Évoluer en faveur du bien- être animal
A Valence, les professionnels ont fait le point sur la conjoncture, l'évolution des marchés de l'œuf en 2015 et les négociations sur l'accord de libre-échange entre Europe et Etats-Unis. De vives inquiétudes pèsent sur la situation de la filière française en dépit de cours favorables et des opportunités apportées par la grippe aviaire qui touche les États-Unis ayant abattu 12 % de leur cheptel. Dans l'Hexagone, en 2012 (pour appliquer la directive protection des pondeuses), la filière a choisi de mettre aux normes les élevages standards (code 3, soit 70 % de la production), en réinvestissant dans les cages. Les investissements des producteurs ne seront amortis que d'ici 12 à 15 ans et la production d'œuf a augmenté. Ce choix bride l'évolution de la filière à court terme face aux demandes de la société qui se traduisent dans d'autres pays par des changements notables dans les élevages. Tandis qu'en Allemagne et Pays-Bas, l'élevage en cage tend à diminuer sensiblement (voir article ci-contre), une évolution similaire devrait se faire aux États-Unis, sous la pression majeure des distributeurs (Walmart ou Costco) ou d'enseignes de restauration hors foyer comme Burger King, Subway ou Mc Donald's qui a annoncé le 9 septembre qu'il ne se fournirait plus auprès d'élevages en batterie en Amérique du Nord, d'ici les 10 prochaines années.
La prise en compte par les éleveurs français du bien-être animal dans leurs pratiques et de la pression exercée par la société sur cette question est inévitable. Philippe Juven, producteur à Hostun dans la Drôme et président du CNPO, en tire les conséquences. Le 4 novembre, il a présenté un plan d'action pour 15 ans qui s'appuie sur une étude prospective pour la filière à l'horizon 2030. Les axes de travail portent notamment sur la mise en place d'outils comme le passeport de la poule afin d'adapter l'offre à la demande, sur un accroissement des actions de communication de la filière (sensibilisation des jeunes, présence sur les réseaux sociaux, explication sur la vie des poules en élevage, expression des éleveurs), ou encore sur un développement du dialogue avec les parties prenantes, notamment les ONG.
Quatre scénarios possibles
L'interprofession avait souhaité mener un travail de réflexion avec l'ensemble des opérateurs économiques, experts et représentants de la société civile. Ce travail de prospective a été conduit par l'Itavi ; il a été présenté par Pascale Magdelaine. L'analyse des facteurs d'évolution de la filière sur les 15 dernières années a servi de socle pour élaborer quatre scénarios pour la filière à l'horizon 2030.
Schématiquement, dans le premier scénario, on parie sur un durcissement important de la réglementation. Dans le deuxième, la filière se montre proactive, dans le troisième, le consommateur adopte une alimentation fonctionnelle. Et dans le quatrième, la mondialisation domine les échanges.
En conclusion, pour tous ces scénarios, le nombre d'élevages décroît (augmentation de la taille moyenne), notamment lorsque la part des élevages avec cages se maintient mieux. Globalement, la part du cheptel alternatif est variable mais supérieure à son niveau de 2013. Dans tous les cas, la part des ovoproduits dans la consommation progresse.
Afin de ne pas rater le coche d'une adéquation entre l'offre et la demande, l'étude préconise une évolution des systèmes de production qui réponde aux attentes sociétales , mais aussi de développer une communication efficace. Pascale Magdelaine souligne le défi de la gestion de la volatilité des matières premières pour une filière qui « doit se structurer et améliorer son pouvoir de marché face à la grande distribution ». La question est à quel terme ? Les 15 ans fixés par le CNPO ne sont-ils pas le pas de temps réaliste pour les éleveurs ? En témoigne, la réflexion d'un éleveur de l'Isère dans la salle : « Pourquoi ne nous dit-on pas : arrêtez la cage dans 15 ans ! Mais laissez nous travailler jusqu'à l'amortissement de nos derniers investissements ».
L. G.
Grande distribution / Dans un communiqué du 23 octobre, l'association des producteurs d'œuf du Sud-Est alertait : « l'heure est grave ». Philippe Juven, président de l'interprofession, explique les difficultés rencontrées avec la grande distribution qui représente 40 % des ventes d'œuf.
