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Inititative

Des maires solidaires face au loup

Les maires de communes rurales se sentent très isolés quand ils doivent gérer des attaques de loup dans leur territoire. Ils ont décidé de se regrouper pour porter des solutions applicables à l'ensemble du territoire national.
Des maires solidaires face au loup

Ils étaient venus de nombreux endroits : Savoie, Hautes-Alpes, Pyrénées orientales, Alpes Maritimes, Drôme et d'Isère. Les maires ou présidents de communauté de communes figurant dans les 33 départements français qui connaissent la présence du loup étaient là, à Chichilianne (38), trop tristement connue cette année pour le nombre d'attaques de loups dans la commune (six au 16 juin). Le 15 juin, l'Union pour la sauvegarde des activités pastorales et rurales (USAPR) avait donné rendez-vous à tous les élus qui le souhaitaient pour entériner son fonctionnement (elle a été officiellement créée en décembre 2015) et commencer à faire des propositions. Car c'est une vraie solidarité d'élus locaux que l'association veut faire jouer. « Lorsqu'on se prend des attaques de loup en pleine poire, alors que l'on vient d'être fraîchement élu, on doit répondre à des tas de questions », explique Pierre-Yves Bonnivard, président de l'association et jeune maire de Saint-Colomban-des-Villard (Savoie). Et le porte-parole d'insister : « Nous ne sommes pas anti (loup) mais pro (équilibre). » Objectif : trouver le bon compromis entre la présence tolérable du loup et les activités économiques et touristiques. Par son existence, l'USAPR « ne veut plus laisser le champ libre aux environnementalistes (radicaux) ».

Peser dans le débat

Les élus se sentent désemparés car, responsables de tout sur une commune, ils n'ont pas forcément les moyens de répondre, ou alors de le faire en limite de la légalité, comme l'avoue Yann Souriau. « On reçoit aussi de nombreuses pressions quand on veut porter le sujet sur la place publique pour faire avancer les choses. L'un craint pour les activités économiques locales si l'on fait trop de tapage, l'autre a peur que des zadistes ne viennent envahir les lieux, tandis que d'autres encore voudraient éviter d'attirer l'attention... » Même l'administration départementale semblait ne pas voir tout ce raffut d'un bon œil. Alors les maires, toujours sur le front, ne veulent plus s'en laisser conter et veulent peser, en nombre et en poids politique, dans le débat. Une évolution se produit peu à peu. Alors qu'il y a dix ans, le maire qui voulait dénoncer tous ces risques économiques, de sécurité publique, se voyait traiter de farfelu, aujourd'hui, c'est moins le cas. Deux raisons à cela : non seulement le loup n'est plus uniquement cantonné aux montagnes et descend dans les plaines, mais il se rapproche également des maisons. « J'ai eu une attaque sous les fenêtres de la maison, la nuit », rapporte une éleveuse drômoise. Mais les choses vont trop lentement.

Propositions nationales

« Nous allons porter plusieurs propositions au niveau national, explique P.Y. Bonnivard. Une brigade de dix agents a été créée en septembre 2015 pour effectuer les prélèvements autorisés par le ministère. Ils sont très efficaces. Nous allons demander le détachement d'au moins quatre d'entre eux dans le secteur pour venir réguler le loup ». L'association voudrait également obtenir la certitude de la pérennité de cette équipe en renforçant son statut et les budgets publics consacrés.
Il y aurait également une querelle de chiffres dans le décompte de loups présents sur le territoire français. Officiellement, il y en aurait autour de 300, mais il pourrait y en avoir le double selon les acteurs de terrain. « Nous voulons créer une plateforme d'échanges sur internet permettant de collecter des données et des observations », explique le président de l'association. Autre revendication, « un plus grand contrôle des obligations des parcs à loup comme celui de Lozère, avec des puçages obligatoires » afin d'éviter la présence d'animaux non référencés. Enfin, la mise en place de chiens créancés pour chasser le loup. « Des éleveurs canins sont prêts à en dresser si on leur demande », commente Pierre-Yves Bonnivard. 

Jean-Marc Emprin

 

Parole d'éleveurs : Une densité de loups plus forte
« On sent nettement une plus forte pression que d'habitude, reconnaissent Fanny Christophe et François Monge, responsables ovins drômois, présents à la réunion de Chichilianne. Les attaques ont démarré plus tôt dans la saison, dans les vallées, pas en transhumance puisqu'elle n'a pas commencé. Elles ont lieu près des habitations, d'où un stress supplémentaire. Il y a davantage de blessés et de jeunes attaqués. Cela tendrait à prouver qu'il y a certainement des louveteaux qui s'essayent sur les petits. Et avec la transhumance, le problème va se déplacer, mais la densité de loups ayant vraisemblablement augmenté, les sédentaires ne vont pas rester à l'écart d'attaques. »

Initiative du Royans : Une question de sécurité publique
Bernard Perazio, conseiller départemental de l'Isère, a informé les élus présents à Chichilianne que les maires du Royans ont décidé de réagir et de ne plus interpeller les ministres de l'Agriculture ou de l'Environnement, mais celui de l'Intérieur en s'appuyant sur des raisons de sécurité publique, celle dont ils sont les garants localement. Un arrêté municipal type, étudié par des juristes à l'heure actuelle, va être proposé aux communes autorisant le maire à ordonner des mesures de prélèvement afin de faire cesser les attaques sur le territoire communal. Hormis l'origine de la demande, le cadre d'intervention serait analogue en termes aux dispositifs actuels prévus (tir de défense) afin de conserver un niveau de sécurité maximal lors des interventions.

