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Sécurité alimentaire en Afrique

Des solutions digitales pour aider les agriculteurs kényans

Au Kenya, des start-ups convaincues que les solutions pour atteindre la sécurité alimentaire sont entre les mains des petits paysans leur proposent des services et du conseil via leur téléphone. Le réseau mobile du pays et l'existence depuis 2007 de M-Pesa, système de transfert d'argent par téléphone, facilitent les échanges d'informations et les transactions en milieu rural.
Des solutions digitales pour aider les agriculteurs kényans

Margaret Kamwe a toujours son téléphone en main. Après une prière de bienvenue, elle décrit sa situation, révélatrice de la condition féminine rurale de ce pays. « J'ai élevé seule mes quatre enfants après le départ de leur père. Trois tentent de survivre en ville et la quatrième poursuit ses études. Je possède actuellement une vache qui donne 12 à 15 litres de lait par jour, vendus dans le voisinage, et un veau de trois mois. Je me suis endettée pour acheter cette vache après la mort de la première. Notre problème, ici, est l'accès à l'eau. Je suis raccordée à un système local de régulation d'eau qui me permet d'avoir trois fois par semaine de l'eau au robinet sur mon terrain. Je n'ai pas les moyens d'acheter un réservoir en plastique qui me permettrait de stocker de l'eau. Les autorités locales devaient nous en fournir, cela a été annoncé, mais nous n'avons rien vu venir. »
Margaret essaie de faire prospérer son lopin de terre autour d'une petite maison en bois, sur un plateau semi-aride à 1 800 m d'altitude proche de l'équateur à Nyeri-Narumoru, au pied du mont Kenya. Seule, elle ne peut travailler sa terre comme elle le voudrait et n'a pas les moyens de payer de la main-d'œuvre. De plus, elle n'a aucune formation en agriculture et se montre avide de contacts et d'informations pour améliorer son sort et son « business ». Elle a sauté sur l'occasion, voilà trois ans, quand elle a reçu un SMS de prospection de la plateforme iCow. « Je reçois chaque semaine trois SMS de conseils concernant l'élevage bovin, les soins aux poules, les cultures et la fertilité du sol ou la santé de la famille », explique-t-elle. Margaret recopie la plupart de ces messages en anglais sur un petit livre rouge afin de s'y reporter à tout moment. Elle partage et discute de ces conseils avec ses voisines.

Si elle est adoptée par les distributeurs ruraux, la plateforme iProcure pourrait améliorer la distribution des produits agricoles, vétérinaires et semences.

Simple comme l'envoi d'un SMS

Dans ce pays d'Afrique de l'Est de 50 millions d'habitants, dont la croissance économique est une des plus élevée de la région, un environnement très favorable à la téléphonie mobile (voir encadré) a poussé des créateurs de start-ups à développer des plateformes et applications destinées aux petits paysans. Ces innovations ont bénéficié également de l'apparition d'autres technologies comme le « cloud », service de stockage à distance des données, qui permet de lancer des projets à moindre coût sans disposer de serveur. Ces entrepreneurs kényans partagent une conviction : l'accès direct à l'information et à divers services (achats d'intrants et de génétique, location de tracteurs, micro-financement, vente des produits agricoles) peut accroître la rentabilité du travail des paysans et améliorer leur niveau de vie, alors qu'ils doivent déjà s'adapter au changement climatique.
L'une des premières, la plateforme iCow, conçue en 2010 par une agricultrice bio, Su Kahumbu, a d'abord diffusé des calendriers de gestation pour les vaches. L'été dernier, comme Margaret, 470 000 agriculteurs dans tout le pays avaient souscrit un abonnement SMS (15 $ l'an en moyenne) ou bien interrogé la plateforme selon leurs besoins. Depuis l'été dernier, une application permet aux détenteurs de smartphones d'accéder à des enregistrements audios : les conseils du vétérinaire Dr iCow, destinés aux éleveurs kényans. Les contenus adaptés proviennent d'instituts de recherche nationaux ou internationaux. L'équipe iCow de 15 personnes s'ingénie à rendre l'agriculture « plus sexy » pour séduire également les jeunes urbains qui ont du mal à joindre les deux bouts et seraient tentés par un retour à la terre. Pour asseoir son développement, iCow a noué en 2013 des partenariats avec la Elea Foundation for Ethics in Globalisation and Safaricom Ltd (opérateur en téléphonie). En 2012, Stefano Carcoforo a décidé de construire au Kenya iProcure, une plateforme logistique digitale efficace mettant en relation directe vendeurs de l'agrobusiness et agriculteurs ou coopératives. Une fois commande passée sur iProcure, ceux-ci reçoivent un bon sur leur téléphone afin de retirer les produits chez le distributeur le plus proche s'il a accès à la plateforme. Avantages : transparence de la chaîne de distribution et concurrence sur les prix. Pour élargir son audience, IProcure est devenue partenaire de Safaricom en 2017, qui a lancé Digifarm, plateforme ombrelle qui propose divers services, dont ceux d'iProcure, de FarmDrive offrant un accès au crédit et d'Arifu, distributeur d'informations agricoles. « Le but de cette entreprise à caractère social est de briser le cycle de pauvreté souvent associé aux petits paysans. Notre objectif est de permettre à ces agriculteurs de devenir des entrepreneurs solides de l'agrobusiness », explique Rita Okuthe, directrice de l'unité Entreprise Business de Safaricom. Une façon de contribuer aux priorités affichées par le gouvernement.
Louisette Gouverne

