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Grenade

« La grenade française reste une petite production »

En parallèle de leurs activités viticoles, Cyril Monier et Wilson Feschet, installés à Tulette et à Bouchet, se sont diversifiés avec la plantation de grenadiers. Des vergers dont la récolte se déroule en octobre cette année.

Par Morgane Eymin
« La grenade française reste une petite production »
©ME-AD26
À ce jour, Cyril Monier, ici accompagné de son épouse Nathalie, dispose d’un verger deux hectares mais aussi d’une collection de 25 variétés différentes « pour le plaisir ».

Dans le sud de la Drôme, des viticulteurs ont opté pour une production de fruits souvent perçus comme exotiques. Il s’agit des grenades, des produits que l’on retrouve pourtant souvent près des fermes et dont la production est en plein essor en France. « C’est un arbre qui me turlupinait. Nous avions ce fruit dans le jardin et après plusieurs recherches, j’ai décidé de me lancer », confie Wilson Feschet, gérant du Domaine du Petit Barbaras à Bouchet.

Pour Cyril Monier, installé à Tulette et à la tête du Domaine Gabriel Monier, ce fruit permet d’occuper une parcelle sensible au mildiou. « La date de récolte était compatible avec le reste de l’activité viticole », avance le producteur de 52 ans. La récolte des grenades s’étend sur plusieurs semaines en octobre.

En plus de la vigne

Cyril Monier a planté ses premiers grenadiers en 2013 sur conseil de son confrère Thomas Saleilles, gérant de la Grenattitude dans le Gard et considéré comme pionnier dans ce type de production française. « J’avais étudié la plantation d’amandiers mais en bio, c’était compliqué et le ramassage se passait en même temps que les vendanges. J’ai aussi pensé aux abricots mais cela ajoutait une charge de travail trop importante, explique le producteur de Tulette. À l’époque, il n’y avait quasiment pas de production française de grenades. » Il a commencé à commercialiser ses jus de grenades en 2018. À ce jour, il dispose d’un verger de deux hectares mais aussi d’une collection de 25 variétés différentes « pour le plaisir ». Cyril Monier voit la grenade comme « un complément, une diversification des produits. Cela me permet de proposer un sans alcool. »

« Avec le syndicat France Grenade, nous cherchons à comprendre comment mieux le promouvoir. Le produit reste encore méconnu en France. », explique Wilson Feschet. ©ME-AD26

De son côté, Wilson Feschet s’est lancé dans la grenade en 2019 à la fois pour la vente de fruits et de jus. « J’ai commencé sur quatre hectares et aujourd’hui je fais une plantation chaque année. J’en suis à présent à dix hectares soit près de 10 000 arbres, raconte le jeune agriculteur de Bouchet. Cette production ne nécessite pas de gros investissements de matériels et donc pas un risque énorme. J’ai donc choisi de passer mon budget plantation sur cette production . Chaque année, je réinvestis dans le végétal. C’est le secret. Plus le végétal vieillit, plus l’exploitation se met en péril. » La mise en bouteille du jus de grenade se déroule quant à elle à la Ferme Margerie. D’un point de vue entretien des cultures, les producteurs s’y retrouvent puisque les grenadiers sont peu touchés par les ravageurs et peuvent donc produire en bio.

Une commercialisation à peaufiner

Si les deux producteurs ont acheté leurs plants à Grenattitude, ils comptent aussi sur l’entreprise pour la production de jus. « Beaucoup d’agriculteurs ont planté en même temps, cela pose problème pour trouver des débouchés. Nous avons atteint un point où nous avons saturé le potentiel du marché, estime Cyril Monier. Le jus se conserve trois ans, cela permet de lisser la vente et d’éviter les ruptures. » Ce dernier commercialise ses produits directement au domaine, dans des magasins de producteurs locaux, lors des marchés nocturnes d’été, près de restaurateurs et parfois sur des salons et à l’export.

