Des mesures nécessaires pour un secteur stratégique
« Heureusement que nos épouses travaillent à l'extérieur, car depuis deux ans on travaille à perte », déplore Ludovic Braquart, exploitant en polyculture élevage à Créquy, dans le Pas-de-Calais. Installé en Gaec avec son frère Alexandre sur une exploitation de 225 ha, l'agriculteur dresse le bilan de deux années de crise successives : en lait, leur production principale avec un troupeau d'une centaine de vaches, ils ont perdu en 2015 environ 40 € les 1 000 litres, soit 30 000 € de chiffre d'affaires. « En décembre 2015, on avait 8 000 euros de moins sur la facture par rapport à décembre 2014 », commente Alexandre. La situation en 2016 est encore pire, puisqu'il manque entre 60 et 70 euros les 1 000 L, soit près de 50 000 € de moins, sans pouvoir cette fois compenser par les bons résultats des cultures, victimes des aléas climatiques qui ont entraîné des baisses de rendement et de qualité.
Toute une économie en danger
Conséquence pour Alexandre et Ludovic, tous les projets d'investissement sont remisés « au fond du tiroir ». Les deux frères avaient notamment pour projet d'embaucher un salarié et d'investir dans des robots de traite pour que leurs parents, retraités, cessent enfin de travailler sur la ferme. Même s'ils ne se dégagent aucun salaire depuis deux ans, Ludovic relativise leur cas car « avec les cultures végétales, on a déjà de l'espoir pour l'année prochaine ». « On a des éleveurs laitiers qui ont tellement honte qu'ils n'osent plus sortir de chez eux », rappelle-t-il, ajoutant que d'autres « vont mettre le strict minimum, arrêter les apports d'engrais de fond, ce qui n'est pas une solution : ça appauvrit la terre, et au final on n'a plus rien ». Sans compter que la crise agricole ne touche pas que les agriculteurs : « combien de gens ont des dettes dans les organismes stockeurs ? Auprès fournisseurs d'aliments, de phytos ? » demande Ludovic. Pour le président de la FNSEA, Xavier Beulin, venu soutenir les agriculteurs du Pas-de-Calais ce 18 août, ces impacts ne sont pas suffisamment pris en compte. L'agriculture continue à faire vivre 3,5 millions de personnes comme il y a 40 ans, avec une proportion plus importante qu'avant dans l'amont et l'aval. « L'agriculture doit rester un secteur stratégique pour la France », insiste Xavier Beulin, ajoutant que les présidentielles à venir seront l'occasion de le faire valoir auprès des candidats et surtout « d'accrocher les centimes additionnels qui manquent sur la valorisation de nos productions ».
Assurance et endettement

Les agriculteurs ont en effet besoin de prix rémunérateurs, en intégrant les coûts de production à la construction du prix qui aujourd'hui se fait d'abord par l'aval. « La contractualisation ne règle pas tout, il faudra sans doute faire une nouvelle loi », estime le président de la FNSEA. Avant le conseil de l'agriculture française (Caf) qui doit se tenir le 31 août et le meeting organisé par la FNSEA le 1er septembre (voir ci-dessous) pour définir des propositions de relance de l'agriculture, Xavier Beulin tient à répondre aux interrogations des agriculteurs parfois désespérés sur le terrain. Devant les producteurs du Pas-de Calais, il a ainsi évoqué quelques mesures indispensables pour sortir de la crise. Si pour les agriculteurs assurés, une rallonge sera nécessaire pour faire face aux aléas de cette année, le président de la FNSEA insiste par ailleurs sur la nécessité de revoir l'endettement des agriculteurs. Il faut « reprendre toutes les dettes des exploitations et redéfinir un financement compatible avec ce que l'EBE (ndlr : l'excédent brut d'exploitation) peut générer en moyenne », explique-t-il, soulignant également la nécessité de mettre en place une fiscalité adaptée aux particularités de l'agriculture, basée sur une moyenne des trois ou quatre dernières années « pour avoir un lissage » et permettre aux exploitants de mettre de côté les bonnes années, en prévision des mauvaises. « Nous sommes le seul secteur à avoir de telles variations sanitaires, climatiques et de marché », rappelle-t-il. A plus long terme, d'autres sujets sont également incontournables, comme l'innovation, et surtout au niveau européen : des mécanismes de régulation sont à remettre en œuvre, estime Xavier Beulin. « La France a perdu pied à Bruxelles lors de cette mandature », regrette le président de la FNSEA qui souhaite aussi une vraie simplification de la PAC, alors que les aides 2015 ne sont pas toutes versées aux agriculteurs qui en ont particulièrement besoin cette année.
Crise agricole / Si 2015 s'est avérée difficile pour beaucoup de productions, l'année 2016 et son lot d'aléas climatiques a rajouté des difficultés à des filières déjà exténuées par les prix trop bas. Pour sortir de l'ornière, la FNSEA et JA organisent le 1er septembre un meeting dont doivent sortir des propositions pour relancer le secteur.
Un grand meeting agricole pour la rentrée syndicale
Après un été difficile, la rentrée syndicale sera studieuse avec un meeting qui se tiendra le 1er septembre à Lamotte-Beuvron, dans le Centre, à l'initiative de la FNSEA et de Jeunes agriculteurs. Si les attentes des producteurs, connues des responsables syndicaux et rappelées lors de leurs déplacements fréquents sur le terrain ces dernières semaines, l'évènement permettra de définir un certain nombre de propositions qui permettront à l'agriculture de sortir durablement de la crise. Entre les prix qui restent bas dans les filières animales malgré les discussions avec la grande distribution, les inondations qui affectent les rendements de façon importante, et les problèmes sanitaires, les agriculteurs sont en effet excédés et le montrent, à l'exemple de leur manifestation contre Lactalis. Après un Conseil de l'agriculture française le 31 août avec les partenaires bancaires, mutualistes et assureurs, le meeting du lendemain devrait réunir plus de 1 000 agriculteurs et responsables agricoles de tous les départements, avec une représentation de l'ensemble des productions. Et malgré ce contexte difficile, la FNSEA et JA souhaitent rappeler que le métier offre des perspectives, à condition de revoir ce qui ne fonctionne pas efficacement – contractualisation, organisation des filières... Les points clés comme les négociations commerciales ou le financement de l'agriculture feront nécessairement partie des débats.Une réunion également symboliqueCertaines des propositions pourraient ensuite être portées au Premier ministre, pour une prise de décision rapide. Au-delà du fond, le meeting se veut également un message symbolique vis-à-vis du Gouvernement, d'autant plus que le ministre de l'Agriculture organise le lendemain une réunion des ministres de l'agriculture européens à Chambord, à quelques dizaines de kilomètres de Lamotte-Beuvron, pour discuter de l'avenir de la politique agricole commune. Stéphane le Foll souhaite également mettre en place un plan d'urgence fin septembre, une date jugée trop tardive pour les producteurs dans le rouge depuis plusieurs mois.