Depuis trois ans, Margaret Kamwe, propriétaire d’une vache et d’un veau, profite des conseils de la plateforme iCow envoyés par SMS trois fois 
par semaine. Icow propose également des conseils pour les élevages de volailles.

À savoir
L’agriculture africaine représente plus du tiers du PIB du continent et utilise deux tiers de la main-d’œuvre, toutefois un quart de la population est sous-alimenté et 30 milliards d’euros sont dépensés pour importer des produits alimentaires. La situation se dégrade à nouveau depuis 2015 : le nombre total de personnes sous-alimentées est passé de 219 millions à 243 millions en 2016. Pour assurer la sécurité alimentaire du continent, le Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA), initié en 2003, recommandait une allocation minimale de 10 % des dépenses publiques dans le secteur agricole. Un effort qui n’a pas été accompli dans la plupart des pays.

 

Argent mobile / Des pionniers au Kenya  

Le continent africain comptera 660 millions d’habitants équipés d’un « téléphone intelligent » en 2020, soit le double qu’en 2016 (selon une étude présentée par le cabinet Deloitte à Dakar en avril 2018). Si les smartphones ont encore une marge de progression, presque tous les Africains disposent d’un simple téléphone mobile.
L’Afrique s’est emparée du mobile pour innover et montre l’exemple. Tout d’abord, en utilisant le téléphone comme outil de paiement. Pionnier, M-Pesa (M pour mobile et pesa, argent en swahili), système de transfert d’argent par téléphone mobile, mais aussi de microfinancement, a été lancé en 2007 par Vodafone pour Safaricom et Vodacom, les deux plus grands opérateurs de téléphonie mobile au Kenya et en Tanzanie. Il a fallu attendre dix ans pour qu’Orange ouvre une première banque 100 % en ligne en France. L’invention de M-Pesa s’est avérée d’autant plus utile dans un pays peu bancarisé, où 54 % de la population possédait alors un téléphone mobile. En 2012, on dénombrait déjà environ 17 millions de comptes M-Pesa au Kenya.  Avec ses quelque 100 000 agents M-Pesa, petits commerces répartis sur le territoire kényan, y compris dans les zones rurales, l’application Lipa Na M-Pesa représente aujourd’hui 5 % des transactions totales du pays.
Ce chiffre pourrait passer à 20 % en 2020, selon les prévisions de l’opérateur, dont le gouvernement détient 35 % du capital.
Incubateur de start-ups
M-Pesa, fleuron du groupe Safaricom, a transformé l’économie kényane avec des transactions rapides, plus sûres et surtout traçables. Une étude du Massachusetts Institute of Technology estime que 2 % des Kényans sont sortis de la pauvreté grâce aux microcrédits souscrits par mobile. Comme les autres opérateurs, Safaricom a bien compris que pour ne pas être un simple fournisseur de tuyaux pour des applications appartenant à Facebook et Microsoft, il lui fallait investir dans les services. En 2016, M-Pesa représentait déjà un cinquième de son chiffre d’affaires. Et l’opérateur kényan devient partenaire ou incubateur de start-ups qui investissent le champ de l’agriculture et de l’agro-industrie. Il a lancé en 2014 un fonds de capital-risque de 1 million de dollars pour soutenir les start-ups qui misent sur la technologie mobile. 
L. G.
Au Kenya, 100 000 agents M-Pesa assurent le service nécessaire au fonctionnement du paiement mobile y compris dans les zones les plus reculées.