La montée du véganisme est-elle inéluctable ?
Réunie en congrès près de Poitiers, la presse agricole et rurale s'est interrogée sur la montée en puissance du mouvement végan dans la société. Francis Wolff, professeur à l'École normale supérieure (ENS), a apporté des éléments de compréhension de ce phénomène dont les origines remontent aux années 1970, aux Etats-Unis et en Australie. Il explique que les idées ont pris racine dans les universités où apparurent des disciplines comme le droit animalier ou l'éthique animaliste, portées par des professeurs militants avant de se propager par les médias puis dans la société. Selon le philosophe, deux doctrines coexistent : les « welfairistes » qui militent pour le bien-être animal, et les « abolitionnistes » qui visent à supprimer toute exploitation animale par l'homme.
Francis Wolff considère qu'il n'y a pas de corrélation entre la conscience animaliste et la conscience humanitaire. Pour preuve, la France des années 1980 était portée par des élans humanitaires sans s'interroger sur la cause animale alors que la société actuelle a plus d'empathie pour les animaux que pour les migrants qui bravent la Méditerranée.
Perte de contact avec les animaux réels
« La société est en perte de contact avec les animaux réels », poursuit le chercheur. Les citadins sont entourés d'une nouvelle faune d'animaux de compagnie « spécifiquement créés pour qu'ils ne fassent rien alors que l'homme a toujours travaillé aux côtés de l'animal et réciproquement ». Et c'est à travers cette faune qu'est vu désormais le règne animal avec une forme d'aristocratie des animaux de compagnie et un prolétariat constitué des animaux de rente (d'élevage).
À cette cause immédiate s'ajoute une cause plus profonde sur la place de l'homme dans la société : « Nous ne savons plus qui nous sommes ! » Pendant des siècles, les religions ont véhiculé l'idée que l'homme avait une fonction, une spécificité et une responsabilité et que les espèces animales étaient au service de l'homme. Une vision qui s'est écroulée avec la laïcisation de la société.
Une quête d'idéal
Francis Wolff rappelle qu'Aristote distinguait trois niveaux chez « les animaux » : les dieux immortels, les hommes et les bêtes. Les dieux partagent la raison avec les hommes. Les hommes sont mortels comme les bêtes. Les bêtes sont dépourvues de raison. Aujourd'hui, le transhumanisme laisse entrevoir l'immortalité pour l'homme. Et l'analyse du patrimoine génétique, à travers la biologie, les neurosciences, place l'homme dans une forme de continuité avec l'animal : il n'y a plus de différence entre l'homme et l'animal et les limites, les hiérarchies volent en éclats. « Il est désormais de plus en plus difficile pour nos contemporains d'appréhender les différences fondamentales entre l'homme et l'animal » et pourtant il y en a une : « Nous sommes des êtres moraux et donc pas des animaux comme les autres », indique le professeur Wolff.
Or, la jeunesse a besoin d'idéaux. Mais les utopies marxistes ne font plus rêver. Les quêtes d'absolu ont démontré leurs dérives totalitaires. Alors ces mouvements généraux cherchent les dernières victimes de notre société et l'animal incarne la victime « absolue » de l'homme. Les mouvements végans, en héritiers, reprennent la phraséologie des mouvements de libération. Mais si l'intention est généreuse, elle n'exclut pas la dangerosité avec des mesures radicales telles que la stérilisation de tous les animaux de compagnie (car ce sont des espèces anthrophisées) et l'élimination de tous les animaux d'élevage.
Pointer les confusions
Pour démontrer les limites du mouvement abolitionniste, il convient de pointer les confusions sur lesquelles reposent ses théories. La première est qu'il n'existe pas de notion unique de l'animal. Un chien et une puce sont tous deux des animaux et l'homme n'a pas le même type de relations avec ces deux espèces. Par conséquent la notion d'« animal être sensible » est un non-sens pour le philosophe. Il réfute également l'idéologie de la libération car « certains animaux ont gagné leur compagnonnage avec l'homme ». Que vaut la libération d'un animal qui ne veut pas l'être ?
Autre erreur : animalisme et écologie iraient de pair ? « C'est faux ! », répond Francis Wolff. On a répandu l'idée que la nature était bonne et que l'homme avait conquis la nature. « Mais la nature n'est ni bonne, ni mauvaise ! Il existe des proies et des prédateurs. » Et les droits des animaux sont contradictoires entre eux. Accorder le droit de vie au loup revient à le retirer au mouton et vice-versa. L'animaliste se préoccupe de la souffrance et de la mort des animaux quand l'écologiste s'intéresse aux équilibres globaux et non aux droits individuels de chaque espèce.
Les agriculteurs, porte-parole de la bientraitance
Enfin la limite du raisonnement tient aussi dans les objectifs défendus par les associations abolitionnistes. L214, la plus active en France, surfe sur les questions de bientraitance par ses vidéos chocs alors que son but n'est pas précisément d'améliorer la bientraitance des animaux mais de supprimer purement et simplement l'élevage. C'est pourquoi, Francis Wolff encourage les agriculteurs à être les porte-parole du « welfairisme » pour s'opposer et se distinguer des « abolitionnistes ».
S'il estime que ce mouvement prendra encore de l'ampleur, ce n'est pas pour autant qu'il faut rester bras croisés car, progressivement, les confusions sur les objectifs recherchés par ces associations vont se dissiper. Les hommes doivent définir leurs devoirs vis-à-vis des animaux, qui ne sont « pas les mêmes pour les chiens que pour les puces ». Il propose d'établir ces devoirs à proportion de nos dettes : l'animal de compagnie mérite l'affection, l'animal d'élevage mérite la protection contre les prédateurs, le climat, la faim, la peur, le stress. Les espèces sauvages quant à elles engendrent un devoir écologique afin de respecter les équilibres naturels, lutter contre la propagation des espèces nuisibles et maintenir la biodiversité. « Tant que nous raisonnons en termes humanistes, nous avons des chances de nous en sortir ! »
Sophie Schwendenmann
Note : Francis Wolff est l'auteur de « Trois utopies contemporaines » (2017) et « Notre humanité, d'Aristote aux neurosciences » (2010).