Loup : " Une situation invivable " pour les éleveurs
Zéro attaque sur les troupeaux, cela reste l'ambition des responsables de la FNSEA. Le 27 août, Christiane Lambert, la présidente du syndicat, Patrick Bénézit, secrétaire général adjoint, et Michèle Boudoin, présidente de la FNO (ovins), se sont rendus à Valensole dans le département des Alpes-de-Hautes-Provence pour entendre des témoignages d'éleveurs victimes de la prédation. « Les trois dernières années, la situation était encore vivable, nous n'étions victimes que d'une attaque par an mais cette année, en juin, nous en avons subi trois en moins d'un mois, 37 bêtes sont mortes. Nous ne sommes même pas en alpage, une des attaques a eu lieu dans le champ juste en face, à quelques mètres de notre exploitation et de notre habitation », a confié Julien Giraud, éleveur ovin à Valensole, aux responsables syndicaux en présence d'Olivier Jacob, préfet du département. Ils sont venus sur le terrain, en Paca, dans cette région « historique » du loup, pour entendre les témoignages des éleveurs.
Soutenir les éleveurs victimes
Ce déplacement s'est fait en présence de la présidente de l'association des communes pastorales de la région Paca, de Denise Leiboff, la vice-présidente du conseil régional Paca, de Claude Font, de la FNO, de Pierre-Yves Motte, de l'APCA ,et d'Édouard Pierreil, de JA. « Il est important pour les responsables nationaux d'aller sur le terrain, de vous rencontrer, et de venir, vous apporter notre soutien », a souligné Christiane Lambert. Au micro, des éleveurs victimes de la prédation se sont succédé. Tous les départements de la région étaient représentés, des éleveurs de Lozère avaient, eux aussi, fait le déplacement. Chacun a parlé des épisodes de prédation avec émotion, parfois même avec les mains tremblantes et de la colère dans la voix. « La situation est invivable, il faut que l'État en prenne conscience et nous donne les moyens d'avancer », a insisté Julien Giraud. À la date du 6 août, 1 380 attaques indemnisées avaient été recensées, contre 1 343 à la même date l'année précédente. Les attaques sont donc croissantes en raison, notamment, de l'augmentation de la population de loups qui est passée de 387 à 477 entre 2017 et 2018, soit une croissance de 20 % par an, selon le comptage officiel de l'ONCFS, potentiellement en dessous de la réalité. Le loup est désormais présent non plus seulement dans les Alpes, mais aussi ailleurs en région Auvergne-Rhône-Alpes, en Franche-Comté, en Lorraine, en Champagne, au sud du Massif central et à l'est des Pyrénées (cf carte ci-contre). Après avoir écouté les témoignages, les responsables syndicaux ont réaffirmé leurs positions sur la prédation et leurs revendications vis-à-vis du gouvernement.
« Travailler sous l'œil du loup »
Pour la présidente de la FNO, il est important de ne pas défendre une gestion différenciée de la prédation. « Il faut gérer le problème au niveau national, le loup est partout en France et il est incompatible avec tous les élevages », souligne Michèle Boudoin. Elle appelle même à une gestion européenne : « Le loup est une nuisance pour l'élevage ovin européen, déjà fragilisé par la conjoncture ».
Elle remet également en cause la conditionnalité des indemnisations à la mise en place de mesures de protection, jugées inutiles par la FNO et la FNSEA. « Durant la deuxième attaque, il y avait un double grillage, cela n'a pas empêché la prédation », a raconté Julien Giraud. Le patou, chien de montagne des Pyrénées, autre moyen de protection, est également un sujet de polémique, car il peut s'avérer dangereux pour les touristes. Denise Leiboff a dû interdire la randonnée dans sa commune afin de protéger les touristes, mais aussi pour soutenir les éleveurs. Pour Patrick Bénézit, « il faut renforcer les tirs de défense car les éleveurs ne peuvent pas être derrière leurs troupeaux 24 heures sur 24 ». « Nous vivons et travaillons sous l'œil du loup ! » s'est désolé Julien Giraud. Pour Patrick Bénézit, il faut équiper convenablement les lieutenants de louveterie avec, notamment, des lunettes thermiques. Le préfet de la région, qui a pris son poste il y a quelques semaines, même s'il n'a pu entendre tous les témoignages, a semblé à l'écoute du monde agricole sur ce dossier. Il a convenu que les moyens de protection n'étaient pas toujours efficaces. Il a aussi rappelé que, dans le département, seulement deux loups ont été abattus. Les intervenants ont également souligné que la prédation compromettait l'installation de jeunes et le maintien du pastoralisme.
