Phytos : course aux alternatives dans les vergers
Aux avant-postes des restrictions en matière de pesticides, et des pressions de ravageurs, la filière arboricole conventionnelle se trouve à un tournant, voyant se multiplier les impasses. Les arboriculteurs se sont lancés depuis quelques années dans une véritable course à l’innovation.
Les cerises ont leur drosophile à ailes tachetées, la noisette son balanin, d’autres fruits affrontent les punaises, lépidoptères et chenilles foreuses, avec toujours moins de molécules. Les demandes de dérogations augmentent mais n’y suffisent souvent plus, alors les arboriculteurs se sont lancés depuis quelques années dans une véritable course à l’innovation. Les plus rapides à déployer, car elles ne nécessitent pas d’autorisation sanitaire, sont les solutions physiques comme les filets anti-insectes très utilisées en cerises. Mais elles ne s’adaptent pas à tous les milieux, toutes les cultures, ou ravageurs. Des stratégies plus élaborées sont testées, comme la confusion sexuelle ou le recours à des parasitoïdes. Mais elles prennent souvent plusieurs années de développement, sans garantie de succès.
Composée d’une multitude de petites filières, souvent boudées par les fabricants de pesticides, l’arboriculture conventionnelle est aux avant-postes de l’histoire en matière de restrictions phytosanitaires. Face à une pression croissante des ravageurs, la filière française se heurte à un défi de taille : protéger ses vergers face à des « impasses phytosanitaires » croissantes, tout en restant compétitive.
La chose est documentée. En novembre dernier, la DGAL (ministère de l’Agriculture) et le CTIFL (Institut technique) ont fait état d’une augmentation des « usages critiques » dans les productions de fruits. Entre 2022 et 2024, le nombre de demandes de dérogations d’usage de 120 jours est passé de 102 à 117, et le nombre de dérogations signées de 66 à 92 au cours de la même période, dont la moitié pour des insecticides.
Une course contre la montre
Mais ces solutions ne sont que transitoires. Face à ce qui ressemble à une course contre la montre, en attendant de nouvelles interdictions ou fins de dérogations, la filière arboricole ressemble actuellement à un vaste concours Lépine, visant à identifier et développer des alternatives aux pesticides. L’opération n’est pas désespérée. L’exemple du cynips du châtaignier, aujourd’hui « géré efficacement » grâce à l’introduction de son parasitoïde Torymus sinensis en 2010, fait figure de modèle à suivre.
Mais notre enquête montre qu’aucune solution n’est applicable partout ; chaque ravageur est différent, et chaque filière ne peut pas lutter de la même manière face à lui. Ici des filets, là-bas des parasitoïdes, ailleurs des phéromones. Pour chacune de ces techniques, un temps de développement incompressible, et aucune garantie de réussite.
En grande majorité, les pistes en sont encore « au stade expérimental, admet Franziska Zavagli, animatrice programme santé des plantes et biocontrôle du Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes (CTIFL). À l’exception notable de la lutte contre le cynips, il est difficile de parler à ce jour de véritables “success stories”, mais beaucoup de travaux sont en cours. »
La lutte physique en première ligne
Parmi les méthodes les plus rapides à déployer figurent toutes les solutions physiques et mécaniques. Leur avantage réside dans l’absence de demandes d’autorisations liées à leur déploiement. Les filets anti-insectes, par exemple, offrent une « bonne efficacité » contre les chenilles foreuses, les mouches de fruits et certaines punaises, selon un document de la DGAL publié en novembre 2024.
Mais leur coût élevé, notamment, limite leur adoption massive. « L’investissement est colossal, en particulier en raison des coûts de main-d’œuvre », précise Axel Crestian, président de l’Association nationale des producteurs de noisettes (ANPN). Et d’ajouter que la méthode est « rentable » pour des cultures comme la cerise, ce n’est pas le cas pour la filière noisette, plus petite, qui a des « ressources financières plus limitées ».
L’utilisation des filets n’est généralement pas une méthode appliquée seule. « On la déploie pour créer une barrière, mais cela s’accompagne souvent traitements insecticides supplémentaires », souligne Franziska Zavagli. En outre, si les filets ont démontré leur efficacité pour lutter contre la drosophile à ailes tachetées (Drosophila suzukii) au sein des vergers de cerises, leur efficacité diminue dans les terrains en pente. L’utilisation des filets ne constitue toutefois qu’une partie de la stratégie de lutte physique.
