Les intempéries espagnoles impactent la filière
En France, maraîchers, revendeurs et consommateurs ont également dû s’adapter.
Habituellement, la laitue espagnole pousse en plein air du sud de Valencia jusqu'à la région d'Alméria, même en plein hiver. Il y a quelques semaines, elle a fortement été endommagée, comme la plupart des fruits et légumes produits dans cette zone. Plus grand potager d'Europe, l'Espagne exporte les trois quarts de sa production vers ses voisins européens. Selon FranceAgriMer, 68 % des importations totales françaises de courgettes viennent d'Espagne, tout comme 70 % des importations d'endives et 66 % des importations de salades. Problème : mi-janvier, un début d'hiver rude et exceptionnel pour la région, réputée pour ses températures douces, a bouleversé la production agricole du pays. Pluies diluviennes, épisode neigeux et grand froid ont provoqué une véritable chute de la production de légumes. Qui dit pénurie, dit rareté. Conséquences : le prix des produits importés par les grossistes français a flambé pendant plusieurs semaines. D'autant plus que l'Italie a également été touchée par les intempéries. Le principal syndicat agricole italien estime la perte à 400 millions d'euros sur la filière agricole.
Ne pas vendre à perte
Sur le marché de la Croix-Rousse à Lyon, les revendeurs sont habitués à gérer ce genre de situation. « Globalement, les légumes en provenance d'Espagne étaient 40 % plus chers ces dernières semaines. Pour ne pas vendre à perte nous avons été obligés de répercuter sensiblement les mêmes marges sur les prix à la consommation », regrette Dominique Karsenty qui se fournit au marché de gros de Lyon Corbas depuis des années. Pour faire face à cette pénurie et ne pas trop perdre d'argent, elle a décidé de proposer des plateaux de légumes de 0,8 kg au lieu du kilo habituel. Aujourd'hui, les prix sont redescendus : 1,50 euro pour le kilo de courgettes, aubergines et tomates espagnoles vendues sur le marché.
Un mois de janvier rude
Quelques mètres plus loin, le P'tit Marché, a constaté aussi une hausse des prix à l'achat de ses aubergines, poivrons et courgettes en provenance d'Espagne. « Il y a quelques semaines, sur toute la longueur du marché nous n'étions que trois à vendre des courgettes. À l'achat, elles étaient à 6,90 euros le kilo. Aujourd'hui, elles sont redescendues à 4,90 euros », expliquent les revendeurs de la société de Saint-Martin-en-Haut. Deux options s'offraient à Ouazar Belkacem, revendeur de fruits et légumes espagnols : acheter plus cher ou ne pas acheter. Il a choisi la seconde : « Je ne peux pas me permettre de perdre de l'argent. Il y a moins de fréquentation sur le marché. Si en plus je vends à perte... », réagit-il. Moins concernés par la pénurie espagnole, les producteurs locaux sont solidaires de leurs confrères revendeurs. « Ils sont obligés de s'adapter pour gagner leur vie », soutient Noël, maraîcher dans les monts du Lyonnais. « En France aussi le mois de janvier a été rude. Nous avons dû vendre nos produits de saison bien plus cher », reprend-il. Selon Agreste, centre d'études et de statistiques dépendant du ministère de l'Agriculture, les prix français se sont envolés en janvier dernier. « Le froid et le gel ont endommagé les cultures légumières françaises », constate la note de conjoncture. En janvier, le prix de la laitue se situait 52 % au-dessus de la moyenne 2011-2015 et 76 % au-dessus des cours de janvier 2016, particulièrement bas. En chicorée et scarole, Agreste constate une hausse des prix générale par rapport à la moyenne quinquennale.
