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LOUP

Les moyens de protection peinent à limiter les attaques

Face aux attaques de loups, les moyens de protection sont plus ou moins efficaces en fonction du contexte paysager, de la population de loups et de l’expérience de l’éleveur. Une étude menée par TerrOïko pour le ministère de l’Agriculture fait le point.
Les moyens de protection peinent à limiter les attaques

«L'évaluation statistique révèle que les moyens de protection peinent à limiter la fréquence des attaques et que celle-ci est surtout influencée par le contexte paysager et de pression de prédation du loup », constate une étude effectuée par TerrOïko pour le compte du ministère de l'Agriculture. Rendue publique le 19 janvier, elle porte sur « l'évaluation 2009-2014 de l'efficacité des moyens de protection des troupeaux domestiques » et se base sur des entretiens et des analyses statistiques. D'après l'étude, « les conditions pour lesquelles la protection réussit à limiter la fréquence des attaques en zone de présence historique du loup sont les suivantes : une combinaison d'au minimum trois moyens de protection, des éleveurs expérimentés, et des montagnes en estives ouvertes peu accidentées ». L'étude montre également que plus l'éleveur a « d'expérience », plus les pratiques de protection sont efficaces. Il s'agit également d'expérience d'employeur dans le cas de gardiennage par un berger au travers de la fidélisation des bergers, le rapport hiérarchique ou la gestion administrative.

L'expertise de l'éleveur

Du côté de l'utilisation des chiens de protection, les éleveurs précisaient « qu'il leur avait fallu cinq ans pour réussir à atteindre leur niveau » d'efficacité actuelle. D'après l'étude, il faut environ deux ans pour construire une meute de chiens « qui travaillent bien ensemble » et plusieurs mois pour que le troupeau d'ovins s'habitue. Par ailleurs, le contexte paysager influence le niveau d'attaques et donc de protection. En effet, les éleveurs expliquent qu'ils « ont du mal à mettre en place certains moyens de protection du fait d'une contrainte environnementale particulière ». Certains éleveurs ont souligné « la difficulté à fidéliser des bergers suffisamment expérimentés et en bonne condition physique pour assurer une garde efficace dans les milieux accidentés ». Ainsi, « les moyens de protection sont plus efficaces au sein des milieux d'alpages qu'au sein des milieux intermédiaires », rapporte TerrOïko. La protection semble donc « plus efficace pour les éleveurs montagnards transhumants qui font pâturer leurs troupeaux sur des estives faciles d'accès et en milieu ouvert que pour les éleveurs sédentaires préalpins ou méditerranéens ».

Attaques de jour et attaques de nuit

Le fait que les statistiques montrent que les moyens de protection peinent à limiter la fréquence des attaques « fait écho au ressenti des éleveurs selon lequel ils n'arrivent pas à éviter les attaques, surtout celles de jour », note TerrOïko. « Les attaques de jour diffèrent des attaques de nuit car elles correspondent à une attaque isolée d'un loup, chassant généralement à l'affût en zone embroussaillée ou boisée. Elles conduisent généralement à la perte d'un seul ovin. Les attaques de nuit sont coordonnées et peuvent conduire à de fortes pertes. Or, les attaques de jour sont de plus en plus fréquentes en zones de présence historique de loups. Cela pourrait expliquer pourquoi la protection perd de sa capacité à limiter le nombre d'attaques dans ces contextes tout en conservant une bonne efficacité à limiter les pertes », constate l'étude. Elle précise cependant que l'hypothèse n'a pas pu être vérifiée.

Un gradient de niveau de protection

Le niveau de protection des troupeaux face aux attaques de loups se dégrade donc « selon un gradient de contexte qui part des alpages du nord des Alpes jusqu'aux zones intermédiaires du sud des Alpes », souligne TerrOïko. Il estime que la situation va continuer à évoluer avec « la modification de la gestion des forêts et des estives vers la fermeture des milieux », le « rapprochement progressif du loup autour de l'Homme et de ses habitations », « la migration des loups des alpages vers les vallées » et l'« habituation du loup aux moyens de protection et leur contournement ». De plus, l'expansion géographique du loup vers l'ouest, notamment vers le Massif central, « conduit à protéger des troupeaux dans de nouveaux contextes paysagers et pastoraux », avec une nécessaire adaptation de la part des éleveurs.

Créer un observatoire de l'efficacité des moyens de protection face au loup

Créer « un observatoire de l'efficacité des moyens de protection » face au loup est l'une des conclusions de l'étude menée par TerrOïko. En effet, les éleveurs n'adaptent pas forcément leur système de protection au contexte paysager. L'observatoire permettrait donc de mieux les accompagner, d'autant plus que le loup est amené à s'installer dans d'autres régions de France. « Un besoin de formation ou d'accès à des retours d'expérience est une piste à prendre en compte dans l'accompagnement technique des éleveurs », souligne l'étude, c'est ce que permettrait l'observatoire. Pour autant, TerrOïko alerte sur la nécessité « d'améliorer la collecte des données sur le niveau d'exposition des troupeaux en lien avec les moyens de protection déployés et la pression de prédation du loup ». 

