L'image de l'agriculture dans la société en débat
«Les images et représentations de l'agriculture dans la société sont vivantes », explique le sociologue du CNRS, Mathieu Gervais. « Elles sont plastiques, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de définition partagée évidente de l'agriculture, et elles sont performantes, autrement dit elles nous font agir. » C'est de la vie de ces images, à l'importance de plus en plus cruciale, dont il était question aux Controverses européennes de Bergerac, ex-controverses de Marciac, organisées par l'Inra et la mission Agrobioscience, du 16 au 18 juillet.
Les experts tombent de leur piédestal
Premier constat partagé par les intervenants, la légitimité des experts et des représentants agricoles serait en berne, comme dans le reste de la société. « En agriculture, la communication passe beaucoup par les interprofessions qui sont, pour beaucoup de citoyens, des représentants de l'agro-industrie, qui ont perdu la confiance de beaucoup d'entre eux, observe la sociologue de l'institut de l'élevage - Idele, Elsa Delanoue. Les messages portés collectivement n'ont pas le même impact que des messages portés par un agriculteur. L'agriculteur a la confiance des Français, ce qu'ont beaucoup perdu d'autres représentants du secteur ».
En effet, étaye Jean-Daniel Levy, directeur du département politique de l'institut de sondage Harris Interactive, « la question que se posent les Français quand ils voient quelqu'un apparaître dans l'espace public est la suivante : est-ce qu'il est sincère ? A-t-il des intérêts cachés ? Le monde agricole n'échappe pas à cette crise de confiance généralisée à l'égard de ceux qui ont une forme d'expertise. Et j'irai même plus loin en disant que l'expertise des agriculteurs est aujourd'hui en partie remise en cause ». Car, ajoute Mathieu Gervais, de plus en plus d'organisations, de citoyens, se sentent légitimes pour parler d'agriculture : « Il y a une instabilité contemporaine des repères, une plus grande ouverture des prises de parole sur l'agriculture, qui n'est plus le sujet des seules organisations agricoles. »
L'industriel comme repoussoir, l'animal de retour
Dans le même temps, le concept d'aliment ou d'agriculture industriels prendrait une place de plus en plus importante, comme concept repoussoir. « En élevage, l'industriel c'est ce dont les gens ne veulent pas, résume Elsa Delanoue. Ils ont parfois des difficultés à expliquer ce qu'ils veulent, mais ils sont très clairs sur ce qu'ils ne veulent pas, et c'est l'industriel. » Sans qu'il soit toujours facile de définir précisément le concept. L'évocation se rattache souvent à des éléments concrets : « Ce qui se cache derrière, quand on les questionne, ce sont souvent des élevages où il n'y a pas de lumière naturelle, des animaux en bâtiment, avec une forte automatisation, détaille Elsa Delanoue. Les gens préfèrent des bâtiments où l'on voit du bois et de la paille, plutôt que des métaux et du béton. C'est parfois très pragmatique. »
Autre concept montant des discussions sur l'agriculture, l'animal, qui fait son grand retour au travers de son « bien-être », rappelle Elsa Delanoue : « Lorsque l'on parle d'agriculture aujourd'hui, on parle souvent de bien-être animal. C'est comme si, dans l'imaginaire, l'animal avait repris sa place, on reprend conscience que manger de la viande, c'est manger un animal. C'est comme si l'animal retrouvait sa place dans les perspectives, peut-être parce qu'il avait été oublié. »
La nature comme avenir partagé, l'agriculture comme recours utopique
Tout à l'opposé du concept d'industrie se situe dame Nature, dont la protection et l'intégration aux débats professionnels. fait désormais consensus, selon les experts : « Si le mot de "nature" était conflictuel pendant longtemps, la majorité des agriculteurs disent aujourd'hui que c'est important, assure Mathieu Gervais. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus de clivages, mais qu'ils se déplacent. » La preuve, reprend Elsa Delanoue, avec le terme « performance », qui est « omniprésent en agriculture », qui se conjugue aujourd'hui avec l'environnement : « On a longtemps parlé de performance économique, mais ce qui émerge ces 10-15 dernières années, c'est la performance environnementale. Cela montre que cette thématique est rentrée dans un processus global. On ne la conteste plus. »
Proche de la nature, inventée en opposition à celle-ci, la ruralité nourrit toujours les imaginaires, notamment militants. « La ruralité a toujours fonctionné avec l'idéal du recours, de la militance, explique Mathieu Gervais. On peut penser à la Zad de Notre-Dame-des-Landes, ou à l'agriculteur Cédric Herrou rendu célèbre suite à son arrestation pour avoir aidé des migrants à la frontière franco-italienne – c'est une des façons de parler de l'agriculture dans les médias ».
Et pour le sociologue, cette image de recours, de lieu où il serait possible de se situer en marge de la société serait « d'autant plus importante avec les idées d'effondrement » de la société basée sur les énergies fossiles et le capitalisme ultralibéral, ce qui en ferait, selon lui, une idée difficile à classer.
Mathieu Robert
Communication commerciale / La libéralisation de la publicité aurait nourri les peurs alimentaires (Crédoc)
L’ouverture de la publicité télévisée au secteur de la distribution, à partir de 2004, aurait alimenté les peurs alimentaires (OGM, phytos…), selon la directrice du pôle consommation et entreprises du Crédoc, Pascale Hébel, qui est intervenue aux Controverses de Bergerac, le 17 juillet. « C’est à partir de ce moment que les distributeurs prennent la parole dans la publicité, qu’ils vont agir sur les peurs, pour gagner des parts de marché. N’oublions pas que ce sont eux qui créent le sans-OGM ». Avant 2004 (chaînes du satellite) et 2007 (hertziennes), la publicité des distributeurs était interdite à la télévision, au nom de la protection des autres médias (radio, affichage, presse). Pascale Hébel relève qu’à partir de cette date, « entre 2007 et 2010, la peur des pesticides a grimpé de 10 points ».
M. R.
Point de vue / Bertrand Hervieu, sociologue estime, que le secteur agricole se caractérise par une moindre « convergence d’intérêts ».
Moins il y a d’agriculteurs, “ plus ils sont divers ”
Les agriculteurs, « moins il y en a, plus ils sont divers », a expliqué Bertrand Hervieu, sociologue, ancien président de l’Inra, lors des Controverses européennes de Bergerac, le 16 juillet. La matinée était dédiée à un travail rétrospectif sur l’agriculture française au cours des quinze dernières années. Durant cette période, le secteur agricole français aurait subi un « éclatement », autour d’une « tripolarité », selon les termes de Bertrand Hervieu et de son collègue François Purseigle : d’une part une « agriculture sans agriculteurs », « financiarisée », tournée « vers les grands marchés », qui n’est « plus un fantasme, y compris en France ». À l’opposé, des « micro-exploitations », plus proches de la « micro-entreprise que de la ferme », qui attirent « des populations qui ne viennent pas du milieu agricole », souvent en bio ou en circuits courts. Et « entre ces deux pôles extrêmement éloignés, la crise de l’exploitation familiale », notamment laitière ou viande bovine. Ainsi, résume Bertrand Hervieu, la situation d’il y a quinze ans était déjà marquée par une « spécialisation des exploitations » et, en conséquence, une moindre « convergence d’intérêts » dans le secteur. Il faut aujourd’hui y ajouter « un éclatement des rapports au travail et au capital ».M. R.