Daniel Pelegrina : “ L’accord avec l’UE nous oblige à avancer vers une meilleure traçabilité”
Vous avez célébré l'accord de libre-échange entre l'UE et le Mercosur dès son annonce. Qu'allez-vous faire maintenant ?
Daniel Pelegrina : « Nous allons étudier les détails de cet accord, puis convaincre de son bien-fondé nos députés et sénateurs en vue de son entérinement parlementaire. Cela ne pourra se faire qu'après les élections présidentielles d'octobre prochain. Si Mauricio Macri est reconduit dans ses fonctions, il devrait vite soumettre l'accord au Parlement, au début de l'année 2020. L'Argentine peut être le premier pays du Mercosur à valider l'accord. Et les autres pays du bloc pourraient lui emboîter le pas. »
Pourquoi cet accord de libre-échange vous enthousiasme-t-il tant ?
D.P : « Parce qu'il porte sur un marché qui représente 30 % du PIB mondial. Ce sont surtout nos économies régionales qui devraient en tirer profit, c'est-à-dire les producteurs de spécialités alimentaires locales. Faute d'accès aux marchés, les populations de ces provinces reculées sont exposées à la pauvreté et à la démagogie politique. »

Que pensez-vous des réactions hostiles à l'accord avec le Mercosur qui émanent de syndicats agricoles européens ?
D.P : « Ces réactions sont exagérées. L'accord n'est pas une menace pour les agriculteurs d'Europe. Les volumes des quotas négociés sont très restreints. Le quota d'importation de bœuf sud-américain, par exemple, de 99 000 t de carcasse avec os, porte donc sur 70 000 t de viande dont la moitié est congelée, destinée à l'industrie. Cela fait à peine deux steaks hachés par an par habitant de l'UE. »
Les secteurs laitiers argentin et brésilien, bien moins compétitifs à l'international que les autres filières comme celles du bœuf et des grains, pourraient-ils souffrir de la concurrence européenne ?
D.P : « Oui. La fédération panaméricaine laitière, qui représente des producteurs de lait et des industriels, avait même demandé que les fromages soient exclus de l'accord ! Nous redoutons une concurrence déloyale due aux aides publiques attribuées aux éleveurs, mais aussi aux normes de bien-être animal en vigueur en Europe qui pourraient discriminer nos produits laitiers. »
L'UE défend la Pac comme une garantie de bonnes pratiques agricoles notamment par la conditionnalité des aides. Qu'en est-il au sein du Mercosur ?
D.P : « Il n'existe pas d'équivalent à la Pac en Amérique du Sud. Nous voulons seulement que la science soit la base des débats sur l'impact environnemental de nos filières. L'accord avec l'UE nous oblige à avancer vers une meilleure traçabilité et la certification de nos aliments. Mais au lieu d'une éventuelle Pac sud-américaine, nous devrions évoluer vers un système de clusters. Chaque cluster d'entreprise devra lui-même faire certifier sa production pour pouvoir l'exporter dans les meilleures conditions. »
Propos recueillis par Marc-Henry André
Matignon désigne une commission hétéroclite pour évaluer l'accord UE Mercosur
Le Premier ministre a demandé à une « commission d'experts indépendants » une évaluation « complète et transparente » du projet d'accord commercial UE-Mercosur, indique un communiqué du 29 juillet. Elle étudiera entre autres les effets de cet accord sur les émissions de gaz à effet de serre, la déforestation, la biodiversité et la « capacité des États et de l'UE à réguler et à appliquer leurs normes aux produits consommés sur le marché européen ». Attendues pour novembre, ses conclusions seront publiques. Elles comporteront une « étude d'impact quantitative », des « travaux spécifiques sur les filières agricoles sensibles », ainsi que des recommandations.La commission d'évaluation est présidée par Stefan Ambec (économiste de l'environnement à la Toulouse School of Économics et directeur de recherche à l'Inra).
On retrouve parmi ses dix membres des experts du monde agricole, comme Hervé Guyomard (Inra), Philippe Chotteau (Idele) et Jean-Luc Angot (ministère de l'Agriculture). La commission regroupe des personnalités aux points de vue parfois diamétralement opposés. « Les conditions de la concurrence sur le marché européen ne devraient pas être significativement modifiées » par l'accord UE-Mercosur, estime ainsi Sébastien Jean, membre de la commission. Directeur du Cepii, il soutient que les termes de cet accord font douter qu'il augmentera les importations de viande bovine, de volailles et de sucre.
De son côté, l'Idele (Institut de l'élevage) évoque sur son site web que « la hausse des importations via des concessions tarifaires, essentiellement sous forme d'aloyaux, aura des impacts forts ». L'institut pointe également le risque d'un « scandale sanitaire ou sur les méthodes de production de la viande ». Dans son communiqué, le gouvernement rappelle les trois conditions de son soutien à l'accord UE-Mercosur : application de l'accord de Paris sur le climat, respect des normes environnementales et sanitaires européennes et protection des filières agricoles sensibles (bœuf, sucre, volaille).
Y.G.