“ Il faut revaloriser les prix ”

Philippe Juven : « Ces deux dernières années, les prix de vente par nos organisations commerciales à la GMS ont baissé de 15 % et cela indépendamment des lourds investissements engagés et de l'augmentation des prix de l'alimentation. Les prix de vente à la GMS depuis cet été ne couvrent pas les coûts de production et ce sont notamment les entreprises d'emballage et de transformation qui en font les frais. La deuxième difficulté est que la GMS veut également briser la hiérarchisation des prix entre les différentes catégories d'œuf. Deux enseignes, Leclerc et Leader Price, ont massacré les prix en ce sens, mais les consommateurs n'ont pas suivi. Nous rappelons que les quatre types d'élevages présents en France sont complémentaires ».
Le Comité national pour la promotion de l'œuf a-t-il engagé des négociations ?
P. J. : « Nous avons déjà rencontré des enseignes. Deux ont fait la sourde oreille : Casino et Auchan. Nous leur avons exposé la situation, expliquant que ce niveau de prix n'est pas tenable et risque de remettre en cause les contrats avec les éleveurs. Nous demandons une revalorisation de 15 % des prix avec une hiérarchisation respectée entre les divers types d'œuf, et cela pour toutes les enseignes. Ils ont eu une oreille attentive, mais jusqu'alors ils n'ont pas bougé. Nous avons demandé un rendez-vous au cabinet du ministre de l'Agriculture afin d'exposer nos difficultés, et pour mettre en valeur les efforts de la filière comme la charte « Pondus en France » et l'augmentation de la part des alternatifs dans la production d'œufs. » L. G.
Allemagne et Pays-Bas / Christine Roguet
(Ifip-institut du porc) a présenté les différentes stratégies mises en place en Allemagne et aux Pays-Bas pour répondre à la pression sociétale quant au bien-être animal et aux débats autour de l'antibiorésistance ou des impacts environnementaux des élevages.
Répondre à la pression sociétale
En Allemagne (deuxième pays producteur d'œuf en Europe) et aux Pays-Bas (cinquième pays producteur), les élevages standards sont de plus grande taille qu'en France (3 000 à 4 000 m²) et concentrés dans les régions Basse-Saxe et Brabant du Nord (NL). L'intervenante a insisté sur la pression sociale qui s'est exercée sur le thème du bien-être animal (sélection génétique, éthique animale, taille des élevages) sous la forme de manifestations, pétitions par internet, et les évolutions de la consommation (flexitarisme* ou végétarisme).
En réponse à l'évolution des demandes sociétales aux Pays-Bas, des labels « Beter leven » avec quatre niveaux de qualité ont été mis au point. Ils ont été élaborés en 2007 par la principale association de protection animale.
Préserver la compétitivité des élevages
Le ministère allemand de l'Agriculture a rédigé avec les parties prenantes des chartes de bien-être animal (2012 et 2014). Elles concernent notamment les mutilations et la suppression des poussins mâles d'un jour. Outre-Rhin, la filière a fait un gros effort de communication afin de « réconcilier élevage et société » et éviter de nouvelles réglementations. D'une part, un label à deux niveaux « Für mehr Tierschutz » a été mis au point, et d'autre part, les parties prenantes se sont accordées sur une stratégie dite de « petits pas » concernant une grande part de la filière, concrétisée par la signature en 2012 d'une déclaration « Initiative zum Tierwohl » (initiative pour le bien-être animal). Un texte signé également par la grande distribution (85 % du marché en 2015). L'objectif est de permettre aux éleveurs volontaires de développer des mesures pour le bien-être animal sans affecter leur compétitivité. Les surcoûts sont couverts par des bonus versés aux éleveurs (une cotisation bien-être est prélevée sur les produits dans le commerce qui alimente un fonds). Ce système ne comporte pas d'étiquetage spécifique, ni de différence de prix entre les produits. Il évite les niches. Ces évolutions en Europe du Nord ont pour conséquence de protéger les marchés nationaux et ces expériences pèseront à coup sûr dans l'élaboration de nouvelles normes européennes. Les professionnels français ont reçu l'assurance de Bruxelles qu'aucune nouvelle réglementation relative au bien-être animal n'interviendrait d'ici 2020. Autrement dit demain.
L. G.
* Le flexitarisme concerne les personnes qui ont un régime alimentaire principalement végétarien mais s'autorisent à manger parfois viande et poisson.