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Alimentation

Alimentation : conserver la confiance du consommateur

L’accumulation de scandales alimentaires génère une méfiance généralisée chez les consommateurs. De ce fait, ils recherchent une plus grande proximité avec les producteurs. De leurs côtés, les agriculteurs apprennent à mieux communiquer, leurs organisations à gérer les crises. Des filières jouant la transparence en sortent confortées.
Alimentation : conserver la confiance du consommateur

La crise des œufs industriels au fipronil est la dernière en date, mais la liste est longue des crises et autres scandales alimentaires qui ont marqué l'histoire. « La crise alimentaire qui m'a le plus marquée est la vache folle, se souvient Caroline, une cinquantenaire rencontrée dans les rayons d'un supermarché à Villefranche-sur-Saône. Mais je me souviens aussi du poulet à la dioxine, de la grippe aviaire, de la viande de cheval dans les plats préparés, de la crise des concombres (NDLR : provoquées par des graines germées contaminées par la bactérie Escherichia coli) et des œufs au fipronil. » Chez les consommateurs, l'accumulation des scandales génère une méfiance généralisée vis-à-vis de ce qu'ils mettent dans leurs assiettes. Plusieurs enquêtes d'opinion réalisées entre 2013 et 2017 montrent que les Français se méfient. 25 % des personnes interrogées lors d'un sondage Toluna à l'été 2017 indiquent ne plus faire confiance aux produits de la grande distribution. Une étude Ipsos sur les Français et la confiance alimentaire (2013) montrait déjà que près de 8 sondés sur 10 disent être inquiets face au risque d'un nouveau scandale alimentaire.

Suite aux différents scandales sanitaires et alimentaires, la qualité et la proximité ont tendance à devenir des critères d’achat aussi importants que 
le prix.

Des comportements qui se modifient progressivement

Si les crises alimentaires, souvent très médiatisées, entraînent une chute des ventes des produits incriminés, ces dernières retrouvent assez rapidement leur niveau d'avant crise. Selon FranceAgriMer, la consommation de bœuf a retrouvé son niveau d'avant deuxième crise de la vache folle en 2000. C'est à peu près le même timing pour les achats de mouton et d'agneau après la crise de la fièvre aphteuse en 2001. Les modes de vie et la crise économique sont des facteurs plus forts pour expliquer le recul de la consommation de viande de bœuf depuis 1980, explique-t-on chez FranceAgriMer. Cependant, les scandales alimentaires, comme les plats préparés à la viande de cheval ou les œufs industriels contaminés par du fipronil, ont montré les manquements des contrôles à l'échelle de l'Europe. Et cela, les consommateurs le gardent en mémoire. Ainsi, une autre étude Ipsos montre que seules 38 % des personnes enquêtées font confiance aux produits de l'agroalimentaire. Et les comportements d'achats changent progressivement. 42 % des sondés n'achètent plus un produit car ils ont un doute le concernant. Deux tiers des Français préfèrent acheter des aliments à cuisiner soi-même ou se fournir directement auprès des agriculteurs. C'est le cas de Martine, fabricante de biscuits artisanaux en Ardèche, elle n'achète plus de produits tripiers, de moelle osseuse ou de cervelle depuis la crise de l'ESB. « Depuis ce scandale, je cuisine un maximum à la maison et je n'achète que les produits de base en grande surface. » Pour Jean-Philippe, 42 ans, c'est aussi la consommation de viande qui a changé. « Depuis la crise des poulets à la dioxine, je n'achète plus de viande de poulet sans un label rouge ou en agriculture biologique, même si c'est plus cher, indique l'informaticien isérois. Quand je fais mes courses, je regarde bien entendu les prix, mais aussi beaucoup plus les ingrédients, les additifs, les conservateurs et l'origine. Ma viande est achetée chez le boucher et mes fruits et légumes chez les producteurs sur le marché. J'aimerais me passer de la grande distribution car je n'ai pas confiance, mais je n'y arrive pas totalement. » Comme lui, 61 % des consommateurs sont rassurés par les labels de qualité, près de 30 % par les AOC et AOP, selon une étude de Kantar TNS réalisée en 2016.

