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Environnement

Ces espèces exotiques qui envahissent et s’installent durablement

Les espèces exotiques envahissantes ont été introduites par l’Homme dans la plupart des cas lors d’échanges commerciaux de manière accidentelle ou volontaire. Certaines d’entre elles se sont tellement bien adaptées qu’il est aujourd’hui impossible de les éradiquer. Le combat actuel des associations, des collectivités et des agriculteurs consiste à tenter de les contenir, de les freiner et à prévenir l’arrivée d’autres espèces potentiellement « nocives ».
Ces espèces exotiques qui envahissent et s’installent durablement

«La biodiversité, c'est le parent pauvre du ministère ». Sous-entendu du ministère de la Transition écologique et solidaire (MTES). Le ton est donné par François Delaquaize, chargé de mission espèces exotiques envahissantes au sein du ministère en question. Le dossier des espèces exotiques envahissantes, communément appelées EEE interpelle de plus en plus les responsables politiques sans pour autant représenter une « véritable priorité », soutient-il. « En 2018, 40 000 euros pour l'année ont été alloués à chaque Dreal par le ministère », souligne le chargé de mission. « Autant vous dire qu'avec ça, on ne fait pas grand-chose », ironise-t-il.

Le professeur Serge Muller, spécialisé en biologie au Museum national d’histoire naturelle (MNHN).

49 espèces réglementées en Europe

Malgré tout, un travail de prévention et de communication est réalisé par l'État en lien avec les ministères de l'Agriculture et de la Santé, ainsi que les collectivités et les associations pour informer tous les publics concernés par les conséquences de l'expansion de ces espèces. C'est le professeur Serge Muller, spécialisé en biologie au Museum national d'histoire naturelle (MNHN), qui a été nommé coordinateur de la stratégie nationale relative aux espèces exotiques envahissantes. Cette stratégie repose sur le cadre européen (règlements 2016/1 141 et 2017/1 263) qui classe à ce jour 49 espèces réglementées. Qu'elles soient animales ou végétales, elles ne peuvent plus être mises sur le marché, ni conservées, transportées, libérées dans l'environnement ou même reproduites. « D'ici 2020, nous arriverons certainement à 60 espèces, voire plus. La pyrale du buis est proposée à l'inscription », explique le Pr. Muller. Aujourd'hui, l'impact monétaire européen du coût annuel des EEE est estimé entre 9 et 12 milliards d'euros.
En métropole et en région, les exemples d'invasion ne se comptent plus : ragondin, écrevisse de Louisiane, grenouille taureau, ambroisie, jussie, capricorne asiatique, drosophila suzukii, frelon asiatique... Pléthore d'acteurs sont investis dans la gestion des EEE, arrivées dans la plupart des cas suite à des échanges internationaux. C'est le cas de la renouée du Japon volontairement implantée en France comme plante ornementale, aujourd'hui difficilement éradicable, ou encore de la berce du Caucase arrivée à partir du milieu du XXe siècle pour décorer les jardins botaniques. Cette plante dangereuse pour l'homme empêche d'autres de pousser en monopolisant l'espace, les ressources nutritives et la lumière.

