Des stratégies de filières pour répondre aux consommateurs
Alors que les agriculteurs peinent à valoriser leur production, « ce problème de marge est particulièrement gênant dans un contexte où de nombreuses transitions sont en cours », a rappelé Baptiste Bannier, directeur et expert agribusiness chez PwC (cabinet d'audit), en introduction de la 8e conférence européenne des coopératives agricoles, le 19 septembre. Les États généraux de l'alimentation, qui se déroulent actuellement, témoignent d'une vision partagée par les différents acteurs sur la nécessité de mettre fin à la spirale déflationniste engagée il y a dix par la loi de modernisation de l'économie (LME) et la guerre des prix que se livrent, depuis, les enseignes de la grande distribution, au détriment de l'amont de la chaîne alimentaire. « Le pouvoir économique des agriculteurs est quelque chose de très important pour l'équilibre des filières [...], il faut le remettre au centre des débats car c'est par là que commencent la maîtrise et la valeur », explique de son côté Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières et président de Coop de France agroalimentaire.
Segmenter en amont
Si un certain nombre d'avancées législatives sont attendues dans le cadre des États généraux - adaptation de la LME, contractualisation, renforcement des moyens de contrôle de la puissance publique... - certaines coopératives ont d'ores et déjà mis en place des stratégies pour recréer et capter de la valeur pour le premier maillon de la chaîne alimentaire. « On est convaincus qu'il y aura de la segmentation à l'amont et que cela va permettre de recréer de la valeur au producteur », témoigne ainsi Sandrine Delory, directrice générale de La Prospérité fermière-Ingredia. La coopérative, qui produit du lait destiné à 90 % à la transformation, a mis en place en mars dernier un cahier des charges validé comme un modèle de RSE par l'ONG WWF. Basé sur le pâturage, la paille, le bien-être animal et le juste prix payé au coopérateur, ce cahier des charges permettra au lait d'obtenir un label 100 % sans OGM qui le distingue sur le marché et qui permettra de rémunérer davantage les éleveurs. Ce qui est bien, pour Christian Reclus, directeur général adjoint d'Arterris, « notre rôle de coopérative : sortir de la valeur du marché pour l'amener au producteur sur le territoire ». « Or, on est incapable de produire des céréales low cost, de la viande low cost, sur notre territoire (NDLR : le Sud-Ouest) », poursuit-il. D'où une stratégie de marque développée depuis plusieurs années par la coopérative, à l'exemple de Parole d'éleveurs pour le canard. Pour certaines filières, la segmentation et l'évolution qualitative est en effet nécessaire, car comme l'a rappelé Thierry Pouch, économiste à l'APCA, « le problème de la compétitivité française aujourd'hui, c'est un problème de montée en gamme ». Mais c'est aussi un problème de temps, estime Serge Le Bartz, président du groupe d'Aucy, qui rappelle que « les agriculteurs ont toujours su s'adapter à la demande sociétale ». En revanche, il faut parfois du temps pour mettre en place de nouvelles pratiques, même si la coopérative compte 8 000 hectares de cultures légumières en bio. « Il reste beaucoup plus facile de faire des œufs bio que des légumes bio, mais les technologies évoluent très vite et nous permettront bientôt d'avancer en ce sens », explique-t-il.
Obstacles et leviers
La filière au sens d'un cadre contractuel associant producteur, transformateur et parfois même le distributeur, permet d'élaborer des produits davantage tournés vers les consommateurs. « Le modèle dominant a amené de la volatilité des prix, de faibles marges, et une standardisation des produits. Aujourd'hui, on a besoin de segmenter l'amont pour répondre à ces nouvelles problématiques, on a besoin de plus petits volumes, d'une traçabilité beaucoup plus fine... », développe-t-il. Plusieurs tendances se dégagent en effet chez les consommateurs, attentifs avant tout à leur santé, mais aussi à l'environnement et aux impacts sociaux de leurs achats. Pour y répondre, quatre défis sont à relever de la part de la filière : la question de la connaissance du consommateur, l'hétérogénéité des temps de développement entre des producteurs qui ont besoin de plusieurs années pour mettre en œuvre de nouvelles pratiques, et des distributeurs qui peuvent adapter leurs rayons en quelques semaines, la répartition de la valeur, et l'agilité de la chaîne logistique qui doit gérer une complexification des flux, face à une offre plus diversifiée. La solution réside, pour Baptiste Bannier, dans la co-construction de la démarche, permettant une adhésion des parties prenantes, dans une approche long terme, et surtout, dans la confiance.