L'inexorable déclin de la filière porcine
En 2014, le marché du porc européen a été lourdement pénalisé par l'embargo russe qui a cassé la hausse des cours qui pouvait être espérée en raison d'une baisse attendue de la production, estime Michel Rieu, directeur du pôle économie de l'Ifip-Institut du porc. La situation ne s'est pas améliorée début 2015. Le prix du porc en France est inférieur de 13 % à ce qu'il était en 2014 pour janvier et février. Certes, le prix de l'aliment a baissé en 2014 par rapport à l'année précédente et le repli se poursuit début 2015 (-13 % également en deux mois). Insuffisant cependant pour reconstituer les trésoreries des éleveurs. « La marge sur coût alimentaire des élevages naisseurs-engraisseurs s'élève à 700 €/truie contre un besoin de 1100 €/truie » pour couvrir l'ensemble des coûts de production, observe l'expert. Entre octobre 2014 et février 2015, « cela a généré des pertes nettes de 19 centimes par kilo de carcasse, soit pour un élevage naisseur-engraisseur de 200 truies, un déficit cumulé de 22 000 € ».Pour 2015, l'Ifip s'attend à une augmentation de la production porcine européenne de 2 %, mais à une nouvelle baisse de 1 % en France. Avec la reprise en Europe, la forte hausse prévue aux Etats-Unis et une petite amélioration au Brésil, l'offre mondiale de porc sera en nette progression en 2015. Et même si la demande asiatique est dynamique, l'absence de la Russie aux achats, exercera une forte pression à la baisse sur les prix internationaux. Pronostic de l'Ifip : le prix du porc devrait rester sous pression jusqu'au début 2016 et l'embellie n'est pas attendue avant l'été 2016.
Appauvrissement

Bref, pas de quoi donner du baume au cœur des éleveurs et de leur donner l'envie d'investir. Depuis sept ans, la production française accumule une baisse de 6 %. C'est + 6 % pour nos principaux concurrents européens, Espagne et Allemagne. La faible rentabilité des élevages ne bénéficie pas aux autres secteurs productifs. Il en est ainsi de l'abattage. Si le recul est contenu dans l'Ouest (- 4 %), il atteint - 10 % dans le reste du pays, ce qui explique les difficultés rencontrées dans le secteur depuis quelques années, hier chez Gad en Bretagne, aujourd'hui chez AIM dans la Manche. L'aliment du bétail n'est pas épargné : la production d'aliments composés pour les porcs a baissé de 3,3 % par rapport à 2013 (5 millions de tonnes). Et le déclin touche désormais la charcuterie salaison qui a connu deux années consécutives de baisse depuis 2012, pour atteindre 3 à 4 %. Conséquence, la France importe toujours plus pour sa propre consommation. « Un porc sur trois est importé », observe Michel Rieu. La filière accuse désormais un déficit commercial de 340 millions d'euros pour l'ensemble des produits du porc et ses importations de produits élaborés ne cessent de progresser. Le constat est encore plus révélateur avec nos partenaires européens, puisque le déficit atteint 700 millions d'euros. Bref, conclut l'Ifp, la filière porcine s'inscrit dans un engrenage irréversible d'appauvrissement et de perte de compétitivité si rien n'est fait.
Jacques Lemaître, président de l’Ifip /
« Il est encore temps de réagir »
Ancien président de la Fédération nationale porcine, aujourd’hui président de l’Ifip, Jacques Lemaître ne se fait pas au déclin de la filière française. « Ce n’est pas un hasard, si on se retrouve dans cette situation » déplore-t-il. «C’est d’abord la conséquence d’un manque évident de retour de valeur ajoutée ». Et d’accuser la grande distribution « les fossoyeurs de l’agriculture » de s’être livrée à la guerre des prix et d’avoir adoptée « une stratégie de low cost qui a provoqué des dégâts considérables à la production ». C’est aussi pour Jacques Lemaître la faute des pouvoirs publics, ministères de l’Agriculture, de l’environnement et de l’Economie, quel que soient les gouvernements de droite ou de gauche « d’avoir chargé la barque en matière de réglementation qui a empêché la modernisation et la restructuration du secteur ». « On nous a mis des boulets aux pieds, pour affronter la concurrence », insiste-t-il. En soulignant que le salut reviendra par la relance de la production qui bénéficie par ailleurs d’une excellente image de marque en terme de qualité sanitaire, non seulement en France mais aussi à l’étranger.