« En termes de gravité, on n'est pas sur un mouvement conjoncturel »
Les manifestations de colère des agriculteurs la semaine passée ont eu un écho fort auprès des pouvoirs publics et des Français. Quel bilan tirez-vous de cette mobilisation ?
Xavier Beulin : "Vu l'ampleur de la détresse, je considère qu'il y a plutôt eu une bonne tenue des mouvements. Cette crise est à la fois liée à une situation économique de plus en plus dégradée ces derniers mois, au niveau des prix pour la viande bovine, le porc et le lait, auxquels on pourrait peut-être ajouter les fruits et légumes. Elle a été amplifiée par deux éléments : d'une part, les conditions climatiques qui tendent la situation dans une grosse cinquantaine de départements français, critique pour les cultures d'été et le bilan fourrager, et d'autre part les réseaux sociaux et les chaînes d'information en continu qui ont donné au mouvement une résonnance jamais vue jusqu'à maintenant. Cette crise dont les ingrédients sont plutôt conjoncturels révèle aussi une situation beaucoup plus dégradée de l'agriculture française sur le plan structurel. Un des révélateurs est qu'en mars-avril 2015, on a importé en France des volumes de lait UHT supérieurs de 60 % à ce qu'ils étaient il y a un an, parce que nos voisins européens étaient dans une situation de concurrence favorable. C'est bien sur ces problèmes de compétitivité que nous insistons. Sur le porc et le lait, c'est flagrant : le delta s'élève à 10-15 centimes par kg ou litre par rapport à nos voisins. Sur le porc, c'est vraiment une question de modèle économique. Techniquement, on est très bon, mais le problème reste le coût du travail. A titre d'exemple, les abattoirs ne sont pas compétitifs : entre un abattoir français et un abattoir allemand qui emploient 300 personnes, la différence liée aux charges salariales est de 3 millions d'euros par an. On ne demande pas à baisser le Smic français, mais si on admet qu'on a un salaire plus élevé en France, on peut peut-être alors payer nos produits quelques centimes de plus. Cette année, on va finir à 21 millions de cochons produits. Si on baisse encore, à 15 millions de cochons, c'est la fin de la filière porcine en France. Il n'y aura plus assez d'abattoirs et d'outils de transformation. En viande bovine, la qualité supérieure est insuffisamment valorisée."
En quoi la valorisation de l'origine France pourra-t-elle contrebalancer ce déficit de compétitivité ?
XB : "Nos concitoyens sont prêts aujourd'hui à soutenir les produits français, pour peu qu'on leur donne l'indication d'origine. Or cette crise révèle aussi la difficulté que l'on a pour identifier les produits proposés au consommateur. Il faut distinguer ce qui relève de l'obligation et ce qui est volontaire. Par exemple, à la différence de la viande bovine, l'étiquetage du lieu de naissance n'est pas obligatoire pour la viande porcine. Nous demandons donc l'apposition systématique du logo Viande de France, pour les viandes issues d'animaux nés, élevés, transformés et abattus en France. Car aujourd'hui, on peut parler de salaisonnerie française alors que le lieu de naissance n'est pas connu."
Vous souhaitez également mettre l'accent sur l'approvisionnement local dans la restauration collective, et l'Etat a annoncé des mesures en ce sens. Les choses vont progresser ?
XB : "En restauration collective, ce n'est pas le guide du ministre qui va faire prendre de l'ampleur à l'approvisionnement local. Il y a des ajustements à faire. Par exemple, un grand nombre de maires m'appellent pour me dire qu'avec un repas bio imposé dans les cantines toutes les semaines, ils sont obligés les autres jours de tirer les prix vers le bas et de s'approvisionner ailleurs. Nous, nous poussons la notion de mieux-disant dans les appels d'offre. Aujourd'hui, si on se fait sortir en restauration collective, c'est parce qu'un industriel français a 15, 20, 25 références sur un produit. En face, un industriel allemand ou belge n'a que trois ou quatre références. Il est plus performant et donc moins cher."
Une des causes de la colère des éleveurs était le non-respect des engagements de revalorisation des prix décidés par les filières. Où en est-on aujourd'hui ?
XB : "On avait fixé un premier palier pour le porc à 1,40€/kg, et on y est depuis deux cotations. On espère que cela va tenir dans le temps, et que les opérateurs ne vont pas jouer sur les volumes pour rester à ce niveau de prix. Pour la viande bovine, c'est plus problématique. L'objectif était fixé à 20 centimes de mieux, on est plutôt à 10, soit à peine à la moitié du chemin. Certaines entreprises jouent le jeu, d'autres pas, des différences existent même en fonction des régions, au sein d'une même entreprise. Enfin en ce qui concerne le lait, l'engagement des industriels et des distributeurs doit permettre de ne pas descendre en dessous de 340 euros la tonne payés aux producteurs. Les accords commerciaux signés sur les marques nationales et qui assuraient au minimum 340 € aux producteurs seront tenus jusqu'à fin décembre. Pour les marques de distributeurs et les premiers prix, très concurrencés, l'engagement a été pris de payer le lait de consommation, l'emmental, le beurre et la crème suffisamment aux entreprises de sorte à ce qu'elles redistribuent au minimum 340 € aux producteurs. Si ce n'est pas le cas, on reviendra à la table des discussions. C'est la raison d'ailleurs pour laquelle nous poursuivons ce que nous avons appelé la « mise sous surveillance », il s'agit de faire en sorte que chacun tienne ses engagements. Je me suis parfois fait chahuter sur le terrain par des producteurs qui trouvent que ce n'est pas suffisant, et qui demandent 400 € pour le lait... Il faut être réaliste ! Chez nos voisins européens aujourd'hui, les prix tournent autour de 270-280 € les 1000 litres. Je veux bien faire du populisme, mais ce n'est pas rendre service aux producteurs."