Les consommations alternatives se développent

Les consommateurs touchés par l'impact des crises et autres scandales alimentaires se tournent vers des formes alternatives comme les circuits courts, les Amap, les magasins bio, les artisans des métiers de bouche, en qui ils disent avoir plus confiance. Deux tiers d'entre eux indiquent faire confiance aux agriculteurs locaux pour assurer la qualité de leurs produits. La qualité et la proximité ont tendance à devenir depuis quelques années des critères aussi importants pour le consommateur que le prix. En témoigne également le succès des magasins de producteurs, plus d'une centaine dans l'ex-région Rhône-Alpes, pionnière en la matière. Pourtant, l'Europe est une sorte de forteresse sanitaire alimentaire. 20 000 contrôles sont, par exemple, réalisés chaque année à l'aéroport de Roissy, principal point d'inspection aux frontières (PIF). L'État français procède à 800 000 analyses sur les aliments ; 76 000 inspections dans les commerces ou les restaurants ; 150 000 visites sanitaires en élevage. Malgré tout, les consommateurs demandent de plus en plus de transparence afin de mieux connaître ce qu'ils achètent. C'est ce qui explique que l'association de consommateurs UFC-Que Choisir mène autant d'actions et d'études autour des origines et de l'information des clients. Dans une étude de 2016, l'association s'est intéressée aux étiquetages de 245 aliments de consommation courante à base de viande. Près des trois quarts des produits contenant du poulet n'indiquent pas leur provenance, plus de la moitié pour ceux avec du porc et un petit tiers pour les plats intégrant de la viande bovine. Devant ce constat, l'association réclame un vote des parlementaires européens en faveur de la traçabilité et de la transparence dans l'alimentation et à la Commission européenne d'adopter une réglementation sur l'étiquetage obligatoire dans les produits transformés. 
C. P.

 

Crise du fipronil / Début août 2017, des millions d'œufs ont été retirés de la vente dans plusieurs pays, accusés d'être frelatés à l'insecticide fipronil. La qualité sanitaire des élevages hexagonaux n’ayant pas été mise en cause, l’image de l’œuf français en sort renforcée. Toutefois, cette crise pousse la profession à faire évoluer plus vite les modes d’élevage en délaissant les cages.

Conserver la confiance des consommateurs

L’origine du scandale a été localisée aux Pays-Bas où 180 élevages ont été bloqués pour avoir utilisé un produit frelaté contenant du fipronil dans le traitement des poux rouges. En France, le bilan des contrôles en élevage conduits en août n'a pas révélé l'utilisation de produits contenant du fipronil dans d'autres élevages que celui situé dans le Pas-de-Calais et ayant spontanément déclaré l'utilisation d'un produit falsifié par un prestataire belge. Dans l’Hexagone, treize lots de ces œufs provenant des Pays-Bas ont été livrés, notamment à des entreprises de transformation alimentaire. Les aliments contaminés ont été retirés du marché. La réglementation de l'Union européenne interdit l'utilisation du fipronil sur des animaux destinés à la chaîne alimentaire. Sitôt révélé en France, le scandale a eu des répercussions sur la consommation. Les ventes d’œufs en magasins ont reculé de 6,9 % sur la semaine du 7 au 13 août par rapport à la semaine précédente (selon Nielsen). Cependant, dès que les consommateurs ont été convaincus de la non-contamination des œufs français, les ventes ont à nouveau progressé (+ 2 % de ventes en magasins dès la semaine du 14 au 20 août selon Nielsen).
Évolution de la consommation
Philippe Juven, président du Comité national pour la promotion de l’œuf (CNPO), reconnaît que cette crise a eu un impact sur la consommation française qui s’est principalement détournée des œufs de poules élevées en cages au profit du plein air et du bio ; il module toutefois en rappelant que dans la grande distribution un œuf sur deux est de code 3 (œufs de poules élevées en cage ou en batterie).
Cette crise européenne a eu également un impact positif sur les cours français qui ont explosé de + 25 % en à peine deux mois - de début août à la troisième semaine de septembre - pour les œufs coquilles destinés aux magasins et de + 49 % pour les ovoproduits utilisés par l’industrie agroalimentaire et la restauration hors domicile.
Un contrat sociétal d’avenir
Confrontés à cette demande et aux attentes des consommateurs, les professionnels ont entrepris un ambitieux programme de transformation. Tout d’abord, le label « Œufs de France » vient remplacer « Pondus en France » pour gagner en transparence. L’objectif est de garantir une production 100 % « Made in France », depuis la naissance de la poule pondeuse jusqu’à la ponte de l’œuf et son conditionnement. L’utilisation du nouveau logo comporte un cahier des charges strict et des contrôles réguliers. Autre chantier pour l’interprofession : la mise en place d’un contrat sociétal d’avenir qui vise à passer de 32 % de poules élevées en plein air ou bio à 50 % d’ici 2022. « Nous considérons que l’œuf doit être décliné selon une gamme et nous savons que les signes officiels de qualité - label rouge et bio - ont le vent en poupe. Toutefois, c’est un vrai challenge, car il faut créer plus de 1 200 bâtiments avec du foncier attenant », explique Philippe Juven. Pour qu’une poule sur deux soit élevée en élevage alternatif d’ici 2022, il faut prévoir un investissement de près de 500 millions d’euros afin de faire quitter les cages à 10 millions de poules. « C’est un investissement colossal, nous avons donc besoin d’un coup de pouce de l’aval car c’est leur demande et celle de l’opinion, affirme Philippe Juven. Cette évolution doit se faire en concertation avec les distributeurs et l’industrie et aussi des ONG, afin de définir quels sont les modes d’élevage acceptables pour tous. Nous devons mettre au point cette méthode de concertation. » Ce nouveau plan arrive cinq ans après la mise aux normes européennes qui a déjà coûté près d’un milliard d’euros à la filière. Des éleveurs vont devoir abandonner les cages alors qu’ils ont encore des encours. Si 87 % de Français se déclarent prêts à payer leurs œufs plus cher(1), pour financer cette transition les partenaires de la filière vont-ils conclure un véritable engagement, en contribuant par exemple au financement des arrêts de production en cages aménagées ou en contractualisant à moyen et long termes avec leurs fournisseurs ? 
L. G.

