A Paris, les manifestants ont obtenu de nouveaux soutiens
«Un message d'amour » : c'est ainsi que le Premier ministre a conclu sa présentation du nouveau plan de soutien aux éleveurs, à Matignon, le 3 septembre, alors que, place de la Nation, étaient rassemblés plusieurs milliers de manifestants et plus de 1 700 tracteurs. Un plan qui constitue un complément important à celui de juillet.
« Les paysans ont besoin de reconnaissance et de considération, ils ont besoin d'être aimés par la nation. Je crois que le Premier ministre a entendu cette demande », a déclaré Xavier Beulin, devant les agriculteurs réunis place de la Nation à Paris, le 3 septembre, à l'issue de sa rencontre avec le Premier ministre. Dominique Barrau, le secrétaire général, avait donné le ton quelques temps plus tôt en début de manifestation en indiquant que les agriculteurs étaient venus à Paris « pour qu'on reconnaisse la place de l'agriculture dans la nation par des mesures concrètes ». Globalement le plan annoncé le 22 juillet dernier a été abondé de 300 millions d'euros. Outre le doublement de la prise en charge des intérêts d'emprunt qui sera porté à 100 millions d'euros et une prise en charge des cotisations sociales à 50 millions d'euros, le président de la FNSEA a insisté sur l'annonce d'une « année blanche », c'est-à-dire d'un report total des annuités de 2015, pour les éleveurs qui en feront la demande. Autre mesure qui va également dans le sens souhaité, « la pause sur les normes » et l'engagement du Premier ministre de ne plus procéder en France à une surtransposition des règles communautaires. Quelques instants plus tôt en effet, Eric Thirouin, le président de la Commission environnement de la FNSEA, avait été clair en la matière : « Nous attendons un engagement ferme du Premier ministre sur la non mise en place de nouvelles normes franco-françaises ». Et la plupart des interventions à la tribune avaient appuyé dans ce sens. Qu'il s'agisse de Patrick Bénezit, président de la FDSEA du Cantal, de Dominique Fayel, président de la FDSEA de l'Aveyron, de Paul Auffray, président de la Fédération nationale porcine, de Jean-Michel Schaeffer, président de la Confédération française de l'aviculture, de Daniel Peyraube, président de l'Association générale des producteurs de maïs, ou des représentants des Jeunes Agriculteurs, tous se sont relayés pour exiger « moins de charges, moins de normes » qui asphyxient les exploitations.
Une commission européenne « autiste »
La profession a également été entendue sur quelques mesures de long terme comme l'ouverture du chantier de la fiscalité pour mieux prendre en compte la volatilité des prix agricoles et le lancement d'un programme d'investissement pour remettre à niveau l'élevage et moderniser les outils d'abattage. Mais les éleveurs rassemblés place de la Nation attendaient une réponse immédiate sur la revalorisation des prix. Et il faut reconnaître que certains n'ont pas caché leur déception. Sur ce sujet, le chantier a été ouvert au mois de juillet et des engagements ont été pris avec les distributeurs et les transformateurs sous l'égide du ministre de l'Agriculture. D'ailleurs « les entreprises restent sous surveillance », a rappelé Xavier Beulin. Reste qu'il n'est pas du pouvoir du Premier ministre de fixer des prix et que le soutien des marchés relève de décisions communautaires. La FNSEA et les JA comptaient d'ailleurs beaucoup sur le conseil des ministres extraordinaire de l'Agriculture du 7 septembre à Bruxelles pour prendre des décisions en ce sens (lire page 3). D'abord le relèvement des seuils d'intervention dans le secteur laitier, des mesures en faveur de l'exportation pour le secteur bovin et l'assouplissement de l'embargo russe, notamment pour le porc. D'ailleurs, les agriculteurs ne comprennent pas que le gouvernement ait réglé l'affaire du Mistral avec les autorités russes, et que les autorités publiques, y compris la Commission européenne, soit complètement « autiste » aux revendications des agriculteurs, premières victimes de l'embargo russe sur les exportations agroalimentaires.
Drômois à Paris : « une manif impressionnante »La réaction d'agriculteurs drômois montés manifester à Paris le 3 septembre. Leur vision de cette mobilisation et leur point de vue sur les annonces du gouvernement.
