Les pays d’Europe face à la crise
La manifestation de Bruxelles le 7 septembre dernier a témoigné d'un état de crise général en Europe sur le marché du lait où les cours ont baissé « de l'ordre de 15 à 30 % en un an », annonce Béranger Guyonnet, économiste du Cniel (Centre national interprofessionnel de l'économie laitière). En dépit de la différence des coûts de production d'un pays à l'autre, aucun acteur n'est épargné. « Le niveau de prix suit une médiane qui traverse l'Europe du Nord-Est au Sud-Ouest. Le cours le plus bas se situe dans les pays baltes, en Lettonie à 18 ou 20 centimes d'euros le litre et le plus haut en France et en Italie à 31 ou 32 centimes », révèle André Bonnard secrétaire général de la FNPL (Fédération nationale des producteurs laitiers).
Même l'Allemagne, souvent citée comme référence, grâce notamment aux revenus complémentaires issus de la méthanisation, tire la langue. « Les exploitations ont vécu sur leurs réserves mais, maintenant, elles arrivent au bout », poursuit l'éleveur. Et puis la situation n'est pas homogène entre les petites exploitations de Bavière et les grandes du Nord du pays. L'avantage concurrentiel outre-Rhin repose plutôt sur le niveau des charges salariales. Les chefs d'exploitation peuvent embaucher des salariés au Smic à 800 euros par mois. « En France, la fiscalité est assise sur le travail tandis qu'en Allemagne, elle l'est sur les résultats », regrette André Bonnard.

Une culture économique différente
Si la crise concerne tout le monde, les solutions envisagées pour y faire face sont toutefois différentes. « Ce n'est pas une caricature que de dire que, pour un Européen du Nord, l'intervention de l'État n'est pas envisageable, presque incompréhensible. Les syndicats sont très dogmatiques, même si la base des éleveurs l'est un peu moins. La différence, c'est qu'en Europe du Nord, les banques soutiennent les agriculteurs. Ils n'ont pas besoin de l'État pour obtenir une année blanche ! », remarque l'éleveur ligérien.
La Belgique a trouvé une solution originale, la distribution a décidé d'appuyer financièrement les éleveurs mais en direct, sans passer par les transformateurs. Une solution identique se dessine en Espagne. Souvent considéré comme un pays de faibles coûts de production, le pays ibérique souffre du coût des matières premières alimentaires dont elle est très dépendante, l'élevage hors-sol étant dominant. Et André Bonnard de faire remarquer que « la France, l'Espagne et l'Italie partagent le même tissu industriel dominé par Danone et Lactalis. La crise dans un pays laitier est proportionnelle à la présence de Lactalis... ».
Les Pays-Bas (avec le Danemark) font figure de cas particuliers avec une coopérative de production en position de monopole. « Le prix du lait est bas mais la coopérative reverse des dividendes à hauteur de 4 centimes le litre, ce qui porte la rémunération des éleveurs à 32 centimes. On attend de savoir si les coopératives françaises en reverseront également à leurs sociétaires... », indique le responsable professionnel.
Volumes d'après-quotas
Toujours au Nord, l'Irlande s'en tire mieux grâce à son fort potentiel herbager. Le Royaume-Uni souffre, lui, de la faiblesse de son industrie agroalimentaire. La Pologne (+ 3,5 %) est, avec l'Irlande (+ 12 %) et les Pays-Bas (+ 6 %), l'un des trois pays à avoir sensiblement augmenté sa production au second trimestre 2015, les premiers mois de l'après-quotas. « C'est devenu un acteur significatif », analyse Béranger Guyonnet. Faut-il l'appréhender comme une nouvelle menace ? En réalité, le développement de la production polonaise répond plutôt à la croissance de son marché intérieur et au potentiel du marché russe. Comme les pays Baltes et la Finlande, la Pologne se trouve déstabilisée par l'embargo et doit donc trouver ailleurs des débouchés. Certaines revendications franco-françaises ont peu d'écho à l'étranger comme le combat pour le « manger local ». La consommation des produits nationaux est dans certains pays plus « naturelle, estime André Bonnard, ils n'importent que des produits transformés qu'ils ne savent pas faire comme le camembert par exemple. » Dans d'autres pays, la qualité des produits et son prix semblent davantage préoccuper les consommateurs que son origine géographique. Quant à la restauration dite « hors domicile », elle est rarement un enjeu. La situation de crise globale sur le territoire européen n'atteste pas de la nécessité de se tourner vers un modèle plus industriel, ni pour l'économiste Béranger Guyonnet qui estime « qu'il faut que les exploitations choisissent clairement leurs stratégies mais ne cherchent pas à augmenter pour augmenter » ; ni pour André Bonnard qui ne voit pas de lien direct entre taille des exploitations et réussite économique. « En Bavière, la ferme moyenne compte 28 vaches et c'est la première région laitière du pays avec 8 milliards de litres ! » Aujourd'hui, aucun pays n'a pris de position officielle sur les volumes de production à venir. « Certains peuvent les réduire, mais d'autres peuvent aussi être tentés d'augmenter leur production pour diluer le coût de revient », suggère l'économiste du Cniel.
