Jean-Paul Celet : " Nous allons créer un observatoire des mesures de protection "
Quel bilan tirez-vous de l'année 2019 en matière de gestion du loup ?
Jean-Paul Celet : « L'élément majeur qui est advenu en 2019, c'est que le comptage des loups a fait passer la population à 530 individus, au-dessus du seuil de viabilité de l'espèce. L'engagement de la France dans l'ensemble des textes internationaux est précisément d'atteindre et de se maintenir à ce seuil. C'est ce qui nous a conduits à prendre un arrêté pour expérimenter un certain nombre de mesures, dont l'élévation du plafond de prélèvement à 17 % de la population, soit un quasi-doublement. Nous avons pu assurer la protection dans ce nouveau cadre : 98 loups ont été tués en 2019, on est donc arrivés juste au seuil, ce qui est quand même une réussite. La nouveauté, c'est que 92 % de ces tirs ont été réalisés en situation de défense des troupeaux. On n'a donc pas tiré sur des loups au hasard, mais sur ceux qui attaquaient les troupeaux. Il y a quatre ans, le rapport était inverse. On a réussi à inverser ce rapport en orientant nos actions et parce que les acteurs sont de mieux en mieux formés, notamment les louvetiers, qui réalisent plus de 60 % des tirs. »
Quel est le bilan 2019 en termes de prédation ?
J-P. C. : « Avec 12 487 animaux morts, le nombre de victimes est quasiment stable par rapport à 2018 (12 507). C'est la première fois que l'on arrive à stabiliser, et cela alors que le nombre de loups augmente, ce qui est positif. On constate une légère augmentation du nombre d'attaques, avec 3 790 constats, contre 3 657 en 2018. Arithmétiquement, cela veut dire que le nombre de victimes par attaque baisse. Ces chiffres pourraient nous laisser penser que les mesures de protection sont plus efficaces mais cette hypothèse demande à être confirmée. En 2020, nous allons créer un observatoire des mesures de protection. C'est une mesure prévue par le plan loup mais qui n'a pas été faite jusqu'alors. Cet observatoire va nous permettre d'avoir une vision plus précise, de corréler le nombre d'attaques, le nombre de victimes et l'efficacité des mesures de protection. Nous souhaitons en tirer des données statistiques pour mieux accompagner les éleveurs et promouvoir les pratiques les plus efficaces.»
Pour 2020, le plafond de prélèvement à 17 % a été reconduit, a-t-il des chances d'être maintenu par la suite ?
J-P. C. : « Il était important de commencer 2020 sur les mêmes bases qu'en 2019, sinon on serait revenu au plafond de 10 %. Pour le moment, vu les premiers résultats d'observation des traces hivernales et du nombre de meutes, tout semble indiquer que nous sommes toujours au-dessus du seuil de viabilité de 500 loups. Si les résultats du suivi hivernal, publiés en juin, confirment cet effectif, on restera au même taux de prélèvement. »
Quelle stratégie allez-vous suivre en 2020 ?
J-P. C. : « En 2020, nous voulons concentrer les moyens les plus efficaces dans les zones les plus prédatées, au moment où la prédation est la plus forte. Nous visons l'efficacité maximale dans le but de protéger les troupeaux. Ce n'est pas la peine d'aller tirer des loups un peu partout en février, mars et avril, alors que les troupeaux sont encore en bergerie. En revanche, il faut qu'il y ait les moyens les plus forts entre juin et octobre, au moment où les troupeaux sont en estive. »
Comment résumer la doctrine de l'État en matière de gestion de la prédation par le loup ?
J-P. C. : « Les deux axes du plan loup sont clairs, sans ordre de priorité : maintenir la population de loups au seuil de viabilité et faire baisser la prédation. Pour réduire la prédation, nous utilisons deux instruments majeurs : les tirs et les mesures de protection. Même si elles sont parfois un peu contestées, je pense que la profession agricole a compris que ces mesures de protection sont efficaces. Encore faut-il accompagner les éleveurs en leur apportant une expertise. Nous devons aussi mieux connaître le comportement des loups pour adapter ces mesures. »
La France est-elle allée au bout de ce qu'elle peut faire dans le cadre juridique actuel, à savoir la convention de Berne et la directive Habitats ?
J-P. C. : « Nous utilisons au maximum les capacités de dérogation et nous sommes les seuls à les utiliser autant. Normalement, la règle, c'est l'interdiction des tirs. Modifier la convention de Berne ou la directive Habitats comme certains le souhaitent, c'est entreprendre de longs travaux. Et on prête à cette solution des vertus qu'elle n'a pas. Même si on déclassait le loup de l'annexe 2 à l'annexe 3 de la convention de Berne, nous serions toujours tenus de maintenir le seuil de viabilité de l'espèce. Et sortir de la convention de Berne, ce n'est pas une option que le gouvernement français peut suivre. Finalement, il est moins important de modifier les textes internationaux que d'être dans un cadre clair, comme c'est le cas aujourd'hui : dès lors qu'on a atteint le seuil de viabilité de l'espèce, dans ce cadre, nous avons accès à des tirs dérogatoires relativement étendus. »
Propos recueillis par Y. G.
Loup / Cinq nouvelles « zones de présence permanente » détectées
Entre les mois de mai et octobre 2019, cinq nouvelles « zones de présence permanente » (ZPP) du loup ont été détectées annonce l’Office français de la biodiversité (OFB) dans son bilan du suivi estival publié le 27 janvier. Ces cinq nouvelles zones se trouvent toutes dans le Sud-Est de la France : deux dans la Drôme, une en Isère, une entre Savoie et Haute-Savoie et une dans le Var. « L’expansion spatiale du loup se poursuit », constate l’OFB. Le pays compte désormais 97 ZPP, dont 80 meutes. Les Alpes du nord c onnaissent l’installation de trois nouveaux groupes, en limite septentrionale de la Savoie et aux portes de la vallée du Rhône drômoise. Dans le massif méditerranéen des Maures, une nouvelle meute est observée. Enfin « une toute première reproduction est observée hors du massif alpin, dans le massif jurassien », observe l’OFB. Toutefois, selon l’office, la poursuite du développement de l’espèce est « moins importante que celle constatée l’année dernière ».Par ailleurs, les financements pour la défense contre le loup dans les cœurs de parcs naturels devraient être doublés en 2020. Ce budget passerait de 300 000 à 600 000 euros par an. Cela devrait permettre de financer notamment des brigades mobiles de bergers qui apportent un soutien aux bergers. Pour défendre les troupeaux dans les cœurs de parcs, le CAF loup regroupant les organisations professionnelles (FNSEA, JA, FNO, FNB, FNEC et l’APCA) demande depuis longtemps que les éleveurs disposent de tirs de défense, comme ils peuvent en obtenir hors des cœurs de parcs. Jusqu’à présent, l’administration a toujours refusé cette demande.