Grégory Chardon, vice-président de la FDSEA de la Drôme, est allé manifester le 3 septembre à Paris. Il est monté à la capitale en train avec une cinquantaine d'autres agriculteurs drômois et ardéchois. « C'est la première fois que je participais à une mobilisation de cette envergure, confie-t-il. 1 700 tracteurs sur la place de la Nation, c'est impressionnant. Sur le plan syndical, les négociations de la FNSEA ont abouti à l'annonce par le gouvernement de plusieurs mesures de soutien à l'agriculture. C'est bien. A présent, nous attendons la suite. Il faut que les mesures annoncées soient vite mises en place. Nous devons rester vigilants, la pression ne doit pas être relâchée. » Concernant le président de la FNSEA, Xavier Beulin, qui a été hué, « il faut relativiser, tient à dire Grégory Chardon. Ils étaient une poignée d'excités à l'avoir fait, notamment des jeunes et je ne suis pas sûr qu'ils étaient tous agriculteurs. »« Ils étaient moins d'une centaine à avoir mal accueilli les propos de Xavier Beulin. Et c'était, en partie, des Bretons », fait remarquer Maxime Méjean, président des Jeunes Agriculteurs de la Drôme, qui est également allé manifester. Il regrette aussi que des agitateurs (non agriculteurs) se soient mêlés aux manifestants « pour essayer de chauffer les troupes et mettre le bazar mais c'est un phénomène courant dans les grandes mobilisations ». Lui aussi a été surpris par autant de tracteurs et d'agriculteurs réunis. Il relève plusieurs points positifs dans cette action : une délégation reçue à l'Assemblée nationale et à Matignon, l'annonce de mesures allant dans le bon sens. Il a en outre été surpris par l'accueil des Parisiens, « qui ont apparemment bien compris le monde agricole ». Comme d'autres, il regrette « que la manifestation n'ait pas bougé de la place de la Nation ». Mais reconnaît-il, « avec tous ces tracteurs, cela aurait été compliqué. » A présent, reste à savoir « ce qui va ressortir concrètement » de cette mobilisation. Et d'espérer, lui aussi, que les mesures annoncées seront rapidement mises en œuvre.
Annie Laurie
Point de vue de Jérôme Volle, président de la FDSEA de l’Ardèche faisait partie de la délégation reçue à Matignon.
“ Le 3 septembre n’est qu’une étape ”
La mobilisation des agriculteurs a été forte avec 7 000 participants et 1 700 tracteurs, comment la qualifieriez-vous ?
Jérôme Volle : « A l’image des actions syndicales menées depuis le mois de juin, c’est une mobilisation très forte des agriculteurs, à la hauteur de leur détresse. Certains sont venus exprimer leur ras-le-bol par rapport aux prix non rémunérateurs, d’autres sont venus crier leur colère face à la non-considération des agriculteurs et leur perte de confiance envers leur gouvernement et d’autres se sont mobilisés face aux normes toujours plus contraignantes. Il faut saluer cette mobilisation de grande ampleur des agriculteurs qui pour certains ont fait trois jours de route en tracteur pour arriver à Paris. Cela montre leur détermination et la nôtre en tant que représentants syndicaux. »
Comment ont été perçues vos revendications lors la rencontre à Matignon avec Manuel Valls ?
J.V. : « L’État a annoncé un plan d’urgence d’une ampleur exceptionnelle. Malheureusement, il n’est pas à la hauteur de la détresse économique des entreprises agricoles. Auprès du Premier ministre, les représentants FNSEA-JA ont soutenu trois points principaux. D’abord, œuvrer pour une rémunération juste de notre travail. Lorsqu’on voit que l’État ne réussit pas à faire bouger les lignes face au non-respect des accords sur les prix, c’est inquiétant !
Le second point concerne la diminution des normes. Sur ce sujet, le Premier ministre nous a indiqué un gel des normes jusqu’en février 2016, date à laquelle un état des lieux doit être fait. Nous suivrons de près ce point. Enfin, nous avons abordé le plan d’urgence pour soutenir les trésoreries. Les nouvelles mesures annoncées devraient augmenter les enveloppes allouées à chaque département lors du premier plan. Tout ceci reste à valider. »
Comment réagissez-vous à la déception de certains agriculteurs suite aux annonces ?
J.V. : « Je comprends que le plan annoncé ne soit pas à la hauteur de leurs attentes. Mais cette négociation n’est qu’une étape, une marche supplémentaire est franchie mais le combat n’est pas fini, nous en sommes bien conscients. Dès aujourd’hui, nous sommes en conseil fédéral où plus de 300 responsables départementaux sont attendus pour construire ensemble les actions à mener afin de maintenir la pression et mettre en place un véritable réseau de surveillance sur les prix pratiqués par la grande distribution mais aussi une surveillance de l’administration, des organismes de contrôle… Les filières d’élevage sont aujourd’hui les plus touchées. La sortie de crise ne pourra se faire qu’avec plus de prix et moins de normes et non pas par des plans de soutien même s’ils sont indispensables pour couvrir l’urgence. »