Biotechnologies végétales
Les variétés obtenues par mutagénèse sont à la même enseigne que les OGM !

Début février, le Conseil d'État a rendu sa décision concernant les modalités d'application de la directive européenne 2001/18 en droit français. Il entérine le fait que toute méthode de sélection variétale, développée depuis 2001, génère un produit considéré comme OGM. Une décision qui met à mal la filière semencière et freinera incontestablement l'innovation et la compétitivité française.
Les variétés obtenues par mutagénèse sont à la même enseigne que les OGM !

C'était une décision attendue de longue date par les professionnels du monde agricole, et en particulier les professionnels des semences. Début février, le Conseil d'État a rendu son verdict : l'ensemble des biotechnologies végétales devra répondre aux mêmes obligations. Cela signifie que les variétés obtenues par mutagénèse devront suivre les mêmes procédures que les organismes génétiquement modifiés (OGM). Cette décision pourrait entraîner un véritable bouleversement dans la filière et être un frein à l'innovation. « Les attentes sociétales sont telles qu'on nous demande de faire évoluer notre agriculture », souligne Régis Boisseau, délégué régional du Gnis Sud-Ouest. Travailler pour une agriculture plus durable, réduire les intrants grâce à la résistance aux ravageurs et maladies, s'adapter au changement climatique, etc., tels étaient jusque-là les piliers de la recherche variétale. L'amélioration des variétés semblait donc être primordiale pour répondre à ces enjeux. « La base de l'agriculture, ce sont les semences. C'est important de pouvoir créer de la variabilité dans les espèces afin de sélectionner les variétés innovantes et la mutagénèse est un outil important pour cela », poursuit-il.

Maïs, tournesol, colza : les semences en danger

Régis Boisseau, délégué régional du Gnis Sud-Ouest.

Mais aujourd'hui, l'accès à ces méthodes de sélection variétale utiles pour l'agriculture semble être remis en cause. Si le Gnis (Groupement national interprofessionnel des semences et plants) a pris acte de la décision de la justice européenne, tout n'est pas encore défini. « Au niveau français, il reste un certain nombre de points à éclaircir, et notamment sur le type d'espèces concernées par cette décision. Des expertises sont en cours pour définir quelles seront parmi les variétés actuellement diffusées celles qui relèveront, ou non, de la directive OGM. » De grandes inquiétudes concernent principalement les espèces présentant une « position forte » dans l'innovation française et vecteurs d'une efficacité économique, tels que les oléagineux : colza, tournesol, maïs... « Si des espèces doivent être réévaluées, elles devront être exclues de la mise à disposition sur le marché à destination des agriculteurs utilisateurs », prévient Régis Boisseau. A ce titre, le Conseil d'État a sollicité le gouvernement à mener une réflexion sur l'évolution de la législation dans les six mois. « Nous souhaitons une révision de la réglementation européenne sur les OGM, devenue obsolète avec l'évolution sociétale. »

Le monde agricole dans l'expectative

Les différents outils de biotechnologies
végétales.

En attendant, les doutes persistent donc pour la filière semences, tant au niveau de l'approvisionnement de matières premières aux agriculteurs qu'en termes de présence sur les marchés mondiaux. Car il ne faut pas oublier que la France détient une position de leader dans le secteur des semences et plants, qui résulte de sa capacité d'innovation.
« D'une part, les agriculteurs sont dans l'expectative : dans l'hypothèse où certaines variétés seraient retirées du marché, il est difficile de connaître l'avenir des cultures déjà emblavées. D'autre part, la filière française, de par son innovation et sa compétitivité, est fondamentalement exportatrice sur les marchés mondiaux : on pourrait alors imaginer que nous ne soyons plus en capacité de créer ou de produire ces semences, et devoir délocaliser la production à l'étranger », s'inquiète le délégué régional du Gnis Sud-Ouest.
Il faut alors prendre en compte qu'en cas de délocalisation des centres de recherche des entreprises de sélection, la nécessité d'une production en France, « à travers les 250 entreprises et les 18 600 agriculteurs multiplicateurs » serait moins évidente : les 17 000 emplois attachés à la filière seraient également touchés pour, au moins, la moitié d'entre eux. Dans l'attente, le Gnis réclame donc, via un communiqué, et avec le soutien de 27 organisations professionnelles agricoles, « une adaptation rapide de la réglementation européenne afin d'éviter un coup d'arrêt à l'innovation portée par la sélection variétale qui pourrait s'avérer fatal pour les agriculteurs engagés dans la transition agroécologique ».

Amandine Priolet

 

DÉBAT / Un colloque « L'agriculture durable : le levier des biotechnologies végétales » était organisé le 3 mars dernier à l'université catholique de Lyon. Débats sociétaux et enjeux éthiques ont notamment animé les tables rondes de l'après-midi.

