“ Les agriculteurs sont devenus des Français comme les autres ”
d’influence qu’ils subissent dans leur espace de vie.
Rarement la question de l'espace et de la séparation entre ville et campagne aura été aussi présente dans le débat public. Si le mouvement des Gilets jaunes vient réactualiser cette question, le malaise couve depuis longtemps dans le monde agricole, régulièrement rappelé par les syndicats. Et si ce malaise était principalement nourri par la mise en minorité des agriculteurs dans les territoires où ils résident le plus souvent ?
C'est l'explication qu'avance Hervé Le Bras, démographe, chercheur émérite à l'Ined (Institut national de la démographie) et directeur d'études à l'EHESS (sciences sociales), dans un rapport pour la fondation Avril rendu public le 22 novembre, à l'occasion des Assises du cercle de réflexion Sol et civilisation. Le géographe part avant tout d'un constat : les agriculteurs ont connu, depuis 50 ans, « une extraordinaire transformation de leur condition sur pratiquement tous les plans ». Une transformation très positive.
Un niveau d'études plus élevé
Un changement particulièrement perceptible en matière d'éducation : 94 % des agriculteurs n'avaient pas le certificat d'études en 1968, aujourd'hui « 70 % ont au moins un BEP et la moitié un Bac ou plus ». Il s'exprime également dans leur mobilité. « À l'immobilisme d'autrefois a succédé une migration définitive assez importante. Près de 30 % des agriculteurs exercent dans un département autre que celui où ils sont nés », explique-t-il. En matière de vie familiale également. L'image de l'agriculteur célibataire cultivé par des émissions comme L'amour est dans le pré semble s'éloigner. « Les petits agriculteurs célibataires ont largement disparu si bien que la proportion des ménages d'une seule personne est inférieure à la proportion nationale des autres professions », relève le rapport. Les agriculteurs forment des couples de plus en plus classiques : les conjointes d'agriculteurs « sont de plus en plus souvent actives dans une autre branche de l'économie. 56 % travaillent hors de l'exploitation, 24 % seulement sont agricultrices et les 20 % restants se partagent entre retraitées et inactives ». Au fond, sur bien des points « les agriculteurs sont devenus des Français comme les autres », estime Hervé Le Bras, grâce à des transformations bien plus importantes que d'autres catégories sociales.
Les agriculteurs sont des entrepreneurs
Le géographe note qu'il existe toujours une ligne de démarcation allant de La Rochelle à Genève entre les typologies d'exploitations agricoles. Il persiste une séparation assez claire entre un nord agricole « moderne » composé d'exploitations « moyennes ou grandes (plus de 100 hectares) », d'entrepreneurs souvent diplômés et obtenant « les meilleurs rendements » et un sud composé d'exploitations individuelles sur des surfaces plus petites et plus souvent contraints à la pluriactivité. Hervé Le Bras estime que « le profil des agriculteurs se rapproche de celui des petits entrepreneurs. Cela peut être un entrepreneur individuel mais aussi un artisan. Il aura une position assez forte dans la société, parce qu'il tient le territoire », note Hervé Le Bras.
« S'il est évident que les métropoles et leurs environs concentrent les cadres, les hauts revenus et les plus diplômés, il est absolument faux que, à l'inverse, la périphérie serait le lieu de tous les problèmes », distingue Hervé Le Bras.
Le géographe montre notamment que la récurrence de quatre types de problèmes sociaux (taux de pauvreté, proportion de jeunes chômeurs, proportion de jeunes sans diplôme et proportion de familles monoparentales) n'est pas corrélée à la distance à la métropole, mais à la taille des communes. Et en l'occurrence, plus la taille de la commune observée augmente, plus ces problèmes sont récurrents. « Il est alors inexact d'attribuer le malaise et le sentiment d'abandon des agriculteurs à leur éloignement des métropoles », insiste Hervé Le Bras. Pour lui, « les discours sur la périphérie et sur l'exclusion déguisent en possibilité de changement ce qui est une évolution irréversible ».

Interview / Le géographe Hervé Le Bras revient sur l’origine sociale des « Gilets jaunes », un mouvement qui souligne l’émergence du thème de la « fracture » entre ville et campagne.
Comment expliquer la fracture entre ville et campagne ?
Comment expliquer que les territoires ruraux soient toujours perçus comme des espaces en panne d’attractivité alors que leur population s’accroît plus vite que celle des villes ?
Hervé Le Bras : « Pendant un premier temps, on a perçu les espaces ruraux à travers l’exode rural. Les gens fuyaient ces espaces, donc en donnaient une vision négative. Aujourd'hui, non seulement on observe l’étalement urbain, mais des campagnes lointaines se repeuplent comme les départements du Gers ou de la Dordogne. Maintenant que l’exode rural a eu lieu, la seconde génération mythifie les campagnes dont venaient ses parents et ses grands-parents. »
Est-ce que pour la majorité de ces nouveaux habitants des campagnes, c’est un déplacement voulu ?
H. LB. : « C’est très varié. Quelqu’un qui habite dans une cité proche d’une grande métropole et un autre qui va habiter à 50 km de là, et doit donc venir tous les jours travailler en voiture dans une entreprise de la banlieue, est-ce voulu ? Oui ! C’est-à-dire qu’il voulait agrandir son logement et il voulait habiter dans une maison individuelle. Mais il avait des contraintes. Il ne pouvait pas acquérir un logement plus grand ou un pavillon à cause du prix à proximité de l’aire urbaine. Sa situation est donc à la fois subie et choisie, c’est un choix sous contrainte. »
L’un des enjeux dans ces espaces ruraux, c’est la cohabitation entre les populations historiquement présentes sur ces territoires, les agriculteurs, et les nouveaux venus ?