 

Témoignages / De nombreux éleveurs se sont dotés de moyens de protection contre le loup tout en sachant qu’ils ne sont pas efficaces à 100 %. Dominique Arcis, éleveur d’ovins en Ardèche, et Baptiste Blanc, éleveur de caprins et bovins en Isère, soulignent la pression exercée sur leur quotidien par la présence du prédateur.
Avec le loup, c’est plus de travail et de stress

Comme beaucoup d’éleveurs, le loup s’est invité de manière brutale dans la vie de Dominique Arcis. Cet éleveur d’ovins à Usclades-et-Rieutord dans la montagne ardéchoise a subi six attaques en 2014. « La plupart d’entre elles se sont déroulées de nuit ou à l’aube et portaient sur quelques brebis ou une mère et un agneau, raconte Dominique Arcis. Deux fois, les attaques ont eu lieu à côté de la maison. Lors de la quatrième attaque, j’avais trié un lot de brebis qui allaient mettre bas dans la cour. Au petit matin, j’ai trouvé une dizaine de brebis blessées ou mourantes, et j’ai aperçu le loup quittant les lieux. » Après les cinq premières attaques, Dominique Arcis s’équipe de filets électrifiés anti-loup et d’un effaroucheur. « Cela n’a pas empêché la sixième attaque, le loup a tué un agneau à l’intérieur du parc. Mes chiens sautent facilement au-dessus du filet, je ne vois pas pourquoi le loup n’y arriverait pas », souligne l’éleveur. Dominique Arcis travaille sur une exploitation de 50 hecatres de SAU avec 170 brebis allaitantes. Au cours de l’hiver 2014-2015, il prend un patou suite à une formation suivie par son épouse pour compléter sa protection contre le loup. « Intégrer un jeune patou demande beaucoup de temps puisqu’il enchaîne les bêtises et demande à lui tout seul une surveillance constante », poursuit l’éleveur. Enfin, le couple décide de rentrer les brebis tous les soirs, alors qu’elles passaient les chaudes nuits d’été dehors avant l’arrivée du prédateur. « Cette décision a probablement été le moyen de lutte le plus efficace contre les attaques mais elle a considérablement augmenté notre temps de travail. Nous rentrons les brebis tous les soirs, ce qui prend beaucoup de temps car nos parcelles sont en milieu semi-ouvert, il est difficile de ramasser toutes les brebis. En plus, cela ne correspond pas au rythme des brebis quand il fait chaud car elles s’alimentent une fois le soleil tombé, au moment où on les fait rentrer. »
Pas d’attaque, mais du stress
Pour Baptiste Blanc, le loup est une réalité depuis 2005 : « On a commencé à voir des loups autour de la ferme à cette date, mais on savait qu’il était présent depuis 1998 ». Éleveur à Saint-Nizier-de-Moucherotte sur 75 hectares dans le massif du Vercors, en surplomb de Grenoble, Baptiste Blanc est membre de la commission loup pour Jeunes agriculteurs. Il est associé avec son père en chèvres laitières et mène un troupeau de vaches allaitantes d’une vingtaine de mères. « Nous avons trois patous aujourd’hui mêlés à la centaine de chèvres. Elles sortent pâturer dès qu’il y a de l’herbe dans les parcs protégés par des filets électrifiés autour de la ferme et dorment dans le bâtiment », explique l’éleveur. Depuis que les patous sont présents, les éleveurs n’ont jamais subi d’attaque sur le troupeau de chèvres même s’il y en a eu dans les environs. « On sent les chèvres moins stressées depuis que les patous sont avec elles. Avant, elles se pressaient dans les parties du parc les plus proches de l’exploitation, maintenant, elles s’éloignent jusqu’aux lisières de la forêt. Mais c’est pour le troupeau allaitant que le loup nous pose le plus de soucis. On est obligé de faire revenir les vaches pour les faire vêler sur l’exploitation et de garder les veaux jusqu’à trois mois. Comme on étale les vêlages sur toute l’année, cela donne beaucoup plus de travail, et on ressent plus le stress du loup sur la conduite des vaches. » L’éleveur craint également une attaque sur ses génisses, puisqu’il y a en a eu plusieurs dans le secteur. « Plusieurs loups ont vite fait d’exciter des génisses, s’inquiète Baptiste Blanc. Rendues folles, elles détruisent les clôtures et peuvent se mettre en danger ou se faire tuer. »
C. P.