Des plans de lutte améliorables

Les enjeux sont donc multiples : environnementaux, sanitaires et agricoles. C'est le cas de l'ambroisie qui regroupe les trois. Cette année, elle a donné du fil à retordre à la Fredon, fédération de la lutte et de défense contre les organismes nuisibles en Rhône-Alpes, délégataire de l'État pour la gestion de la plante. « Nous faisons un travail de veille à partir de la plateforme nationale Ambroisie.info où de nombreux signalements sont effectués mais cela n'est pas le cas pour toutes les EEE. Selon les régions, des acteurs différents interviennent, chaque territoire gère l'espèce envahissante en fonction des dotations que les collectivités ont bien voulu lui accorder. Le plus dur, c'est d'arriver à coordonner tout le monde », estime Léa Berthelier, responsable du site de la Fredon de l'Ain. Sur le terrain, Aude Simien, ingénieur agronome, constate « une difficulté à répondre à la demande de l'agence régionale de santé (ARS) de gérer l'ambroisie sur l'ensemble du secteur agricole de la région. Il y a un pic de signalements qu'il faut pouvoir absorber sur la période août-septembre mais c'est un dossier où il est facile de pouvoir travailler avec les acteurs en période creuse », explique-t-elle. Une étude de l'ARS de 2017 montre que les coûts de santé liés à l'ambroisie en Aura sont de l'ordre de 42 M€. « Si l'on veut réduire l'impact de l'ambroisie, il devrait être possible d'avoir des financements suffisants pour cela », reprend-elle.
Les apiculteurs sont, eux, bien placés pour témoigner de l'implantation exponentielle du frelon asiatique ces dernières années. Classé au niveau national dans la liste des dangers sanitaires de deuxième catégorie pour l'abeille domestique, cet insecte progresse chaque année : 7 nids découverts en 2011 contre 471 en 2017. « Il aime les climats océaniques. Il a besoin de chaleur et d'humidité pour survivre. Il faut dire qu'il est aussi très résistant à des climats plus secs, ce qu'il fait qu'il s'adapte très bien », souligne Premila Constantin, vétérinaire à la fédération régionale des groupements de défense sanitaire de Rhône-Alpes (FRGDS RA), organisme à vocation sanitaire en charge de la prévention, de la surveillance et de la lutte contre le frelon asiatique sur le territoire rhônalpin. À ce jour, aucun dispositif de piégeage sélectif et efficace n'a encore été mis au point, les actions des GDS visant principalement à repérer et à faire détruire les nids, au cours de l'été et de l'automne, avant la sortie des fondatrices. 

Alison Pelotier
Pour signaler une espèce invasive :www.frelonsasiatiques.fr
www.signalement.-ambroisie.fr

eee.mnhn.fr/signalement

 

Recherche / Certaines espèces animales envahissantes ne sont pas contrôlables aujourd’hui. Mais les chercheurs travaillent à de nouvelles solutions et certaines sont prometteuses.

Les chercheurs à pied d’œuvre pour lutter contre les espèces invasives

Que l’on pense à la drosophila suzukii, au frelon asiatique, au moustique tigre ou à la pyrale du buis, ces espèces d’insectes provoquent de gros dégâts sans que l’on dispose aujourd’hui de moyens pour les réguler efficacement.
Le frelon asiatique, par exemple, cause de gros dégâts aux colonies d’abeilles en capturant les ouvrières à leur retour à la ruche. Une colonie de frelons asiatiques peut capturer les abeilles d’une ruche en quelques jours. Selon les derniers travaux de recherche de l’Inra, le moyen de lutte le plus efficace contre ce mangeur d’abeilles est la destruction des nids. Aussi, pour les trouver facilement, les chercheurs de l’Inra ont développé une technique visant à équiper les frelons chasseurs d’une micro-balise émettrice de 0,28 g pour suivre le prédateur lors de son retour à son nid et ainsi pouvoir le détruire dès l’automne. Une autre technique de biocontrôle complémentaire est en cours de développement grâce à des souches de champignons entomopathogènes tels beauveria ou metarizium. Une fois infecté, le champignon peut contaminer le nid et tuer les frelons. Même si ces deux techniques n’en sont qu’au début, elles sont prometteuses et pourraient être utilisées d’ici quelques années à grande échelle.

