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Agrifutur

La numérisation de l’agriculture en quatre questions

Un aperçu en quatre questions des débats qui ont traversé la conférence Agrifutur, début novembre, organisée par le think tank Renaissance numérique.

La numérisation de l’agriculture  en quatre questions

L'agriculteur va-t-il améliorer son revenu grâce au numérique ?

Deux points ont fait consensus lors des débats : le numérique aidera les agriculteurs à diminuer l'usage des intrants et il aura un effet positif sur les rendements. C'est déjà une réalité aujourd'hui. Le spécialiste du conseil agronomique par drone Airinov a annoncé que ses services de modulation de l'azote ont permis de réaliser 12 % d'économie et d'augmenter de 4 % le rendement sur blé et colza. L'imagerie d'Airinov permet de connaître ses champs à l'échelle intra-parcellaire et mieux utiliser l'engrais. Mais ces services numériques ont un coût : amélioreront-ils les revenus des agriculteurs ? Airinov (drones), Farmstar (satellites), Wezr (stations météo), à chaque service correspond son rapport coût/bénéfice, pas toujours très transparent. Un spécialiste du numérique chez Arvalis notait récemment que les fournisseurs d'outils d'aides à la décision (OAD) étaient réticents à faire évaluer leurs services par un tiers. Le bonus venu du numérique dépendra également de chaque agriculteur, de sa formation, de sa capacité à utiliser et acheter ces nouveaux outils. Il dépendra également de chaque région agricole comme le montre Airinov. L'organisation économique pourrait être déterminante.

Faut-il que les agriculteurs et leurs coopératives fournissent eux-mêmes des services numériques ou négocient un prix pour la fourniture des données à des sociétés privées ?

Pour Jérémie Wainstain, fondateur de la société spécialisée dans les données, The Green Data : « la data doit s'organiser au niveau régional. Il faut construire des banques régionales de données. Certaines initiatives existent déjà en céréales ». Le cadre juridique pèsera aussi sur la capacité des agriculteurs à négocier un prix pour leurs données. Pour l'avocat spécialiste des nouvelles technologies, Étienne Drouard, le droit actuel ne fixe pas de cadre suffisant. Actuellement, le lien entre le producteur de données numériques et le créateur de valeur sur ces données « est contractuel et pas suffisamment contraint », a-t-il constaté.

L'activité agricole peut-elle être complètement numérisée ?

Analyses de la composition du sol, du lait ou des céréales. Séquençage du génome des plantes, des animaux ou des micro-organismes. Capteurs placés sur les machines, les plantes ou les animaux. Images fournies par des drones, des satellites ou bientôt par des constellations de nano-satellites. À voir le numérique s'immiscer à tous les étages de l'exploitation agricole, certains intervenants imaginent une exploitation entièrement numérisée, où le pilotage peut s'effectuer depuis un ordinateur, voire par un ordinateur. Le spécialiste de la donnée, Jérémie Wainstain n'y croit pas. « C'est très difficile de collecter, identifier les comportements des gens en agriculture. C'est plus compliqué que pour les consommateurs. Il y a trop de paramètres qui échappent à la notion de capteur ». Pour lui, « la ferme est un environnement très incertain et artisanal. Une ferme est très difficile à modéliser ». Le polytechnicien revient d'un séjour aux États-Unis où il a pu rencontrer un leader de la gestion de la donnée agricole, Farmers Business Network (FBN) : « eux-mêmes admettent qu'ils ont une vision très parcellaire de ce qu'est l'agriculture », a-t-il expliqué. Pour l'ancien directeur de l'École d'agriculture d'Angers (ESA), Bruno Parmentier, le numérique va considérablement améliorer la connaissance de l'exploitation agricole, et celle du vivant en général. « Le chimique est un aveu d'impuissance en agriculture, a-t-il expliqué. On ne connaît rien au vivant. Avec le numérique, on va peut-être résoudre notre problème d'ignorance. La vraie révolution, c'est celle du vivant, pas de l'informatique. Dans quelques années, on parlera de l'informatique comme d'une technologie qui a permis de comprendre le vivant. »

Google ou Bayer capteront-ils toutes les données des agriculteurs ?