L'horizon des éleveurs européens demeure flou, au-delà des mesures d'urgence obtenues ou réclamées, c'est avant tout la réalité du marché qui assurera la pérennité de la production. « On peut s'interroger sur l'état des stocks en Chine. Il faudra bien qu'elle se remette à acheter car la progression de la production locale ne couvre pas la croissance de la consommation », estime l'économiste du Cniel. André Bonnard voit dans la réduction annoncée des volumes néo-zélandais de 10 % un possible rééquilibrage du marché.
L’agriculture irlandaise / Si la situation actuelle est globalement difficile pour les producteurs de viande bovine européens, avec des prix bas et une consommation en recul, l’Irlande a vu augmenter ses exportations en 2014 et continue à investir pour tirer parti de la demande croissante des pays tiers.
Le bœuf irlandais plus compétitif à l’export
Bigarré, le cheptel bovin viande irlandais compte près de 1,5 million de têtes majoritairement issues de croisements divers, notamment avec le troupeau laitier. Quelques animaux sont élevés en race pure, angus ou hereford par exemple, mais ils ne représentent que 30 000 bêtes à peine. Ces dernières font cependant l’objet d’un intérêt croissant, en particulier dans les restaurants, et fournissent de plus en plus la grande distribution nationale. Mais la production reste insuffisante pour assouvir une demande internationale qui s’y penche à son tour, y compris en France : « Système U était intéressé, mais nous ne pouvions pas les fournir exclusivement en angus comme ils le souhaitaient », explique ainsi un responsable d’ABP de Cahir, le site d’abattage et de transformation le plus important du deuxième groupe agroalimentaire irlandais, spécialisé dans la viande. En dehors des races locales, le travail d’adaptation à la demande internationale est important puisque plus de 85 % de la production bovine irlandaise est exportée. Les races continentales sont ainsi les plus prisées pour la reproduction : limousine, charolaise, simmental, blanc-bleu… Et les groupes comme ABP sélectionnent et conditionnent la viande en fonction des préférences des pays de destination (plus ou moins de marbrures, morceaux spécifiques comme le steak Tomahawk apprécié en Allemagne…).L’accent mis sur la recherche
Pour améliorer la qualité de sa production, l’Irlande a mis en place d’importants programmes de recherche en génétique bovine. ICBF (Irish cattle breeding federation), organisme de recherche qui réunit l’ensemble des données relatives au cheptel bovin irlandais, travaille ainsi à l’amélioration génétique des taureaux. « Un million de bovins devraient être génotypés dans les deux ans, en partie grâce au programme de développement rural de la nouvelle Pac. 300 millions d’euros sont prévus pour améliorer les performances de l’élevage, soit 90 € par vache », explique Stephen Conroy, qui travaille à ICBF sur la génétique des taureaux. « En 2020, 50 % des femelles de remplacement devront être issues de taureaux cinq étoiles (ndlr : taureaux les plus performants). Sinon, l’argent des aides sera réclamé aux éleveurs », poursuit le chercheur. Puisque seulement 20 % des éleveurs ont recours à l’insémination artificielle, ICBF veut pousser chaque exploitation à posséder un taureau cinq étoiles en 2019. Autre volet de la recherche, l’optimisation de l’alimentation pour réduire les gaz à effet de serre (GES), sujet sur lequel l’Irlande fait figure de mauvais élève de l’UE avec 33 % de ses émissions de GES qui proviennent de l’agriculture, contre 12 % en moyenne dans les autres pays.
Un marché mondial porteur
Si l’amélioration de la qualité et de la durabilité des élevages est un atout commercial, elle ne permet pas d’accroître les revenus. Jim Parkinson, éleveur de bovins allaitants à Tipperary, sur les terres les plus fertiles de l’Irlande, en témoigne : « Il est difficile de vendre nos animaux aujourd’hui si on n’appartient pas à un programme d’assurance qualité. Par contre il n’y a pas d’impact sur le prix ». L’homme qui élève 100 vaches sur 77 hectares, tire 70 % de ses revenus des aides Pac, comme la majorité des éleveurs bovins viande. À titre de comparaison, les aides ne comptent que pour 30 % dans le revenu des éleveurs laitiers. L’année 2014 a d’ailleurs été assez difficile pour les producteurs de viande bovine, avec une baisse des prix significative qui a engendré des manifestations nationales et des blocages d’abattoirs par l’IFA, l’association nationale des agriculteurs irlandais, en octobre et novembre 2014, une première depuis quinze ans. La valeur des exportations a augmenté de 1 % entre 2013 et 2014, mais pour des volumes exportés 13 % supérieurs. Malgré une baisse de la consommation de viande bovine en Europe, les exportations irlandaises ont progressé en 2014 : + 9 % vers le Royaume-Uni, + 17 % vers le reste de l’Europe. Les marchés internationaux ont progressé de 10 %, tirés par une forte croissance de Hong Kong, de la Suisse et des Philippines. Malgré ses atouts, l’Irlande craint que l’absence de remontée des prix rende l’année 2015 difficile.