Deux techniques à l’étude contre la « suzukii »
Dans la lutte contre la drosophila suzukii qui s’attaque aux fruits rouges mûrs provoquant d’importantes pertes pour les arboriculteurs, les chercheurs font des progrès. Pour les producteurs de fruits confrontés subissant l’impact économique, le temps est trop long mais, pour les chercheurs, c’est une recherche menée au sprint. Aujourd’hui, contre la drosophila suzukii, seuls les filets hermétiques s’avèrent efficaces à 100 % s’ils sont bien refermés à chaque visite. Des recherches menées pour identifier un parasitoïde de la suzukii n’ont pas encore donné de résultats suffisamment efficaces. « La sélectivité du parasitoïde Asobara japonica présent dans l’habitat originel de la  suzukii n’est pas assez élevée, il s’attaque aussi aux drosophiles européennes », explique Blandine Polturat, coordinatrice de la lutte contre la drosophila suzukii au CTIFL. « Deux techniques en cours de recherche pourraient donner un coup d’accélérateur à la lutte contre la mouche », estime la chercheuse Laurence Mouton, du laboratoire de biométrie et biologie évolutive de l’université Lyon1. D’abord, la technique de l’insecte stérile. Elle  vise à lâcher une très grande quantité de mâles stériles dans la nature qui, en fécondant les femelles avec une semence stérile, réduiraient les descendances. Cette technique utilisée en Floride contre une mouche a permis l’éradication de l’insecte grâce à des millions d’individus lâchés pendant deux ans.
Ensuite, la technique de l’insecte incompatible peut être une alternative ou un complément. Dans ce cas-là, la stratégie vise à introduire chez les mâles suzukii la bactérie wolbachia afin qu’il infecte les femelles lors de l’accouplement. Dans ce cas, la bactérie tend à diminuer la capacité de reproduction des femelles. Elles pondent alors des œufs dont l’éclosion est inférieure à 5 %, entraînant une forte baisse des descendants. Menée en chambre climatique fermée, une expérience a montré qu’en neuf semaines, le nombre de femelles avait baissé de 4,3.
« L’idée pour atteindre une efficacité redoutable serait de combiner les deux techniques : lâcher des millions de mâles stériles porteurs de la bactérie wolbachia afin de générer des incompatibilités cytoplasmiques », estime Laurence Mouton. Cependant, ces techniques posent plusieurs difficultés réglementaires et des questions techniques : quand effectuer les lâchers ? À quelle échelle ? À quel coût ? Ces techniques sont prometteuses mais elles doivent encore suivre plusieurs étapes avant de passer à une utilisation dans les vergers. D’ici quelques semaines, le programme Inva Protect livrera ses conclusions. Mené par une cinquantaine de chercheurs français, allemands et suisses, il vise à identifier des solutions contre les insectes ravageurs des vignes et vergers. Les résultats définitifs seront dévoilés lors d’un colloque en Allemagne le 8 novembre prochain.
 C. P.

 

Prospective / Les menaces de demain
«Les espèces envahissantes vont continuer à arriver, c’est presque certain, souligne François Delaquaize, chargé de mission au ministère de la Transition écologique et solidaire. La France est une passoire, il faudrait être derrière chaque produit, chaque personne… Il y a toujours de nouvelles espèces qui apparaissent, les commerces internationaux se densifient, les achats en ligne favorisent l’introduction de nouvelles espèces ». Et d’ajouter : « C’est déjà le cas dans certains territoires européens où elles vivent dans des conditions climatiques similaires à la France ». Vous l’aurez remarqué ces dernières semaines, la punaise diabolique, d’origine asiatique, vient de faire son apparition dans la capitale et les campagnes françaises. Inoffensive pour l’homme, cette petite bestiole peut néanmoins ravager les cultures en nécrosant les fruits. Fléau pour les agriculteurs en Géorgie, un plan de lutte national a été mis en place dans le pays. Venue chercher un peu de chaleur en France, elle y a trouvé un début d’automne plutôt accueillant. La DGAL alerte également sur la morelle à feuilles de chalef ou solanum elaeagnifolium qui est une herbacée pérenne aux fleurs violettes invasive et toxique.
Comme elle, d’autres espèces pourraient rejoindre le territoire français. Cela pourrait être le cas pour le kudzu, un « haricot géant ». Réputé pour ces propriétés anti-addictions, originaire d’Extrême-Orient et introduit aux États-Unis aux XIXe siècle, il a déjà dévoré l’Hémisphère Sud. Cette vigne rampante peut croître de 300 mètres par an, soit presque un mètre par jour. « Il pourrait y avoir un impact au niveau européen », ajoute le professeur. Quant au vison d’Amérique, dix élevages existent déjà en France. S’ils venaient à se multiplier, l’animal serait en concurrence directe avec le vison d’Europe. Le perche soleil et le poisson-chat font aussi partie des espèces exotiques qui pourraient un jour provoquer des déséquilibres biologiques dans le pays. « Ce sont des espèces qui, pour le moment, restent au Sud mais qui, avec les changements climatiques, sont susceptibles de migrer vers le Nord ». Face à ces éventualités, le leitmotiv du professeur Muller est le même depuis des années : « Prévenir, c’est toujours mieux que guérir ». 
A. P.