La saison des récoltes bat son plein au domaine. ©ME-AD26

Selon Wilson Feschet, « les viticulteurs sont allés sur la grenade pour la presser mais il faut développer le fruit avant cela. Le fruit aujourd’hui en France, on y va peu et il est souvent classé exotique dans les magasins alors qu’il se trouve de partout. Chez nous, la période de production est courte en comparaison avec d’autres pays producteurs. La grenade reste une petite production, une niche, avance le jeune agriculteur. Avec le syndicat France Grenade, nous cherchons à comprendre comment mieux le promouvoir. Le produit reste encore méconnu en France ». Le producteur a quant à lui misé sur une commercialisation auprès des GMS, sur les marchés de grossistes et dans des magasins de producteurs ainsi qu’à son domaine.

Les sensibilités de la grenade

« J’ai commencé la variété Acco cette semaine mais je vais attendre la semaine prochaine pour la Provence et la Wonderful », raconte Cyril Monier qui conserve une partie de ses fruits dans un frigo en attendant de les faire presser. À Bouchet, Wilson Feschet a commencé la récolte le 25 septembre pour les fruits de bouche et s’est lancé cette semaine sur la récolte des fruits à jus. « Pour la bouche, c’est ramassé beaucoup plus proprement, il y a un premier tri au champ pour celles qui sont fendues ou pourries et les fruits sélectionnés passent en calibreuse pour avoir des caisses uniformes. J’ai investi dans une calibreuse pour des raisons ergonomiques et de gain de temps. C’est presque obligatoire si on veut travailler proprement notamment pour vendre les fruits à la grande distribution. Pour le jus, on repasse sur le verger avec des paloxs », rapporte-t-il.

« J’ai investi dans une calibreuse pour des raisons ergonomiques et de gain de temps », raconte Wilson Feschet. ©ME-AD26

Les aléas climatiques ne font toutefois pas d’exception sur les cultures. « En 2021, 100 % de la récolte a été détruite. Le fruit est très sensible aux gelées de printemps. Pour moi, c’était une douche froide car j’avais commencé à développer un marché en Belgique », témoigne le viticulteur. De son côté, Wilson Feschet relève quelques pourritures de fruits dues aux insectes qui s’installent dans la fleur. Selon les deux producteurs de grenades, la plus grande difficulté durant la récolte s’avère être le caractère épineux des arbres. Au-delà des griffures sur les bras, le boisage peut abîmer les fruits avec le vent. « Il faut bien penser au calibrage des arbres, ils sont buissonneux et ils s’étalent », observe Wilson Feschet.

Viticulture

« Le vrac, c’est mon bébé »

Installé depuis ses 18 ans à Bouchet, Wilson Feschet possède trente hectares de vignes commercialisées à 50 % auprès de la coopérative Costebelle et 50 % en vrac et en bouteille auprès des grandes et moyennes surfaces. 

Wilson Feschet possède 80 % de Côtes-du-Rhône et le reste en IGP Méditerranée. La vendange est entièrement mécanisée et sa production est certifiée en haute valeur environnementale (HVE). ©ME-AD26 

C’est un équilibre totalement différent de certains de ses confrères qu’a trouvé Wilson Feschet, viticulteur âgé de 30 ans. Après un bac pro à la MFR de Choranche, il a créé sa propre société à 18 ans. « J’étais le premier plus jeune exploitant à obtenir la dotation jeune agriculteur », se rappelle celui à la tête du Domaine du Petit Barbaras à Bouchet. À son installation, il a récupéré des terres à ses grands-parents et à ses voisins. En quelques années, il est passé de quatorze ha à trente hectares (ha) de vignes, ainsi que quinze ha en prestation pour son oncle. 

En parallèle, il gère dix ha de grenades et cinq ha de céréales. « À l’époque, le domaine de mes grands-parents tournait avec mes grands-oncles, raconte le viticulteur. En 2016, quand ils ont arrêté, j’ai repris le domaine avec mon frère et mon père. » À noter, son père et son frère ont eux-aussi chacun leur exploitation viticole mais vendent l’intégralité de leur production à la coopérative. La famille ne partage que le matériel. « J’ai repris la commercialisation des bouteilles en 2022 afin de faire vivre les bâtiments et le matériel de vinification de mon grand-père. Je fais tout dans la cave de A à Z », explique Wilson Feschet.

