Après la récolte, les nuciculteurs remettent le couvert
Depuis trois ans, trois pionniers du Sud-Grésivaudan font pousser de drôles de choses sous leurs noyers. Au printemps, des cultures de vesce, de pois, de féverole, d'orge ou de méteil se déploient sous les branches encore nues de leurs arbres. Arrivés à maturité, et selon les conditions climatiques, ces couverts sont broyés et laissés au sol ou enrubannés pour faire du fourrage, selon les objectifs des exploitants. Agronomique avant tout, l'expérimentation présente un autre intérêt : « Aujourd'hui, tout le monde s'accorde à dire que le changement climatique est une réalité, souligne Olivier Gamet, nuciculteur à Chatte et président du comité de territoire Sud-Grésivaudan. Nous observons tous que les hivers sont plus doux ou les pluies plus orageuses. En tant qu'agriculteurs, nous devons réfléchir à nos pratiques pour les adapter. C'est ce que nous faisons au sein du groupe « Techniques alternatives », qui travaille notamment sur les couverts sous noyers. »

Phase de recherche
Concrètement, les agriculteurs sont en train de tester différents types de couverts afin de voir lesquels sont les plus efficaces pour enrichir le sol en matière organique, en améliorer la structure, mais aussi résoudre les problèmes de déséquilibre NPK et lutter contre le ravinement et le lessivage. Cette démarche a déjà été éprouvée dans d'autres filières, notamment en céréales ou en viticulture. Dans les vergers de noyers en revanche, cela ne s'était encore jamais fait. A l'origine du projet, les agriculteurs du Sud-Grésivaudan avaient fait part de leurs préoccupations concernant la vie, la structure et le compactage des sols dans les noyeraies. « Nous sommes dans une phase de recherche, explique Olivier Gamet. Pour que le noyer se développe et produise, il faut lui donner à manger. Or les nuciculteurs, la plupart du temps, n'ont pas de bêtes en dehors de celles qui sont dans le sol. Peut-on apporter une autre réponse que la solution chimique ? C'est ce que nous essayons avec les couverts végétaux. »
A Beaulieu, Pierre Berger a commencé par mettre en place un mélange de féverole, de seigle et d'avoine noire en vue d'apporter de l'azote via la légumineuse et d'améliorer la structure du sol qui s'est tassé à mesure des récoltes sur sol humide. Semés en hiver, ses premiers couverts ont été broyés en avril, puis l'agriculteur a semé un mélange de phacélie et de moutarde pour attirer les pollinisateurs. Olivier Gamet a procédé un peu différemment. Sitôt la récolte terminée, il a semé un mélange de vesce, d'avoine, de féverole, de triticale et d'orge sur deux parcelles. « Mon idée était de capter ce qu'il y a dans le sol et de profiter de la lumière pour restituer de la biomasse, précise-t-il. Ça a plutôt bien marché jusqu'à présent. Mais nous sommes toujours en phase d'observation. Est-ce que les couverts apportent réellement quelque chose à la parcelle ? Est-ce qu'ils jouent un rôle sur la faune, sur les auxiliaires ? Il va falloir voir sur le long terme. Pour ma part, je considère que c'est une piste, mais pas la solution à tous nos problèmes. »
Test à la bêche
Un conseiller technique a été missionné par la chambre d'agriculture pour accompagner les volontaires dans la mise en place des couverts. Chargé de faire les observations tout au long de l'expérimentation (implantation, comportement des plantes, informations climatiques, etc.), Ghislain Bouvet analyse également les couverts avant broyage (ou enrubannage pour les éleveurs). Il mesure ainsi la biomasse et les reliquats azotés, effectue le comptage des espèces ayant levé à différents stades du développement et réalise des profils à la bêche ainsi que des tests de décompaction.
Si les expérimentateurs se sont en partie inspirés de ce qui se pratique ailleurs en matière de couverts végétaux, « tout est à inventer au niveau de la noix, précise Olivier Gamet, car il faut garder les conditions nickel pour la récolte au sol ». Engagés dans la démarche depuis 2012, le président du comité de territoire Sud-Grésivaudan et son confrère Pierre Berger tâtonnent encore. Il faut trouver le bon mélange (a minima deux graminées et deux légumineuses pour « assurer le coup »), la bonne période de semis, tenir compte des conditions climatiques... Tout cela demande du temps. Et du recul : l'expérimentation est encore trop récente pour pouvoir en tirer des conclusions. Mais il y a déjà quelques résultats intéressants (réduction de la consommation en azote et en eau, meilleure résistance à l'érosion en cas de forte pluviométrie, etc.). « Au printemps, ça permet d'assainir le sol, indique Olivier Gamet. Mais je me pose encore beaucoup de questions. On ramène du naturel dans le système, c'est bien. Mais c'est vrai que ça pose des problèmes techniques que l'on n'a pas l'habitude de rencontrer. » Et c'est aussi ce qui fait tout l'intérêt de la démarche.
Marianne Boilève
La ferme de Rossat teste les couverts végétaux
A Saint-Vérand, Raphaël et Olivier Gaillard, éleveurs de bovins viande et de porcs, ont réalisé trois essais. Objectif : améliorer la qualité du sol, faire de la biomasse et gagner en autonomie alimentaire, tout en produisant des noix. « Au final, il faut qu'il y ait un retour économique pour l'exploitant », indique d'entrée de jeu Raphaël Gaillard. Sur la première parcelle, ils ont semé un mélange de semences fermières constitué de vesce, d'avoine, de féverole, de seigle, de triticale et d'un peu de pois. La seconde bande a reçu un mélange d'orge et de pois (semences fermières) et la troisième un reste de mélange de méteil (vesce, pois fourrager, avoine, seigle, triticale). La mise en place s'est faite à l'automne, en même temps que les blés, histoire de rationaliser l'utilisation du matériel. Après un premier coup de herse, les mélanges ont été semés avec un semoir à sabot, à la suite de quoi un nouveau coup de herse a été donné avant le roulage. La même quantité de fumure a été administrée partout à la fin mars. Le résultat s'est un peu fait attendre. « Au début, on pensait que ça n'avait pas bien pris et que l'herbe risquait de prendre le dessus, se souvient Olivier Gaillard. Mais dès que le froid est parti, ça a explosé. » Les couverts ont été fauchés au mois de mai, puis enrubannés. De l'avis des éleveurs, les rendements sont corrects, mais « les pois et les féveroles ont énormément fondu ». Raphaël Gaillard n'entend pas moins persévérer : « C'est sur quatre ou cinq ans qu'on pourra voir les effets sur le travail du sol et les apports en azote. » La patience est une des vertus cardinales de l'agriculteur.
M. B.