L'agriculture en première ligne face au réchauffement climatique
Une hausse de 1,5°C de la température de la planète aura des conséquences en chaîne sur la production agricole, prévient le Giec (groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) dans son rapport spécial publié le 8 octobre. Dans ce document, commandé par les États suite à la signature de l'accord de Paris en 2015, le groupement de scientifiques analyse les effets d'un tel réchauffement sur les activités humaines et les milieux naturels. Selon ces travaux, c'est le bassin méditerranéen qui sera le plus touché en Europe, avec une hausse localisée de la température moyenne atteignant 2°C par rapport aux niveaux préindustriels. Les agriculteurs de cette zone connaîtront des périodes sèches de cinq mois en moyenne chaque année, contre trois aujourd'hui, ainsi que des précipitations qui diminueront de 10 % en moyenne, ce qui exacerbera le risque de sécheresse dans ces régions. Au-delà de 2°C de réchauffement, les scientifiques du Giec craignent qu'un point de « non-retour » ne soit franchi notamment en matière d'extrêmes climatiques. Grêles, inondations, sécheresses, orages : « Ces événements rares deviendront la norme », prévient Joël Guiot, paléoclimatologue au CNRS, coauteur d'une partie du rapport consacrée aux impacts du réchauffement sur les systèmes naturels et anthropisés. Pour les agriculteurs, cela signifie des « pertes de récoltes régulières » et des « problèmes d'irrigation ». Or, le monde risque de connaître rapidement ces hausses de température. Au rythme actuel, le cap des 1,5°C sera atteint en 2040, soit près de 60 ans avant l'horizon de 2100, pourtant fixé par les Accords de Paris. Pour atteindre cet objectif, le Giec préconise une diminution de 45 % des rejets de gaz à effet de serre d'ici 2030.

Développer le stockage du carbone dans les sols
L'agriculture, en première ligne face au réchauffement, fait pourtant partie de la solution. Le Giec conseille aux États de développer les techniques de stockage du carbone dans les sols, afin de diminuer l'impact des émissions de CO2 sur le climat. Ces techniques doivent encore s'améliorer, « afin de trouver des moyens d'empêcher totalement que le carbone ne se libère plus tard », tempère Joël Guiot, pour qui cette solution serait « bénéfique pour tous les acteurs ». Dans un communiqué du 8 octobre, CCFD Terre Solidaire émet des doutes. L'association craint que « l'attrait pour les terres agricoles » ne conduise à « une marchandisation du carbone dans les sols », et qu'elle « ne serve d'alibi aux États et aux acteurs privés pour repousser davantage la nécessaire remise en cause de nos systèmes de production et de consommation ». Une vision partagée par Joël Guiot, pour qui le développement de ces techniques de stockage des gaz à effet de serre dans les sols ne peut pas se faire sans « un changement profond du modèle agricole productiviste », en supprimant notamment les engrais chimiques, qui « ne permettent pas de réaliser ce stockage » et dont la « production est polluante ». Ce sont en effet les matières organiques qui jouent le rôle de stockeur.
Le scientifique préconise également « une relocalisation des productions agricoles » pour réduire l'impact des transports de marchandises sur le réchauffement. Une reforestation massive de pans entiers de territoires est également conseillée par le Giec, les forêts étant, elles aussi, des puits à carbone efficaces.
Interview / Pour Olivier Dauger, élu FNSEA en charge des questions climatiques et énergétiques, si l’agriculture participe au réchauffement climatique, elle est avant tout une source de solutions.
“ Produire plus et mieux avec moins pour répondre aux défis du changement climatique ”
Quels enseignements tirez-vous du rapport publié par le Giec le 8 octobre ?Olivier Dauger : « Les conclusions de ce rapport ne font que confirmer les anciens rapports. Le rapport met tout de même en avant la rapidité de l’évènement. Il y a un dérèglement et un réchauffement climatiques qui sont clairs. On pensait que le réchauffement climatique se déroulait sur un laps de temps plus long, entre 50 ans et un siècle, mais il semblerait qu’il soit plus rapide que prévu. L’objectif affiché de ce rapport est de limiter l’augmentation des températures à 1,5°C afin d’en limiter les effets sur la biodiversité, l’augmentation du niveau des océans… car ils seraient exponentiels au-delà de cette température. Si on dépasse cette augmentation de nombreuses vies humaines la biodiversité seraient en danger. La machine semble s’accélérer. Il est donc grand temps que les pays adoptent les accords de Paris signés lors de la COP21. Ce rapport, s’il met en avant des faits réels, a aussi comme objectif d’être un effet d’annonce, afin de pousser les politiques à appliquer ce qu’ils ont signé. Il a pour objectif de faire réagir les gouvernements. Ils doivent réfléchir à des solutions et les mettre en place rapidement. »Comment l’agriculture est-elle victime du changement climatique ?O. D. : « L’agriculture est avant tout victime, car elle subit depuis quelques années des épisodes climatiques extrêmes. En France, il ne se passe plus une année sans avoir des dégâts dus au gel, aux excès d’eau, au déficit de précipitations… En 2018, nous avons commencé l’année avec trop d’eau et là nous subissons une sécheresse que certains jugent sans précédent. Ces évènements impactent les rendements et la qualité des productions. Au niveau mondial, la production agricole a tendance à baisser avec une irrégularité forte des rendements. » En quoi l’agriculture est-elle source de solutions pour limiter le réchauffement climatique ? O. D. : « Avant tout, je tiens à préciser que l’agriculture en est aussi une cause, comme toute activité humaine, car elle est responsable de 15 à 20 % des émissions de gaz à effet de serre (GES). Mais elle est surtout source de solutions. Elle peut participer à la transition énergétique en fournissant de l’énergie verte via la photosynthèse. De plus, elle peut permettre de stocker le carbone dans les sols, en particulier dans les zones boisées, les pâtures mais aussi les terres cultivées. Pour renforcer le stockage, il faut augmenter la matière organique présente dans les sols en mettant plus de couverts végétaux, en limitant le travail des sols et en produisant plus de biomasse. Elle est donc un outil pour obtenir la neutralité carbone à moyen terme, pendant que le reste de l’économie se décarbone. Comme elle est émettrice de GES, elle peut aussi réduire ses émissions en diminuant sa consommation d’énergie, en isolant mieux, en diminuant le recours à la motorisation et en autoconsommant de l’énergie. 40 % de ses émissions sont imputables à l’élevage notamment bovin, il faut donc mettre en place des systèmes qui permettent d’émettre moins, notamment en changeant l’alimentation des animaux. L’épandage des engrais organiques et minéraux est responsable de 40 % des GES émis par le monde agricole. Nous travaillons donc pour produire des engrais moins émetteurs et moins volatils. Notre objectif est de produire plus avec moins, afin de limiter notre impact sur le réchauffement climatique. À la FNSEA, nous pensons qu’il faut que l’agriculture soit plus résiliente pour produire mieux en répondant aux enjeux climatiques et en garantissant la sécurité alimentaire. »