À quoi joue l'aval de la filière bovine ?
Bruno Dufayet, le président de la FNB, ne décolère pas : le secteur de la viande bovine est sans doute l'un des seuls à ne pas subir les effets collatéraux du confinement et de la crise sanitaire, et pourtant, depuis la mi-mars, le prix des bovins accuse une baisse de 3 %. « Ça va de 4 centimes de moins pour les vaches laitières à moins de 18 centimes d'euro pour les jeunes bovins (JB) laitiers », commente le président de la FNB. Un repli de 3 % qui peut paraître relativement inoffensif mais que l'éleveur mauriacois repositionne dans la situation déjà critique en termes de trésorerie pour les éleveurs de bovins français. « Quand on perd 10 centimes du kilo, pour une ferme moyenne française qui produit entre 25 et 30 tonnes de viande par an, ça représente une perte de revenus de 2 500 à 3 000 €, soit un quart du revenu annuel d'un producteur de viande bovine(1) », décrypte Bruno Dufayet. La loi de l'offre et la demande ne semble décidément pas s'appliquer au marché de la viande bovine. Pour preuve, des indicateurs au vert malgré le marasme sanitaire. Le premier : celui de la consommation, au travers des abattages hebdomadaires : « La consommation de viande de bœuf se tient. Il y a eu 15 jours difficiles après la première semaine de confinement, mais depuis la semaine 15 (du 6 avril), les abattages sont repartis à la hausse et sont même aujourd'hui à des niveaux supérieurs à ceux d'avant confinement. Ce qu'on a perdu en restauration et un peu en export de carcasses, on l'a récupéré dans la distribution et en boucherie, analyse le responsable professionnel. Ce n'est pas une surprise : à partir du moment où on ferme les importations, les abattages d'animaux français pour les GMS et les boucheries s'intensifient. »
Moins de 5 000 jeunes bovins en stock
Les Français confinés continuent à manger de la viande, les ventes sont dynamiques, notamment pour le haché qui enregistre une croissance de 35 % en frais et de 50 % sur les steaks hachés congelés. Aux chiffres alarmistes et fantaisistes sur les stocks d'animaux en ferme qui ont circulé, notamment pour les JB (le chiffre de 40 000 a été avancé), Bruno Dufayet oppose les données officielles de la BDNI, « l'état civil » bovin : 4 900 jeunes bovins fin avril. « Soit l'équivalent de deux jours et demi d'abattage, précise le président de la FNB. À ce jour il n'y a donc pas d'inquiétude, même si c'est un paramètre à suivre de près. »
Retenue en ferme : une position ultime
Peu voire plus d'importation, une consommation dynamique, peu de stock sur pied en ferme : un triptyque favorable pour une filière qui n'a donc aucune raison de glisser vers la crise et la baisse de prix constatée. D'où la revendication de la FNB lancée dès la fin mars de voir un prix minimum instauré dans le droit fil des États généraux de l'alimentation. Revendication ignorée par l'aval de la filière et rejetée par le ministre Didier Guillaume. « Face à cette situation, on a été malheureusement rendu à appeler à la rétention des animaux en ferme. C'est dramatique d'en arriver là, c'est une position ultime, très difficile à prendre car le niveau de trésorerie des éleveurs est très bas, déplore, amer, Bruno Dufayet. On est conscient que tous ne peuvent pas garder leurs animaux. » Lors d'un nouvel échange avec Didier Guillaume, le ministre de l'Agriculture, sans revenir sur son opposition à un prix minimum, a pris l'engagement de communiquer rapidement sur la problématique de la viande bovine, jugeant inadmissible que les éleveurs soient moins payés et que le fossé continue de se creuser avec leurs coûts de production. « Il s'est aussi engagé à réunir tous les acteurs de la filière pour peser de tout son poids. J'espère que cela va se faire rapidement », insiste le président de la FNB. Sur le maigre, la conjoncture est plus favorable, avec une hausse de 2,5 % des volumes exportés, l'Italie ayant maintenu ses approvisionnements en broutards tricolores. Jusqu'à la semaine 17 (du 20 avril), le commerce, notamment des veaux laitiers, a été beaucoup plus compliqué avec l'Espagne, « mais on est revenu à des niveaux d'export globalement équivalents à ceux d'avant le 17 mars, ça semble s'améliorer », constate le responsable syndical. La reprise s'amorce par ailleurs avec l'Algérie. Si le pays n'avait pas fermé ses frontières au bétail français, des problématiques de garanties bancaires et de capacités de déchargement avaient de fait empêché tout écoulement d'animaux. Depuis mi-avril, un premier bateau a pris la direction des côtes algériennes et d'autres étaient attendus début mai. « C'est une bonne chose, se félicite le responsable professionnel. L'Algérie est devenue une vraie destination pour les broutards. Le maigre ne subit pas les effets de la crise sanitaire », conclut-il en évoquant des cotations des broutards légèrement en hausse.
Patricia Olivieri-
(1) Selon les comptes de l'Agriculture, le revenu moyen avant impôt des éleveurs bovins français n'a pas dépassé 13 000 euros en 2019.