Retrouver la saisonnalité
Le prix des légumes est conditionné par l'abondance des produits. Plus les quantités sont limitées, plus il est cher. « C'est la logique du marché, le jeu de l'offre et de la demande », s'exclame Jacques Rouchaussé, président de Légumes de France, branche spécialisée de la FNSEA. Le président de l'association a constaté une hausse de 150 à 200 % sur la courgette dans certains supermarchés français. La semaine dernière, à Lyon, des courgettes bio espagnoles étaient vendues 8,95 euros le kilo dans une enseigne lyonnaise de distribution française. « Ce n'est pas étonnant. Tant que nous serons autant dépendants de nos voisins européens, nous continuerons à subir ces augmentations de prix », s'exclame-t-il. Et d'ajouter : « Nos produits sont périssables. Il faut en prendre conscience ». L'homme mène depuis des années un combat pour remettre de la saisonnalité dans les assiettes des Français. « Tous les produits que nous impor-
tons ne sont pas de saison. On ne trouve pas de courgettes, d'aubergines, de poivrons chez nous pendant l'hiver », rappelle le maraîcher basé à Épernay dans la Marne. À quoi sert-il de les importer ? La réponse est radicale : « A pas grand-chose ! », s'exclame-t-il avant de tempérer. « Il y a une demande parce qu'on a toujours été habitué à manger ces légumes. Et si on commençait à consommer nos produits de saison ? On a de quoi faire en France, rien qu'avec nos 35 légumes », interpelle-t-il. Selon lui, il faudrait commencer par acheter les légumes origine France, ce qui permettrait de mieux les valoriser. Une manière de faire face aux épisodes de grand froid et aux canicules d'été des voisins européens exportateurs vers la France. « Quand on défend notre économie, il faut faire attention à ce que l'on fait sur notre territoire. Il faut inciter à consommer local. C'est juste du bon sens. »
Alison Pelotier
Rationnement en Angleterre
La France n’a pas été le seul pays impacté par la hausse des prix de son voisin espagnol. En Angleterre, l’un des premiers clients de l’Espagne, les conséquences se sont fait ressentir sur les étals des supermarchés. Tesco et Morrisons, deux des principales chaînes de supermarchés, ont décidé de rationner laitues et brocolis, les limitant à deux ou trois par client. Le groupe Bonduelle a évoqué, lui, « un souci d’approvisionnement ».
Réaction / Le marché de gros de Lyon Corbas a légèrement été impacté par la pénurie de légumes espagnols. Son président, Christian Berthe, évoque une baisse des ventes localisée à certains produits, notamment la courgette.
“ Nos produits sont météo-sensibles ”
Président du marché de gros de Corbas, Christian Berthe évoque « quinze jours de chauffe » du 15 au 31 janvier derniers sur quelques légumes d’origine espagnole, notamment l’aubergine et la courgette. « Cette dernière était vendue entre 4 et 5 euros le kilo à son point culminant qui a duré deux semaines à partir de mi-janvier », affirme-t-il. Aujourd’hui, elle est redescendue à des cours normaux. « Environ 1,20 euro le kilo », précise-t-il. Le volume de courgettes commercialisées au marché de Corbas a été impacté d’une baisse de 30 % par rapport à l’année dernière, à la même période. Ce qui a fait tripler le prix de la courgette à la vente. À titre d’exemple, elle était vendue 3,70 euros le kilo les deux dernières semaines du mois de janvier contre 1,15 euro en 2016 et 2,80 euros en 2015, à la même période. « Carottes, pommes de terre, choux-fleurs se sont vendus à des cours normaux », tempère le président de la société Cofrully. Pour lui cet épisode de froid n’a pas lieu d’inquiéter. « Je comprends que ce soit choquant de voir des prix aussi élevés mais c’est le cas de tous nos produits. Ils sont météo-sensibles, relativise-t-il. C’est une conjonction d’aléas climatiques qui ne touche pas que la France mais toute l’Europe ». Le marché de gros affirme avoir connu des périodes plus dramatiques. « Il n’y a pas eu d’effet de manque. Au contraire, cela a permis de consommer plus de produits français », soutient Christian Berthe.A. P.