Prioriser le terrain

Cette installation indépendante a permis à Wilson Feschet de gérer son exploitation comme il le souhaite, fait-il remarquer : « Nous n’avons pas tous le même équilibre de travail. C’est ce qui m’a permis d’avoir la liberté de me diversifier en grenades sans avoir à discuter. Il faut avoir du culot pour se lancer dans cette filière, estime-t-il. Je compense la perte de rendement de 20 % de la vigne imposée par le syndicat des Côtes-du-Rhône. »

« Depuis que je suis gamin, je sais que je veux faire ça. À l’école, je ne languissais que de ça », confie le jeune agriculteur qui a repris le domaine créé en 1976 par son arrière-grand-père. ©ME-AD26 

Ainsi, sa production est passée de 51 à 41 hectolitres avant de remonter à 43 hectolitres dernièrement. Le vin restant est stocké en volume complémentaire individuel (VCI). Pour compenser, l’agriculteur a aussi lancé une activité de maraichage depuis 2023. L’été, avec son frère, ils vendent leurs productions sur une petite cabane installée en bordure de route sur l’une de leur parcelle. « En 2024, nous étions très contents mais en 2025, nous avons senti que le pouvoir d’achat a freiné la clientèle », rapporte-t-il. 

Wilson Feschet a choisi un mode de commercialisation en accord avec ses envies. « La bouteille ne représente que 10 % de l’activité, le reste est majoritairement commercialisé en vrac dans les grandes et moyennes surfaces (GMS) par le biais de grossistes et de négociants, déclare le viticulteur. Le vrac, c’est mon bébé. Aujourd’hui, je n’ai pas le temps de faire des salons ou des marchés toute l’année. Je préfère augmenter mes surfaces viticoles et avoir une meilleure gestion de terrain. Le vrac permet une entrée d’argent plus rapide mais est moins sécurisé que la vente en coopérative. C’est le plus simple à gérer au départ et cela évite la concurrence familiale ou de devoir se faire connaître. » 

Viticulture

Le Domaine Gabriel Monier mise sur les salons et l’export

Depuis 2008 à Tulette, Cyril Monier gère le Domaine de Gabriel Monier, du nom de son grand-père.

Nathalie, la femme de Cyril Monier, est salariée sur l’exploitation pour gérer notamment la comptabilité. ©ME-AD26

Après une première reprise d’exploitation en 1997, Cyril Monier rachète la ferme de ses parents en 2008. Il représente la troisième génération sur ce domaine familial acheté par son arrière-grand-père en 1913. À la reprise, il abandonne le désherbant et se convertit en bio deux ans plus tard. Depuis qu’il est gérant, il a quasi doublé les surfaces pour passer de 18 à une trentaine d’hectares de vignes. En 2017, il quitte la cave coopérative de Tulette pour créer son propre chai. La particularité de son domaine est qu’il possède 17 cépages différents, 100 % en agriculture biologique dont une partie en Côtes-du-Rhône et le reste en cépages résistants aux maladies en IGP Méditerranée. 

À la rencontre de la clientèle

Après les vendanges et la récolte des grenades, dès mi-octobre, lui et Nathalie, sa femme, attaquent la saison des salons. Le 18 octobre, ils seront à Vignobles en Scène pour une soirée vigneronne au château de Grignan. Ils participent depuis plusieurs années au marché de Noël de Grenoble qui dure 35 jours ainsi qu’à d’autres événements à Lyon, Montpellier, au Luxembourg, en Belgique ou encore à Paris pour le prestigieux Wine Paris. « Aujourd’hui, la consommation du vin est en pleine mutation. Nous assistons à un changement de modes de consommation. Nous avons choisi de nous déplacer pour répondre à une volonté du public de rencontrer les vignerons, de s’éduquer au vin, témoigne Cyril Monier. C’est notre troisième vraie année de commercialisation, car depuis 2020, nous avons vécu une succession de crises comme le Covid. C’est l’année de maturité où l'on récolte le fruit de notre travail. L’année dernière, nous avons augmenté nos ventes de 30 à 50 % sur les salons. Nous verrons ce que ça donne cette année. »

En parallèle, le domaine vend aussi ses produits à son caveau, avec l’Amap Cavaillon, dans des magasins de producteurs, en grande distribution et dans des marchés. Son plus gros client en export est la Chine. Il vend aussi en Allemagne, en République Tchèque, aux Pays-Bas… Pour Cyril Monier, reprendre la ferme familiale c’est « mettre sa pierre à l’édifice. Le domaine doit perdurer ».