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Élection présidentielle

Deux programmes aux antipodes pour l’agriculture française

Deux candidats aux visions et aux stratégies radicalement opposées pour l’agriculture française s’affrontent au second tour de l’élection présidentielle. D’un côté, Marine Le Pen propose la renationalisation de la Pac et une politique commerciale protectionniste pour défendre le modèle agricole familiale. De l’autre, Emmanuel Macron défend une agriculture capable d’être compétitive sur tous les marchés et un soutien financier pour la modernisation des exploitations.

Deux programmes aux antipodes  pour l’agriculture française

La première différence entre les deux candidats arrivés en tête au premier tour de la présidentielle 2017, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, réside dans le cadre avec lequel ils envisagent leur politique agricole : national d'un côté, européen de l'autre. Marine Le Pen envisage de lancer un référendum sur la sortie de l'Union européenne et de se retirer si le oui l'emportait à une échéance qui n'est plus clairement définie depuis son alliance avec Nicolas Dupont-Aignan. Dans le secteur agricole, cela se traduit par la transformation de la Pac en politique agricole française ou Paf : « Nous considérons que la Pac, et particulièrement la Pac 2014-2020, ne remplit plus aucun de ses objectifs », expliquait Marine Le Pen, interviewée par Agra Presse en mars. Sur le plan budgétaire, elle s'engage à « maintenir le niveau des aides » au cours de cette renationalisation. Si la sortie de l'euro était un préalable avant le premier tour, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan ont modifié le calendrier et les objectifs dans l'entre-deux tours, avec l'idée de transformer l'euro en monnaie commune comme avant avec l'écu.

 

À l'inverse, le projet de politique agricole d'Emmanuel Macron est résolument européen avec « une Europe forte et protectrice » et la volonté de maintenir le budget actuel. Il souhaite modifier l'application par la France de la Pac actuelle, et proposer des orientations pour la prochaine réforme. On peut retenir qu'Emmanuel Macron souhaite augmenter certains budgets (modernisation, environnement) et développer les outils de gestion de risque. La proposition la plus marquante de son programme agricole consiste en « un plan de transformation agricole de cinq milliards d'euros sur cinq ans », cofinancé par l'Europe et les Régions. Cela consiste à multiplier par quatre des crédits nationaux du plan de modernisation (PCAE) actuellement d'un milliard d'euros sur 5 ans, et par l'augmentation des crédits dédiés à l'innovation et au développement rural (P3A, Casdar). Il propose également de créer des « paiements pour services environnementaux » (PSE) pour 200 millions d'euros par an.

 

Modèle familial contre réponse aux demandes du marché


La vision de l'exploitation agricole divise également les deux candidats. Marine Le Pen défend plutôt l'idée d'un « modèle agricole familial » et d'une limitation de l'agrandissement : « Moi, je suis la candidate de la défense du modèle agricole familial français. Pas des gros. Les gros ont profité de la Pac, de l'Europe et de la mondialisation pour se développer. Le modèle agricole français, on le connaît, c'est le modèle familial », explique-t-elle.
Toutefois, la stratégie du FN pour maintenir ce type d'exploitation reste floue : « Chaque filière doit être libre de décider pour elle-même la façon dont elle veut être soutenue », expliquait-elle devant les congressistes de la FNSEA, il y a quelques semaines. Elle lie toutefois la taille et le modèle d'exploitation à la question environnementale. « J'ai fait une conférence sur la France durable dans laquelle j'ai développé l'idée que, dans cette espèce de course folle au bas de gamme qui pousse au gigantisme des structures et à l'absorption des structures familiales, on
est perdant dans tous les domaines. »

 

À l'inverse, Emmanuel Macron ne veut défendre aucun modèle en particulier, mais plutôt la capacité des exploitations agricoles à conquérir tous les marchés. « Il faut arrêter de vouloir traiter systématiquement l'agriculture à travers la question des modèles de production, explique-t-il. Il faut reconnaître la diversité de l'agriculture française. » Pour lui, ce qui fait la richesse de l'agriculture française, c'est justement cette coexistence entre des exploitations tournées vers l'exportation et compétitives, et des exploitations davantage centrées sur les circuits courts. Sur le foncier et sa transmission, Emmanuel Macron est partisan du renforcement de « la transparence des transactions agricoles, en soumettant toutes les sociétés foncières au contrôle des Safer », et il plaide pour « faciliter le recours à des outils de portage : le crédit-bail immobilier, la location-vente progressive, prêt viager hypothécaire, etc. ».

 

Protection du marché national contre convergence européenne

 

S'agissant de la concurrence internationale, deux visions s'opposent également. Emmanuel Macron est le seul candidat à la présidentielle à avoir défendu la signature de l'accord de libre-échange avec le Canada (Ceta), qu'il envisage maintenant de revoir. Il est globalement favorable aux accords de libre-échange, auxquels il souhaite intégrer des « clauses sociales et environnementales contraignantes, en abaissant en priorité les tarifs douaniers sur les biens et services propres ». Concernant les secteurs agricoles sensibles à la concurrence internationale, Olivier Allain, député européen et conseiller du candidat sur les questions agricoles, assure que « pour Emmanuel Macron, il est hors de question de poursuivre une négociation qui pourrait mettre en péril les secteurs sensibles comme celui de la viande bovine », explique-t-il.