D’autres techniques, comme les bâches anti-pluie utilisées contre la tavelure, présentent des résultats plus hétérogènes, tandis que certains tunnels plastiques laissent passer des spectres UV défavorables à la drosophile à ailes tachetées. Enfin, les méthodes mécaniques, telles que le soufflage ou l’aspiration, sont testées pour lutter contre les punaises et les cicadelles, sans qu’un résultat sur leur efficacité ne soit connu pour l’heure.
Micro-organismes et phéromones
Autre piste : les agents biologiques, tels que les micro-organismes. Certains sont déjà bien connus et employés depuis plusieurs décennies, mais leur potentiel continue d’être étudié pour de nouvelles applications. C’est notamment le cas du champignon entomopathogène Beauveria bassiana, utilisé depuis les années 1980. Récemment, il s’est révélé « efficace » contre les pucerons, selon des travaux italiens à conforter, souligne un document de la DGAL publié en novembre 2024.
D’autres, comme Bacillus subtilis, sont déjà commercialisés sous dérogation de 120 jours pour combattre la pourriture des châtaignes. Une piste « intéressante », malgré une efficacité « partielle », souligne Sébastien Belis (DGAL). Reste que l’efficacité de ces solutions dépend de nombreux facteurs, comme l’environnement climatique, les conditions de stockage ou encore les techniques d’application. « Certains micro-organismes ne tolèrent pas certaines méthodes d’épandage ou nécessitent des conditions de conservation spécifiques », précise Mme Zavagli.
Autre piste d’exploration en plein essor : la confusion sexuelle. Il s’agit de diffuser des phéromones de synthèse dont le pouvoir attractif perturbe la reproduction des insectes. Lesdites phéromones désorientent les mâles, ils ne retrouvent plus les femelles, ce qui réduit les accouplements et les pontes. Cette méthode, notamment utilisée dans la lutte contre le carpocapse des pommes et des poires, mais également la tordeuse orientale du pêcher (Grapholita molesta), offre une efficacité « satisfaisante » pour réduire les populations de lépidoptères (papillons), à condition que la pression parasitaire ne soit pas trop forte. « Dans les situations de forte pression, elle nécessite également un complément pour être réellement efficace », précise Mme Zavagli.
Autrement dit, la technique s’intègre souvent dans des stratégies combinées, associée à des interventions ponctuelles d’insecticides ou à d’autres méthodes de biocontrôle. Par ailleurs, l’efficacité de la confusion sexuelle dépend en grande partie de l’échelle à laquelle elle est appliquée. Ainsi, elle se révèle performante lorsqu’elle est mise en œuvre sur de vastes superficies, nécessitant donc une coordination avec les parcelles voisines pour réduire le risque d’infestation en périphérie des zones traitées, souligne une fiche pratique remarquable du réseau Dephy publiée en décembre 2021.
Interrompre le cycle reproducteur des insectes
Pour accélérer la lutte contre certains ravageurs, d’autres solutions misent sur une approche radicalement différente : empêcher leur reproduction. Contre le carpocapse des pommes, la technique de l’insecte stérile (TIS) est en cours de développement en France. Utilisée avec succès au Canada depuis les années 1990, la méthode consiste à libérer massivement des insectes stériles pour interrompre le cycle de reproduction des ravageurs. « Le but est d’avoir un double effet : d’une part, diminuer les chances pour les mâles sauvages de trouver les femelles sauvages en relâchant des quantités supérieures de mâles stériles, et d’autre part, d’obtenir une descendance non viable en cas d’accouplement insecte sauvage/insecte stérile », explique Sébastien Cavaignac.
Aujourd’hui, l’Inrae développe cette méthode pour protéger les cultures de la drosophile à ailes tachetées et de la mouche méditerranéenne des fruits. Tandis que la TIS est déjà opérationnelle pour ces deux derniers ravageurs et pourrait être déployée à court terme, son adaptation à la drosophile à ailes tachetées est encore en phase de développement.
Mais « de telles alternatives nécessitent du temps avant de montrer leur pertinence à grande échelle. Il est difficile de prédire la durée d’un tel processus, mais il faut souvent compter une dizaine d’années », souligne Mme Zavagli. Dans le cas du châtaignier, par exemple, la population de cynips avait entamé son déclin cinq ans après les premiers lâchers d’auxiliaires. Autant dire que la course contre les ravageurs est loin d’être terminée.
J.J.
Déploiement des systèmes « Attract & Kill » au verger
Dans la lutte contre la drosophile à ailes tachetées, notamment, une autre approche attire l’attention : les systèmes Attract & Kill. Depuis son apparition en 2010, l’insecte cause d’importants dégâts en s’attaquant même aux fruits sains. Selon Hervé Colinet, chargé de recherche CNRS au sein de l’Observatoire des sciences de l’univers de Rennes (OSUR), l’espèce peut dévaster jusqu’à 80 % de la production d’un verger de cerisiers.
