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Au Laos, le combat pour sauver les éléphants d’Asie

DÉCOUVERTE / Autrefois omniprésents au Laos, les éléphants d’Asie paient le prix de décennies d’exploitation touristique et de bouleversements économiques. Dans la province de Sayaboury, à l’ouest du pays, l’Élephant conservation center (ECC) s’efforce de répondre à ces enjeux en combinant soins vétérinaires, reproduction encadrée et temps dédiés à la sociabilisation.

Par Léa Rochon
Au Laos, le combat pour sauver les éléphants d’Asie
©Léa Rochon / Apasec
Chaque éléphant est quotidiennement accompagné par son mahout, également connu sous le nom de cornac.

«Le royaume du million d’éléphants ». Ce surnom laisse rêveur. Il évoque l’ancien royaume du Lan Xang, qui s’étendait sur une grande partie de l’actuel Laos. Utilisé pour le transport, l’agriculture et même dans les batailles, cet animal a côtoyé l’humain durant des millénaires. Mais depuis quelques décennies, le nombre de pachydermes n’a cessé de diminuer, atteignant péniblement les 700 individus. Braconnage pour l’ivoire, exploitation touristique, destruction de leur habitat naturel, perte de leurs capacités de sociabilisation et de reproduction… Les causes de ce déclin sont multiples et souvent liées. Face à cette urgence, les Français Sébastien Duffillot et Jean-François Reumaux, ainsi que le Laotien Inthy Deuansawan, ont fondé l’Élephant conservation center (ECC) en 2010. Installé sur un site de 6 000 hectares au sein d’une forêt préservée, le centre héberge aujourd’hui 27 éléphants et propose une immersion éthique et éducative aux visiteurs.

Des pachydermes devenus trop chers à entretenir

Pour atteindre Sayaboury, le village où est établi le centre, il faut emprunter pendant trois heures une route cabossée depuis la célèbre ville de Luang Prabang. Mais une fois arrivé, ce trajet éprouvant est vite oublié. Lac bordé de montagnes, verdure foisonnante et soleil éclatant… La beauté du lieu annonce déjà une expérience hors du commun. Les visiteurs restent au minimum une nuit, dorment dans des huttes en bois installées au bord du lac. Certains choisissent de prolonger d’une nuit, soit deux jours et demi sur place. Un choix plus coûteux, mais judicieux, tant les connaissances à acquérir durant ce séjour sont nombreuses. À commencer par un point historique. « Traditionnellement, les particuliers pouvaient utiliser les éléphants pour le bûcheronnage et le débardage, mais une loi adoptée en 2016 a limité cette pratique, explique un premier guide. Beaucoup de familles ont ainsi préféré vendre leurs éléphants, devenus trop coûteux à entretenir. » Détenir un tel animal est donc devenu rare, tandis que ceux encore en vie sont souvent exploités dans des zoos ou pour des activités touristiques peu éthiques. « La plupart des éléphants rachetés ou sauvés par le centre sont issus de ces réseaux », poursuit-il.

Former les cornacs 

Outre la sociabilisation de chaque congénère (voir encadré), l’ECC accorde une attention particulière à la santé de ses pensionnaires. Chacun d’entre eux est quotidiennement accompagné de son mahout, également appelé cornac, à la fois maître, guide et soigneur. Ce métier, encore majoritairement masculin, se transmet de génération en génération. Un cornac s’occupe généralement d’un seul éléphant tout au long de sa vie. Le centre tient à ce qu’ils exercent une méthode dite douce : la communication se fait exclusivement par des mots, des gestes et des mouvements de pieds. Un éléphant peut ainsi réagir à une cinquantaine de mots, mais en comprend en réalité bien davantage. Bien-être animal, programme de reproduction, soins vétérinaires et formation des cornacs… Le programme de l’ECC est vaste et coûteux. Le centre est le seul du pays à disposer d’une clinique, capable d’intervenir également dans des forêts peu accessibles grâce à un véhicule adapté. Selon le vétérinaire du centre, les éléphants nécessitent une surveillance constante, en particulier lorsque les activités humaines ont altéré leur comportement et leurs habitudes. La reproduction en est un exemple frappant. « En captivité ou en domestication, les mâles n’ont souvent pas pu apprendre à se reproduire, explique-t-il. Ils perdent donc cette capacité. » Leur maturité sexuelle ne débute pourtant qu’à 25 ans, pour une espérance de vie d’une soixantaine d’années en milieu sauvage, contre une quarantaine en captivité. Depuis les postes d’observation, notre petit groupe de quatre visiteurs a pu le constater. Au bout de trente minutes, un mâle sauvé d’un zoo et en âge de se reproduire a tenté de monter… un autre mâle. « Celui-ci n’a pas encore tous les codes, comme le fait de détecter les signaux biologiques d’une femelle prête à s’accoupler avec sa trompe. Mais le fait qu’il essaie d’interagir ainsi est un signe encourageant dans son apprentissage », analyse un comportementaliste, passionné par la scène qui venait de se dérouler sous nos yeux ébahis. Chez les femelles, la gestation dure de 20 à 22 mois. Selon les experts, une éléphante en bonne santé et bien intégrée à son environnement peut donner naissance jusqu’à douze fois au cours de sa vie. Mais les conditions nécessaires sont encore trop rarement réunies pour atteindre un tel chiffre. L’avenir de l’éléphant d’Asie reste donc incertain, même si les mentalités évoluent progressivement. En janvier dernier, l’Indonésie a franchi une étape clé en devenant le premier pays asiatique à interdire les promenades touristiques à dos d’éléphant.

Léa Rochon

Réapprendre à vivre en harde

En Asie, les éléphants vivent en harde : une femelle, souvent la plus âgée, dirige un groupe composé d’éléphantes et de leurs petits. Les jeunes mâles sont chassés du groupe vers l’âge de 12 ans, tandis que les femelles y restent. Cette donnée, l’ECC l’a pleinement intégrée à son programme de sauvegarde. Chaque jour, les éléphants sont placés dans de vastes aires de sociabilisation afin de recréer des interactions naturelles. Des tours d’observation permettent aux comportementalistes et aux visiteurs de scruter ces moments. « Les mâles ne sont jamais mélangés avec les femelles et les éléphanteaux, hormis lors du moment du bain, afin de respecter cette hiérarchie naturelle », précise l’un des spécialistes du centre. Ces phases de sociabilisation sont très précieuses. Il ne nous aura fallu que quelques minutes pour comprendre pourquoi. La plus jeune éléphante, née au centre grâce à un programme de reproduction, a manifesté un comportement particulièrement encourageant. Tandis qu’une éléphante plus vieille et peu sociable restait isolée du groupe, le petit pachyderme s’est approché à plusieurs reprises, cherchant le contact avec sa trompe, comme pour l’intégrer à la harde. Ce à quoi sa doyenne a répondu par de forts battements d’oreilles, signe d’excitation et de confiance. « Ce type de comportement peut paraître anodin, mais il révèle un éléphanteau qui n’a pas subi de stress, qui est capable de vivre en groupe et d’aller naturellement vers ses autres congénères, même les plus craintifs », explique le comportementaliste. Cette jeune femelle suscite beaucoup d’espoir pour les équipes. Tous espèrent à terme pouvoir la relâcher dans une zone naturelle protégée dédiée à la préservation des éléphants sauvages, située plus au nord, où subsistent encore quelques populations d’éléphants sauvages. 

L.R.