Marine Le Pen revendique une politique économique protectionniste au niveau national et le rétablissement d'une monnaie nationale : « Nous plaidons pour un protectionnisme intelligent, encore plus en matière agricole car celui-ci doit préserver la sécurité et la qualité des produits, qui sont aussi des atouts primordiaux à l'export. » Elle plaide par exemple pour « interdire l'importation et la vente de produits provenant de l'étranger qui ne respectent pas les normes imposées aux producteurs français en matière de bien-être animal et d'environnement notamment ». La dévaluation monétaire est aussi un élément du programme, peu mis en avant par le FN, de nature à relancer la compétitivité, mais il est lié à la sortie de l'Euro qui n'est plus une priorité suite à l'accord avec Nicolas Dupont-Aignan.

 

Chez Emmanuel Macron, la protection des agriculteurs européens passe par une « convergence sociale et fiscale au niveau européen ». Même idée sur les normes environnementales. Dans une lettre adressée aux agriculteurs le 21 avril, il explique que « les règles doivent être les mêmes partout en Europe » dans leur définition et dans leur application. Ainsi, il veut revenir sur toutes les surtranspositions des normes par la France « dès cet été ». Il envisage également « l'élimination progressive des pesticides, en commençant par ceux qui présentent un risque pour la biodiversité ou la santé. » Pour relancer la compétitivité des entreprises françaises, il propose également une transformation du crédit d'impôts compétitivité emploi (CICE) en une baisse des charges patronales permanente.

 

États généraux de l'alimentation contre coefficient multiplicateur


Concernant les négociations commerciales, Emmanuel Macron prévoit d'organiser des « États généraux de l'alimentation » pour « définir un partage équilibré de la valeur ». En cas d'échec de cette grande table ronde, il propose une réforme de la loi de modernisation de l'économie (LME). « Il est le seul à avoir osé mettre à l'amende Carrefour. Il ose ! », assure Olivier Allain. Emmanuel Macron propose le renforcement des organisations de producteurs et leur généralisation. « Tous les éleveurs ne sont pas adhérents aux organisations de producteurs, regrette Olivier Allain. Il faut les renforcer, notamment les associations d'OP territoriales ». De plus, il défend une « dérogation au droit de la concurrence pour le secteur agricole ».

 

Marine Le Pen se distingue par une forte intervention de l'État. Elle plaide pour « une négociation de prix et de volume par filière entre producteurs, transformateurs et distributeurs », dans laquelle l'État serait présent. Mais surtout, elle reprend une idée du député communiste André Chassaigne de mettre en place « un coefficient multiplicateur » et de « l'appliquer sur les produits alimentaires afin de fixer une marge à la grande distribution ».

 

Gestion des risques : le flou sur les outils et les moyens


La gestion des risques de marché ou climatiques est une demande forte de la profession agricole. Emmanuel Macron plaide « pour la mise en place d'outils de régulation adaptés à chaque filière » et pour des « outils de gestion des risques ». Il cite par exemple l'épargne de précaution ou l'assurance climatique, sans précision sur les budgets alloués à ces politiques. « Il est favorable aux aides contracycliques », rapporte également Olivier Allain.

 

Marine Le Pen a beaucoup fustigé la fin des mesures de régulation des prix et des volumes. Elle souhaite un retour à la régulation publique, sans pour autant préciser les modalités. Elle explique par exemple que les aides devraient contribuer « à l'équilibre des filières, au maintien d'un prix correct pour le consommateur mais aussi d'un revenu correct pour l'agriculteur ». Elle confiait également à Agra Presse, il y a quelques semaines, que le FN réfléchissait « à mettre en place un système de stockage par l'État afin de faire face aux crises de surproduction. »

 

M. R.

 

Emmanuel Macron / Le programme agricole co-construit avec des agriculteurs

Comment a été construit le programme agricole d’Emmanuel Macron ? En co-construction avec les agriculteurs français et des personnes du monde agricole, répond le mouvement En Marche. Des réunions avec des adhérents ont été organisées partout en France. « Beaucoup d’agriculteurs sont venus expliquer leurs attentes. Dans le même temps, nous avons reçu plus de 3 000 réponses au questionnaire dédié à l’agriculture, des centaines de comptes rendus de réunions locales », explique Audrey Bourolleau. La volonté a aussi été d’adapter les réponses aux différentes régions et différentes filières. « Ensuite, au sein d’un groupe d’experts, nous avons réuni des spécialistes techniques des sujets agricoles, des agriculteurs, des élus locaux qui connaissent les territoires et apportent des solutions efficaces et simples à mettre en œuvre », poursuit-elle. C’est ce groupe qui a « couché sur le papier » des solutions en s’assurant de leur faisabilité technique et économique. Enfin, ces solutions ont été proposées à Emmanuel Macron qui en a constitué son programme, en ligne avec ses deux axes forts : protéger et libérer.
 

Christiane Lambert / L’Europe, motif déterminant du vote à la présidentielle

Si la FNSEA ne compte pas prôner tel ou tel vote pour le deuxième tour de la présidentielle, sa présidente Christiane Lambert est claire : la cause européenne est un motif déterminant pour ce suffrage. « Nous ne donnons pas de consigne de vote, explique-telle, mais nous avons écrit au réseau qu’il faut comparer les programmes des deux candidats. Et sur ces programmes la question de l’Europe est déterminante », insiste-t-elle. Christiane Lambert rappelle l’attachement de la FNSEA à la construction européenne, comme elle l’a montré lors du congrès de Brest : « Il faut plus et mieux d’Europe, une Europe plus audacieuse, il faut que le couple franco-allemand fonctionne mieux ». « Nous ne donnons pas de consigne de vote mais une consigne de projet », résume-t-elle. Cette orientation a été longuement débattue au niveau du bureau de la FNSEA pour aboutir à une position « en responsabilité et en conscience ».