H. LB. « Oui, mais de manière très différente selon les régions. Si vous prenez le Languedoc, la région où il y a le plus de gains de population par migration interne en France, elle a aussi le plus fort taux de chômage. Qui vient ? Assez largement des jeunes sans diplômes du Nord et de l’Est de la France, venus en vacances, ils sont employés dans une pizza ou maître-nageur, dans un emploi lié au tourisme estival. Cela leur plaît et ils restent avec de petits revenus. Et si vous allez dans les zones du périurbain où l’on trouve des maisons à 100 000 euros, ce sont des gens en équilibre instable. Ils ont défini leur déplacement à la limite de leurs moyens financiers. Ils ont un gros crédit, des métiers payés légèrement au-dessus du Smic, les deux membres du couple travaillent. S’ils ont des enfants, cela suppose une gymnastique très compliquée. Dès qu’un accroc se produit, l’édifice est menacé. Ils aimeraient pouvoir accumuler un petit pécule de précaution pour résister aux coups durs. En son absence, la révolte contre l’impôt se développe car la population n’arrive pas à mettre cet argent de côté. L’insécurité devient une insécurité de déclassement social. »
Le mot « mobilité » est le mot-clé pour comprendre ce mouvement actuel des « Gilets jaunes » ?
H. LB. : « À côté des périurbains, il y a une autre population qui, elle, souffre de l’absence de services publics. Dans toute une partie de la France, importante en termes de territoires, ce qui concerne la vie normale est loin. Donc ce n’est pas simplement le coût de la voiture : c’est loin pour aller à l’hôpital ou chez le médecin, c’est loin pour faire un acte administratif, c’est loin pour acheter ce qui sort de l’ordinaire. Les gouvernements successifs ont une tendance, sous prétexte d’économies, à concentrer dans les métropoles un grand nombre d’équipements. Tout suit, les commerces un peu spécialisés se mettent dans ces grandes villes et ne vont plus se risquer dans des zones rurales. Ce qui a accentué cela, c’est aussi l’usage de la voiture pour aller de plus en plus loin. Si en moyenne, le temps de trajet domicile-travail n’a pratiquement pas augmenté, la distance parcourue a doublé. »
Ce mouvement est-il seulement contre l’impôt ou pour plus de services publics ?
H. LB. : « Il y a les deux. Une partie, celle que j’ai décrite avec l’exemple du périurbain, est contre l’impôt parce qu’elle a besoin de dégager plus d’épargne, pour être moins sur « le fil du rasoir ». Dans ces zones-là c’est une révolte classique contre l’impôt. Mais pour les personnes qui vivent dans la diagonale du vide, qui sont loin des grandes métropoles, c’est l’inverse. Ils veulent garder des services publics, des gares, des transports et cela coûterait cher à l’État. »
Analyse / Comment expliquer le malaise des agriculteurs ?
Une piste d’explication avancée par le rapport de la Fondation Avril serait à chercher dans la mutation sociale de leur espace de vie, les petites et moyennes communes rurales, où les agriculteurs seraient désormais en minorité. Dans son rapport, le géographe, Hervé Le Bras retrace deux évolutions marquantes des espaces ruraux ces 50 dernières années : « Le déplacement de la population ouvrière vers les petites communes » et « l’augmentation de la proportion de classes moyennes et supérieures dans toutes les catégories de communes ». Ainsi, note-t-il, les ouvriers « atteignent maintenant leur plus forte proportion dans les communes de moins de 1 000 habitants », c’est-à-dire des communes rurales. Alors qu’en 1968, la proportion d’ouvriers trouvait son point culminant dans la tranche urbaine des communes de 3 000 à 10 000 habitants, des villes moyennes ou en banlieues des grandes métropoles. Et dans ces mêmes petites villes rurales, la proportion de cadres et professions libérales a été multipliée par huit entre 1968 et 2010.Une position sociale perdue
Or, ces villes sont aussi celles où résident la majorité des agriculteurs : « 59 % des exploitations vivent dans des communes de moins de 1 000 habitants », rappelle le rapport. Mais le poids démographique de ces derniers au niveau local a littéralement fondu. « Alors qu’en 1968 les agriculteurs constituaient la catégorie la plus importante numériquement dans les petites communes, ce qui signifiait aussi une force électorale conséquente, ils viennent maintenant en sixième position », détaille le document.
Ainsi, les agriculteurs, qui représentaient 42,5 % des habitants des communes de moins de 1 000 habitants en 1968, n’en représentaient plus que 5,9 % en 2010. Dans le même temps les ouvriers, malgré une baisse de 34 à 27,7 %, sont devenus la population dominante dans ces communes, alors que les cadres augmentaient de 1 à 8,9 %.
Si bien que les agriculteurs « ressentent une amertume en voyant que malgré tous ces efforts et toutes ces réussites personnelles, ils ont perdu leur position sociale, ils ont été relégués à l’arrière-plan et ceci à cause même de leurs gains de productivité qui ont drastiquement réduit leur nombre », estime Hervé Le Bras dans la conclusion du rapport. Pour le géographe, « c’est là qu’il faut chercher la cause de leur malaise, qui s’exprime, maintenant dans les urnes. N’ayant plus une place prépondérante dans les petites localités, ils en viennent à souhaiter renverser le système, faute de regagner un poids numérique suffisant, ce qu’ils savent impossible ».
Les élites et les médias ne les comprennent plus
À cette évolution propre aux agriculteurs, s’ajoute, selon le géographe, un discours plus global sur la « périphérie », un terme sous lequel « les médias et certains analystes ont regroupé tous les maux dont l’éloignement des métropoles accablerait les populations ».