Parmi les méthodes testées, le système Attract & Kill vise à limiter des populations de ravageurs en mettant en jeu des substances naturelles et attractives pour les insectes cibles, associées à des micro-organismes devant les mettre à mort. « En 2023, la méthode a donné des résultats prometteurs [dans les vergers de cerisiers Ndlr], mais la poursuite des essais nécessite l’obtention d’une dérogation expérimentale », selon Mme Stévenin.
Dans les vergers de noisetiers, la technique vise les punaises ravageuses. Entre 2023 et 2024, des essais ont comparé les effets de bandes pièges avec ou sans phéromones et d’insecticides. « Les résultats montrent un effet positif sur la réduction des dégâts par rapport aux témoins non traités, notamment grâce à l’attractivité des phéromones et la rétention des punaises par le sorgho », souligne Emilie Gomes, ingénieure expérimentation au sein de l’ANPN.
En outre, « ces bandes pièges présentent un intérêt écologique, favorisant la présence d’auxiliaires naturels, avec la détection de trois espèces de parasitoïdes présentes à l’état naturel », ajoute-t-elle. À noter toutefois que les conditions météorologiques défavorables ont des effets délétères sur l’efficacité des bandes de plantes pièges.
La piste « prometteuse » des parasitoïdes
Certaines filières misent aussi sur l’introduction de parasitoïdes. Dans une « situation d’impasse », la filière de la noisette a enregistré une récolte catastrophique en 2024. Sur un potentiel de production de 13 000 tonnes, seules 6 500 tonnes ont pu être récoltées par les producteurs avec près de 50 % de pertes. Deux ravageurs majeurs menacent la culture : la larve Curculio nucum, une espèce de charançon communément appelé le balanin de la noisette, et la punaise diabolique, rappelle Axel Crestian, président de l’ANPN, à Agra Presse.
Entre 2015 et 2017, l’association de producteurs a, en partenariat avec l’Inra Versailles-Grignon, mené le projet « biocontrôle du balanin de la noisette » pour développer des moyens de lutte alternative contre le ravageur. « Malgré des années de recherche, nous n’avons pas encore trouvé de solutions viables à moyen terme pour lutter contre », estime M. Crestian. En revanche, des avancées ont été réalisées dans la lutte contre les punaises grâce à l’introduction de la guêpe samouraï (Trissolcus japonicus), et ce grâce à la mise en commun des recherches autour de cette méthode de lutte biologique entre les filières arboricoles.
Originaire d’Asie et découverte récemment en Nouvelle-Aquitaine, la guêpe samouraï s’impose comme une alliée prometteuse dans la lutte contre la punaise diabolique, un redoutable ravageur dans les vergers. Des travaux de recherche menés par l’Inrae, l’Association nationale des producteurs de noisettes (ANPN) et l’Université de Turin ont notamment permis de collecter 12 spécimens de guêpes samouraï en 2022 et 44 en 2023, qui ont émergé de près de 3 700 œufs de punaises diaboliques.
Autre parasitoïde à avoir été identifié comme « une solution d’avenir » : la micro-guêpe Mastrus ridens. En janvier 2019, le projet Bioccyd-Mastrus, porté par l’Inrae, s’y est intéressé, avec comme objectif d’acclimater l’insecte parasitoïde en France pour lutter contre le carpocapse des pommes et des poires (Cydia pomonella). Pendant trois ans, Mastrus ridens a ainsi été introduit sur 57 sites, dont 33 situés dans le Sud-ouest et 24 dans l’Ouest. À chaque lâcher, 200 femelles et 100 mâles issus des élevages ont été introduits, avec une recapture de Mastrus ridens sur douze sites parfois deux ans après le lâcher. « Étant donné les faibles effectifs introduits, ce résultat est très positif d’autant plus que les recaptures ont été faites dans le Sud-Est comme dans le Nord-Ouest qui présentent des contextes pédoclimatiques et des pressions au carpocapse très différents », souligne le CTIFL sur son site.
Mais ces parasitoïdes pourront-ils s’implanter durablement en France ? De manière générale, les élevages sont en cours, mais leur déploiement devrait prendre plusieurs années. Rien que l’obtention des autorisations nécessaires pour un lâcher à grande échelle prend « entre un an et demi et deux ans », souligne M. Crestian.