Si nos voisins européens s'en sortent mieux malgré un prix plus bas, quelles seraient les mesures nécessaires ?
XB : "Il faut parallèlement que l'on rediscute notre modèle français. Le prix du lait en France nie la réactivité du marché. II y a une discussion à engager au niveau de l'interprofession. Au passage, puisque les distributeurs demandent à entrer au sein de l'interprofession, je pense qu'il faudrait faire de leur acceptation du principe de la contractualisation la condition de cette entrée. Plus globalement, la crise a passé un cap aujourd'hui. On vit un mouvement que nous n'avions pas vécu depuis trois décennies. En termes de gravité, d'impact, on n'est pas sur un mouvement conjoncturel, et je ne suis pas sûr que les pouvoirs publics aient pris la bonne dimension du problème. Je pense qu'il faut travailler en quatre phases. Avant tout, redéfinir notre modèle agricole à la française, notre ambition à 20-25 ans. Ensuite, au niveau de chaque filière, regarder quelles sont les forces et les faiblesses, les atouts français, combiner les différents circuits de production et de distribution... Il faut aussi se poser la question de l'investissement, quel objectif, avec quels moyens... Parallèlement, on ne peut se passer d'une réflexion sur la fiscalité. Et j'ajoute un point transversal à tout ça, celui de la contractualisation. Nous voulons réactiver ce chantier-là, et ainsi permettre une relation gagnant-gagnant du producteur au consommateur. On sait aussi qu'il faut au minimum 10 ans pour assurer la rentabilité d'un investissement."
Vous proposez aussi d'innover en matière d'investissement, à quel niveau ?
XB : "Pour moi, le premier levier d'action c'est celui de l'investissement et de l'endettement. Quand on regarde comment se décompose l'investissement tout au long de la chaîne alimentaire, on voit que le producteur est celui qui supporte le plus quand on ramène l'investissement à l'unité produite : quand 300 € sont investis par un agriculteur, ce sont 100 € investis par le transformateur et encore moins pour le distributeur. Cette situation explique bien pourquoi il faudrait innover en matière de financement des investissements. C'est la raison pour laquelle sans attendre nous avons lancé à la FNSEA, avec l'appui de quelques experts, une réflexion sur ce sujet sensible."
Est-ce que par conséquent on se dirige vers des exploitations du type ferme des 1 000 vaches ?
XB : "On peut accepter d'être un peu moins « propriétaire » pour optimiser sa gestion, son système. Mais ce qui me gêne justement dans la ferme des 1 000 vaches, ce n'est pas forcément la taille, c'est la subordination. Je me suis battu, sans succès d'ailleurs, pour que dans la loi d'avenir soit intégré un statut de l'agriculteur, y compris dans les formes sociétaires. Mon objectif n'était pas d'empêcher l'entrée de capitaux extérieurs, mais de garantir des chefs d'exploitation autonomes dans leur prise de décision et dans leur gestion. Si on les subordonnait à des fonds d'investissements, ils deviendraient alors de simples exécutants."
Un conseil européen des ministres de l'Agriculture est prévu début septembre, qu'en attendez-vous ?
XB : "Etant donné l'ampleur de la crise, je pense que nos collègues européens vont progressivement se rallier aux positions françaises. La pression monte dans les autres pays. On attend quelques mesures de gestion de marché, la mise en action d'outils pour soutenir la production. Mais en matière géopolitique, il faut demander la levée de l'embargo. La Russie se dit prête à ré-ouvrir pour les porcs vivants sauf pour les pays frontaliers à cause de la fièvre africaine, mais l'Europe s'y refuse et demande l'ouverture à tous les pays. C'est complètement idiot. C'est un des points sur lesquels je vais remettre l'accent avec Stéphane Le Foll avant le 7 septembre. Je pense qu'on fait fausse route avec la Russie, elle devrait être un partenaire stratégique. Aujourd'hui, la Chine et le Brésil y exportent à la place de la France, et comme dit très justement le président de l'interprofession porcine, on peut perdre un marché en 10 minutes, mais il faut trois ans en moyenne pour le reconquérir. Il reste aussi un sujet sur lequel on n'avance pas beaucoup, celui de l'étiquetage de l'origine sur les plats préparés. Enfin, on doit également avoir une discussion pour relever les prix d'intervention pour le lait. Ce sera l'un des enjeux forts de ce conseil exceptionnel du 7 septembre. De son côté la FNSEA se joindra au rassemblement organisé par le Copa et la Cogeca en marge de ce conseil exceptionnel, à Bruxelles."