audubert, general manager. La start-up a mis au point un incubateur de végétaux révolutionnaire où il est possible de retranscrire tous les climats existants.
Les plantes germent dans des bacs contenant un substrat de noix de coco, au sein d’un milieu quasi stérile. Elles sont ensuite placées dans un espace clos sous une profusion d’éclairages de led dont le gestionnaire peut contrôler la moindre composition du spectre lumineux. Les végétaux sont arrosés par immersion du bac dans de l’eau stérilisée, enrichie en oligoéléments. « L’eau est un vecteur d’éléments pathogènes. Le but de notre “ferme” est de produire plus sur une petite surface sans aucun pesticide. » L’ensemble du système est bien entendu robotisé pour limiter au maximum le contact entre l’Homme et les végétaux. Une unité de cet incubateur occupe une surface au sol de 100 m² et peut produire l’équivalent de 4 hectares. Du fait du contrôle de l’environnement, les temps de pousse sont réduits par deux mais, surtout, l’expression des gènes de la plante peut être optimisée. Ainsi, Philippe Audubert promet « une salade sans potassium pour les personnes ayant des pathologies rénales ou d’exacerber la production d’une certaine molécule pour la pharmacie. » Limagrain via sa filiale Vilmorin est actionnaire de la FUL dans laquelle il voit la possibilité « d’accélérer la sélection génétique des plantes ». La FUL destine son concept aussi bien à des particuliers, des producteurs qu’à des investisseurs (GMS, promoteurs immobiliers, laboratoires pharmaceutiques…) pour la production au sein des villes. Ou encore, elle tente de s’exporter vers les pays du Pacifique où la production de fruits et légumes est particulièrement complexe à cause du climat. 

La Ferme urbaine lyonnaise (FUL) développe une solution de production de fruits et légumes en milieu contrôlé pour ramener l’ultrafrais au sein des villes. Philippe Audubert.

 

 

Métro inaugure un potager urbain indoor

Le grossiste Métro a inauguré un potager urbain indoor pilote dans son entrepôt de Nanterre. Il se donne un an pour évaluer le dispositif, avant éventuellement de l’étendre à d’autres entrepôts. Des rangées de tours en verre illuminées par des leds blanches sont alignées face aux caisses enregistreuses et aux piles de boîtes de chocolats Ferrero. À l’intérieur : huit niveaux sur lesquels poussent treize variétés différentes d’herbes aromatiques. Le grossiste Metro a inauguré le 20 novembre dans son entrepôt de Nanterre ce qu’il présente comme « le premier potager urbain indoor de France », un dispositif de production hydroponique hors-sol et connecté de 80 m² mis en place avec la start-up allemande Infarm et destiné à produire quatre tonnes d’herbes aromatiques (basilic, menthe, persil...) par an. « C’est un test pilote », a indiqué Benoît Feytit, directeur de Métro France, précisant que l’entreprise se donnait « une année pour évaluer le dispositif » avant éventuellement de l’étendre à un ou plusieurs de ses 98 entrepôts français. L’enseigne prévoit également d’inaugurer prochainement un potager pilote de production de légumes sur le toit d’un nouvel entrepôt à Lyon.
« Expérimenter  des choses nouvelles »
Une traduction de la volonté de la chaîne d’origine allemande « d’expérimenter des choses nouvelles avec de nouveaux modes de productions agricoles », explique Benoît Feytit. L’entreprise met ainsi en avant qu’un seul des modules de production développé par Infarm « permet une production annuelle équivalente à environ 500 m² d’agriculture classique ». L’installation présentée par Métro en compte 18. Fonctionnant avec un circuit d’eau fermé, Infarm estime avec ces potagers « économiser près de 95 % d’eau par rapport à l’agriculture classique ». Les deux entreprises ont également demandé à l’école Agro ParisTech d’évaluaer le bilan carbone de ce type de production, mais estime d’ores et déjà que celui-ci devrait être positif, une majorité des herbes aromatiques étant importée. Le concept, qui s’adresse à un public de professionnels de la restauration, pourrait dans certains cas être amené à évoluer vers de la production à la demande notamment en « répondant à des demandes exclusives de clients voulant voir la production de tels ou tels végétaux dans nos fermes », précise Benoît Feytit. Le potager est également le premier acte d’implantation de la start-up allemande Infarm en région parisienne. Cette dernière est déjà présente dans plusieurs chaînes de distribution à Berlin, dont Métro. 
Le potager urbain indoor de Metro « permet une production annuelle équivalente à environ 500 m² d’agriculture classique ».

 

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