Et si l’agroécologie sauvait l’humanité ?
Quand Sébastien Courtois, référent pour les filières bio de Coop de France Aura, est tombé cet été sur un ouvrage de Marc Dufumier L'agroécologie peut nous sauver, il n'a pas résisté à l'envie d'inviter l'agronome à donner une conférence, « car plus la bio grandit, plus elle est attaquée. Et parfois, on n'a pas les billes pour répondre », justifie l'éleveur de Saint-Bonnet-des-Bruyères (Rhône). Cette intervention visait à s'interroger sur la capacité de l'agriculture biologique à nourrir la planète, sachant que la population mondiale va passer de 7,6 à 9,5 milliards d'habitants d'ici 2050. L'autre question qui taraude la filière, c'est celle du maintien des prix de vente, satisfaisants pour l'instant car tirés par la progression à deux chiffres de la consommation, mais menacés demain de s'effondrer en cas de surproduction bio.
Nord et Sud
Connu pour son franc-parler, l'agronome de Paris-Tech, aujourd'hui à la retraite, a d'abord établi un premier constat sur la production mondiale qui, à ce jour, est largement supérieure aux besoins de la population. « Nous produisons un excédent de 130 kg/an/hab », révèle-t-il. Pourtant, la malnutrition touche près d'un milliard d'individus sur la planète, parce que les plus pauvres n'ont pas les moyens d'accéder à la nourriture. Les excédents sont consommés par les populations les plus riches, les animaux d'élevage, l'agrodiesel et le gaspillage alimentaire. Le défi de l'alimentation dans le monde passera forcément par le rééquilibrage des relations Nord-Sud. « Il faut arrêter d'inonder les pays africains avec nos produits subventionnés, comme le blé ou le lait en poudre, qui ruinent les agricultures locales, plaide-t-il. Avant, on croyait que c'est notre agriculture qui allait nourrir les pays du Sud et sauver l'humanité. Mais c'est bien leur propre agriculture qui va les nourrir. » Autre postulat, la production agricole n'aura pas le choix que de prendre en compte l'environnement pour conserver la fertilité des sols, protéger les abeilles et la pollinisation ainsi que la santé humaine, « car il est scientifiquement avéré que les jeunes générations vont déclarer plus tôt des maladies graves type cancer, Alzheimer, Parkinson du fait de l'exposition prolongée et dès le plus jeune âge aux pesticides. » Et le défi sera d'autant plus délicat à relever que les terres s'artificialisent et qu'il faut résister à la déforestation.
Les solutions techniques existent
Mais c'est surtout sur le registre des solutions concrètes qu'était attendu Marc Dufumier. Plutôt qu'agriculture bio, l'agronome a répondu agroécologie, c'est-à-dire la science qui étudie les écosystèmes agricoles pérennes et productifs comme peuvent l'être le bocage ou les rizières. Car Marc Dufumier a un plan : « un usage intensif de l'énergie solaire et du carbone pour assurer la photosynthèse. Il faut une couverture végétale maximale et la plus permanente possible. Il faut envisager des associations végétales comme le blé et les lentillons par exemple, le développement des techniques de non-labour. Plus rien ne doit ruisseler, tout doit pénétrer », précise-t-il. L'agriculture de demain devra également réintroduire des arbres, « bons pour la biologie des sols, pour protéger du vent, attirer les insectes auxiliaires, etc. » Et de poursuivre : « On va remettre des animaux sur la paille, refaire du fumier et associer de nouveau culture et élevage. Il faudra aller vers une agriculture plus résiliente et donc plus diversifiée ». L'agronome a par ailleurs plaidé pour la souveraineté protéique : « Et il y a urgence, nous sommes déficitaires aux deux-tiers ». Marc Dufumier propose de renverser le paradigme en matière de subventions, « si demain on taxait les engrais de synthèse, on implanterait plus de légumineuses », et se réjouit de la mise en place des PSE (paiement pour services environnementaux). « Payer les agriculteurs pour rendre un service général, cela n'en fait pas des mendiants. Il n'y a pas de honte, au contraire. »
Il suggère également qu'une partie de la Pac soit allouée au financement de repas bio dans les cantines, hôpitaux et restaurants d'entreprise. Et de conclure en répondant à la question initiale à moitié rassurant : « Techniquement, je suis optimiste, politiquement, je suis inquiet. »
David Bessenay