(1) - Enquête CNPO - CSA 2017 menée auprès de 1002 Français âgés de 18 ans et plus en mars 2017.

 

Communication /

Les agriculteurs prennent la parole

Des dérives et des scandales, ça existe, comme le dit si bien Philippe Gobet, éleveur de vaches allaitantes dans l’Ain : « En agriculture, malheureusement, c’est comme dans tous les métiers, il y a des gens mal intentionnés qui font mal leur travail […] Le problème, c’est qu’aujourd’hui, juste à cause de quelques-uns, c’est toute la profession qui paie ! »  Ayant déjà eu affaire à des plaintes de la part de l’association anti-élevage L214 sur son exploitation, il a décidé de participer à une formation de deux jours sur la communication, proposée par Interbev Auvergne-Rhône-Alpes. « Cette formation m’a appris à garder mon sang-froid en situation de crise et à toujours communiquer positivement. Je pense d’ailleurs que beaucoup d’agriculteurs devraient la faire. Ça leur permettrait également d’être plus présents sur les réseaux sociaux pour venir contrebalancer les images négatives que l’on voit à longueur de temps », s’exclame l’agriculteur qui, convaincu de son efficacité, compte bien refaire une formation à la communication.
Josiane, qui se fait discrète, est éleveuse de vaches laitières dans le Rhône, et a également participé à l’une de ces séances, en plus de réaliser des animations régulières dans les écoles. « J’y suis allée la première fois parce que je voulais savoir quoi répondre lorsqu’on me disait que le lait était mauvais pour la santé ! Ce n’est pas évident de trouver les bons mots et d’être à l’aise, mais il faut vraiment que l’on apprenne à communiquer de bonnes valeurs sur notre métier », confie l’éleveuse laitière.
Pour Christine Rousset, la chargée de communication qui organise les formations d’Interbev Auvergne-Rhône-Alpes et du Criel Sud-Est, si les éleveurs ne prennent pas en main leur communication, des associations anti-élevage se chargeront de le faire à leur place. « Ces formations, qui ont lieu une à deux fois par an, aident les professionnels du monde agricole à faire face aux nouveaux enjeux sociétaux comme le bien-être animal, explique la communicante. Concrètement, via des animations et des jeux de rôle (simulations de débat public, gestion de crise, présentation face caméra…), on leur donne des outils et des mots pour qu’ils puissent parler de leur métier et de leur quotidien. L’objectif est de faire passer un message vrai qui valorise leur métier. » Les deux interprofessions misent donc sur la transparence de la filière, afin de connecter le métier d’agriculteur aux attentes des consommateurs. Même son de cloche du côté de l’Itavi, l’institut technique avicole. « Après l’épisode d’Influenza aviaire en 2006, une psychose est née, et on a eu beaucoup de sollicitations de la part des médias, précise Jean-Marie Fontanet, responsable d’Itavi Auvergne-Rhône-Alpes. C’est à ce moment-là que l’on a créé les formations en communication des éleveurs.
Depuis, on leur apprend à faire passer de bons messages avec un vocabulaire adapté. Par exemple, on ne produit pas des poulets : on les élève. Il faut qu’ils se mettent en avant, tout en restant vigilants, car c’est toute une profession qu’ils représentent. »
Manon Laurens