Mises en données, les exploitations pourraient-elles être surveillées ou contrôlées, ou simplement privées de leur valeur par des grands groupes de la chimie ou du numérique ? Ce scénario est revenu plusieurs fois dans les débats. « Qui connaîtra le mieux ma terre ? Les Américains ou nos coopératives ? », s'est interrogé Bruno Parmentier. « Avec les données, il n'y a pas de risque technologique comme avec les OGM, mais un risque social et économique, analyse Véronique Bellon-Maurel, directrice du département Ecotechnologie à l'Irstea. Le risque qu'un petit nombre d'acteurs concentre la connaissance. C'est une question de souveraineté alimentaire pour les États ». La chercheuse plaide pour que l'on trouve « des moyens de s'opposer à une construction monopolistique ». Et de prendre l'exemple de l'entreprise Microsoft, face à laquelle « s'est développé un réseau de développeurs ». Pour Bruno Parmentier, les coopératives auront du mal à trouver une place dans ce marché : « Le salaire des salariés des coopératives est financé sur la vente de produits. Il sera difficile pour eux de passer d'une économie de produits à une économie de services. Les coopératives seront-elles complémentaires ou seront-elles ringardisées par les nouveaux réseaux ? Rien n'est sûr. Vis-à-vis du changement climatique, toutes les entreprises sont au pied du mur ».
Jérémie Wainstain ne croit pas à ce scénario. « Je ne crois pas qu'un acteur dominant comme Google récupérera toutes les données des agriculteurs pour son compte », a-t-il déclaré lors des débats. Pour lui, le secteur de la donnée agricole n'a pas encore décollé. « Il y a eu la bulle Monsanto, qui a racheté Climate Corporation pour 1 milliard de dollars en 2013. C'est un flop, ça n'a pas marché... » Pour Jérémie Wainstain, les données agricoles n'ont souvent de sens que « localement. Les données du lait de Bretagne ont peu de sens en Savoie ». 

 

Numérique / L’Acta (Instituts techniques) et l’APCA (chambres d’agriculture) ont annoncé la naissance de la société API-agro, qui a pour objet ­de créer des plateformes numériques de données et de services.

API-agro une plateforme de mutualisation de données

L’Acta (Instituts techniques) et l’APCA (chambres d’agriculture) ont annoncé la naissance de la société API-agro, qui a pour objet « la création, la gestion, la commercialisation et le développement de plateformes numériques de données et de services ». API-agro veut « permettre à tous les acteurs du monde agricole d’accéder à nos données, qui sont publiques », a expliqué le président Sébastien Windsor. Des échanges basés sur la technologie API (application programming interface). Il s’agit de « mettre à disposition des services web standards utiles aux applications et systèmes d’information des acteurs de la R & D et agroalimentaires souhaitant accéder à des données techniques de référence ou des services, notamment issus des instituts techniques agricoles », expliquent les fondateurs de la société. L’accès sera gratuit ou payant, selon la nature des données. « Le monde numérique va révolutionner la notion de développement », a estimé Sébastien Windsor, considérant le gain en précision et rapidité qu’apportera API-agro dans le big data, les données relatives au monde agricole. Avec API-agro, l’objectif pour les chambres d’agriculture est de faire évoluer le métier de conseiller. Ces derniers pourront s’appuyer sur les masses de données, les croiser et les analyser pour dispenser leurs préconisations. Du côté des instituts techniques, l’intérêt est de proposer de nouveaux outils d’aide à la décision (OAD). Arvalis vient ainsi de mettre au point un modèle concernant le risque de rouille sur blé, rien qu’à partir du traitement de millions de données historiques. « Les premières applications d’API-agro sont attendues plutôt sur les thématiques de gestion de l’eau ou des ravageurs », a indiqué le chargé de mission Théo-Paul Haezebrouck. API-agro sera financée dans un premier temps par l’Acta et l’APCA. À brève échéance, des fonds privés pourront investir dans la structure. 
Sebastien Windsor, président de la société API-agro.