Des attaques qui se multiplient, des éleveurs au bord de la crise de nerfs, le loup n’en finit pas de faire des victimes. Président de la commission nationale « loup » au sein de la FNSEA, Jean-Pierre Royannez fait le point sur une situation dramatique.

Loup : « faire baisser la pression »

Alors que le mois de juin se termine, quel est le bilan d’étape des attaques de loup ?
Jean-Pierre Royannez : « L’année est très mal engagée, les attaques ont débuté très tôt et elles se multiplient. Malheureusement, il n’y a pas de volonté politique de compiler les chiffres pour les tenir à jour en temps réel. C’est un gros manque qui nous pénalise car c’est un dossier sur lequel nous avons besoin de réactivité. À l’heure où nous devons fixer le prélèvement pour la saison à venir (du 1er juillet 2016 au 30 juin 2017), nous avons seulement des chiffres du mois d’avril où on dénombrait une progression des attaques de 10 %. Pire, nous avons appris lors d’une émission radio que l’association Ferus (association nationale de protection et de conservation de l’ours du loup et lynx) invitait ses membres à ne plus communiquer ses informations à l’ONCFS, voire à détruire la preuve de la présence du loup. C’est inadmissible. »

De nombreuses mesures de protection ont été mises en place par les éleveurs. Doit-on les considérer comme inefficaces ?
J-P. R : « Les mesures de protection sont une aide mais elles ne sont pas suffisantes. Quand un troupeau est protégé, le loup va voir ailleurs, jusqu’à trouver un troupeau non protégé. Si tous les troupeaux sont protégés dans un secteur, il finit par affiner sa technique d’attaque. Certaines associations réclament l’expérimentation de nouvelles mesures de protection du type Foxlight (feu clignotant qui s’allume de manière aléatoire). Mais nous n’avons plus le temps. Ce qui nous intéresse, c’est de voir la pression du loup baisser et les attaques diminuer. »

Où en est-on des prélèvements sur la saison qui s’achève ?
J-P. R : « Le 36e loup a été tué le 13 juin dernier. Nous avons obtenu six loups supplémentaires, soit un maximum de 42, par pallier de deux. C’est la première fois que nous avons réalisé un prélèvement aussi important. Pourtant, malgré cela, les attaques augmentent. C’est bien la preuve que le loup se multiplie sur le territoire. La population est estimée aujourd’hui à environ 300 individus. Autrefois, les témoignages évoquaient des meutes de quatre à cinq loups. Aujourd’hui, on parle plutôt de dix ou douze. »
Qu’en sera-t-il du prélèvement pour la saison à venir ?
J-P. R : « Je suis monté au créneau lors de la dernière réunion du “ groupe national loup ” le 17 mai dernier. Le ministère propose de fixer le prélèvement à 36 loups dont un maximum de 27 entre le 1er juillet et le 30 septembre. Mais, compte tenu de la situation, j’ai demandé un arrêté autorisant un prélèvement de 42 loups*. Mais il faut être capable de justifier cette augmentation, de prouver que le loup n’est pas menacé car il est protégé par la convention de Berne et l’Union européenne pourrait casser cet arrêté. Le loup coûte 22 millions d’euros à la collectivité dont environ 2 d’indemnités aux éleveurs. Le seul point positif, je crois, c’est que la société a aujourd’hui pris conscience du drame vécu par les éleveurs. »
(*) L’arrêté-cadre du ministère de l’Environnement, qui était en consultation publique jusqu’au 22 juin, prévoit le prélèvement de 36 loups avec un maximum de 27 avant le 30 septembre. Le ministère attend les remontées des données biologiques sur la présence du loup de… l’hiver dernier. Suite à des problèmes internes, l’ONCFS ne sera pas en mesure de les fournir avant le mois d’août ! Le ministère pourrait ensuite publier un nouvel arrêté pour augmenter le quota autorisé.

 

En bref / Une expansion inquiétanteEn cinq ans le nombre de victimes du loup a plus que doublé (8 941 bêtes tuées en 2015 contre 4 171 en 2010). 1 187 éleveurs ont été indemnisés l’an passé. Les victimes sont à 98 % des ovins. Veaux, vaches et chiens complètent le tableau de chasse du prédateur. Le département des Alpes-Maritimes est le plus touché. À l’horizon 2025, le loup pourrait être présent dans près de 70 départements. Dans la Drôme, du 1er janvier au 31 mai 2016, sont officiellement dénombrées 19 attaques et 84 victimes. Pour mémoire, sur l'ensemble de l'année 2015, 78 attaques et 304 victimes avaient été recensées.