Les biotechnologies végétales, un levier pour l'agriculture durable

L'AFBV avait choisi l'université catholique de Lyon pour organiser le 3 mars son colloque sur les biotechnologies végétales. Un choix qui n'a rien d'un hasard puisque cette université abrite dans ses murs l'École supérieure de biologie, de biochimie et de biotechnologies (ESTBB). Après une matinée technique pour discuter de la mise en place de moyens au service d'une agriculture plus durable, les échanges se sont poursuivis l'après-midi avec une première intervention de Benoît Gorguet, de Limagrain. Coopérative agricole fêtant cette année ses 55 ans d'existence, Limagrain est spécialisée dans les semences de grandes cultures, les semences potagères et les produits céréaliers. « La mise à profit des biotechnologies a deux apports essentiels : introduire des caractères innovants dans les variétés existantes mais aussi réduire le temps nécessaire à la production de nouvelles variétés en potagères », a expliqué Benoît Gorguet. Il a ensuite cédé la place à Pierre Devaux du groupe de production de semences Florimond Perez qui s'est spécialisé dans la sélection et l'amélioration génétique. Pierre Devaux est notamment venu témoigner de l'apport des biotechnologies à l'amélioration de la pomme de terre qui représente la quatrième production agricole mondiale. « L'utilisation combinée de systèmes d'alertes et de la génétique permet non seulement d'augmenter les rendements de la pomme de terre mais aussi de développer des systèmes de défense contre le mildiou qui cause chaque année dans le monde plus de quinze milliards de dollars de pertes », a-t-il rappelé.

Experts et étudiants ont débattu sur l’intérêt des biotechnologies végétales pour une agriculture durable, à l’université catholique de Lyon, le 3 mars dernier.

L'agriculture durable au cœur des discussions

Les étudiants de l'université catholique de Lyon ont ensuite repris la main pour animer deux tables rondes autour des débats sociétaux et des enjeux éthiques liés à l'utilisation des biotechnologies végétales en agriculture. Ils ont notamment invité les intervenants à échanger sur une définition de l'agriculture durable qu'ils avaient eux mêmes préparée et qu'ils voient comme : « l'ensemble des pratiques culturales raisonnées dans le but de préserver les écosystèmes et les vies futures, de garantir une rémunération décente pour tous les acteurs et de répondre aux besoins de la société en termes de qualité et de santé publique ». Existe-t-il, une seule agriculture durable ou plusieurs ? s'est interrogé le consultant en agronomie Bernard Ambolet. Et d'ajouter : « Pour parvenir à une agriculture plus durable, il est nécessaire de pouvoir compter sur une composante technologique forte. Nous devons aujourd'hui nous attacher à bâtir une agriculture d'avenir et ne pas être dans l'opposition primaire aux biotechnologies, notamment aux OGM ». Sans doute faisait-il référence à l'irruption spectaculaire de manifestants anti-OGM qui ont interrompu les débats pendant une quinzaine de minutes afin de protester contre le modèle agricole pro-technologies défendu par l'AFBV.
« Le débat pour ou contre les OGM n'a aucun sens. Il y a aujourd'hui autant de systèmes de culture que de gens qui font de l'agriculture et, bien souvent, la biotechnologie permet de mettre en place des systèmes à bas niveaux intrants », a réagi à ce sujet Pascal Marget, ingénieur à l'Institut national de recherche agronomique. Apportant un peu de nuance, André Chabert, chargé de mission agriculture et environnement à l'association de coordination agricole Acta, a conclu les débats en rappelant que, pour construire une agriculture durable, « différentes échelles doivent être prises en compte et il n'y a que, les approches multiples qui fonctionnement véritablement. L'important aujourd'hui est d'être capables de mobiliser l'ensemble des leviers agroécologiques qui s'offrent à nous, et les biotechnologies en font évidemment partie ».

Pierre Garcia

Définitions /
Les différents outils de biotechnologies végétales (liste non exhaustive)

Les différents outils de biotechnologies végétales.
• Les organismes génétiquement modifiés (OGM) : Ce sont des organismes d'origine animale ou végétale, dont l'homme a modifié le patrimoine génétique afin de lui conférer une caractéristique nouvelle et d'en optimiser l'exploitation. Ce procédé implique une combinaison de techniques de génie génétique et de culture in vitro. Ainsi, un végétal peut-être génétiquement modifié afin de lui faire fabriquer les substances qui repousseront les insectes parasites.
Mutagénèse : Plusieurs techniques visent à introduire volontairement des mutations génétiques chez un organisme vivant : la mutagénèse aléatoire, la sélection de plantes mutées directement au champ ou la mutagénèse dirigée par oligonucléotides. La mutagénèse apporte une grande précision et permet de répondre rapidement aux enjeux agricoles, notamment en termes de résistance aux maladies, tolérance au stress hydrique, amélioration des qualités nutritionnelles, etc.
• La transgénèse : La transgénèse est la détermination et l'isolement de petits fragments d'ADN de diverses origines et leur incorporation au sein du génome d'un organisme receveur à l'aide d'un vecteur (virus, bactérie, etc.). Ce processus est utilisé pour introduire un nouveau caractère dans des variétés de maïs, soja, colza, riz, pommes de terre, cotonnier, etc. Il est le moyen le plus prometteur pour l'obtention de variétés qui répondent à des critères difficilement sélectionnables (résistance à la sécheresse et aux ravageurs, qualité alimentaire, etc.).
• La cisgénèse : Cette technique permet de transférer artificiellement des gènes entre des organismes qui peuvent être croisés selon les méthodes d'hybridation classiques, donc entre des organismes étroitement apparentés. Il est alors possible de créer des plants de pomme de terre résistants au mildiou par transfert des gènes de résistance dans des variétés améliorées à haut rendement. La cisgénèse est parfois la seule technique à permettre l'obtention d'une variété cultivable et consommable.
• La sélection génomique : La sélection génomique ou assistée par marqueurs dérive directement de la capacité nouvelle de lire les séquences d'ADN et d'en déterminer les divers polymorphismes. Dans une variété qui présente des traits particuliers (résistance à la sécheresse ou à certaines maladies), sont sélectionnés des caractères dits classiques (production, croissance, etc.) mais surtout des caractères plus difficiles à appréhender comme ceux liés à l'adaptation ou à la résistance. 
A. P.