Pour Christiane Lambert, l'augmentation des attaques est un constat d'échec collectif. Elle souhaite que le gouvernement leur donne les moyens de se protéger. « Les éleveurs ne sont pas des anti-loups acharnés, notre combat ce n'est pas zéro loup, mais zéro attaque ! » a conclu la présidente de la FNSEA.
A consulter la carte de dispersion du loup en France
Centre-Est / Des attaques trop nombreuses
A l’échelle nationale, les données de Géoloup arrêtées au 31 juillet 2018 montrent que les attaques ont encore augmenté entre le 1er janvier et le 31 juillet par rapport à la même période de 2017. Il y a eu 1 380 attaques (1 343 en 2017) qui ont provoqué 5 006 victimes indemnisées (4 820 en 2017).
Dans la zone Centre-Est de la presse agricole de l’Apasec(1), le nombre de constats d’attaques est en léger recul avec 269 attaques (314 en 2017) et 939 animaux indemnisés (1 065 en 2017). Ce niveau de prédation est « insupportable » pour les éleveurs et menace la présence de l’élevage de plein air, rappelle la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes.
Deux nouveaux départements touchés
Si les départements du Jura et de la Saône-et-Loire n’ont pas encore recensé d’attaques du prédateur, la Savoie (113 attaques), l’Isère (74) et la Drôme (47) subissent les assauts les plus nombreux. Cela se traduit par un nombre de victimes indemnisées important. 435 bêtes ont été indemnisées en Savoie, 211 en Isère et 179 en Drôme. La Haute-Savoie subit également les affres du carnivore qui a attaqué 24 fois pour 89 victimes. Pour la première année, les troupeaux de la Loire et de la Haute-Loire ont été prédatés. Trois assauts dans la Loire pour 4 victimes, un en Haute-Loire avec 9 victimes. En Ardèche, comme en 2017, le loup a attaqué deux fois et fait 6 victimes dans le troupeau.
Parallèlement aux attaques, le nombre de loups tués dans le cadre des tirs autorisés par le plan loup depuis le début de l’année s’élève à 20 au 25 août 2018. Sur ce nombre, quatre ont été abattus dans la zone Centre-Est, trois en Savoie et un en Isère. Cinq autres loups ont été retrouvés morts en Isère en juin et juillet et un en Savoie. Si le loup tué en Savoie a été braconné et décompté du quota national, les autres ne l’ont pas été car les causes de la mort ne sont pas établies pour quatre d’entre eux. Le loup trouvé le 2 juillet en Isère est probablement mort d’une cause accidentelle.
La mobilisation syndicale donne des résultats
Suite à la visite fin août à Valensole des responsables de la FNSEA, Christiane Lambert, présidente, Patrick Bénézit, secrétaire général, et Michèle Baudoin, présidente de la FNO, c’est le préfet coordonnateur, Stéphane Bouillon, qui s’est rendu dans les Alpes-de-Haute-Provence. Il n’a pu que constater les dégâts du loup sur les troupeaux et a annoncé, dans la foulée, l’octroi de tirs de prélèvement au département. Il s’agit d’une première victoire pour les organisations représentant les éleveurs.
La FNSEA, JA et la FNO poursuivent leur combat pour que « tous les départements qui recensent des attaques de loups sur les troupeaux disposent eux aussi de tirs de prélèvement ». Les organisations se battent aussi pour que les tirs de défense renforcés soient octroyés dès les premières attaques - y compris dans les cœurs de parcs nationaux - et que les tireurs soient équipés de lunettes de visée thermique.
C. P.
(1) Région Région Rhône-Alpes + Jura + Saône-et-Loire.
Témoignages
Marie-Laure Mauny, éleveuse d’ovins à Sousville (Isère) /
“ On nous indemnise pour qu’on la ferme ”
«Nous avons mené nos brebis en Savoie, dans la Haute-Maurienne, le 24 juin. Les attaques ont débuté une semaine après. C’est un troupeau qui n’est pas gardé, entouré de barrières naturelles. Cela fait 20 ans que nous allons sur cette montagne, il n’y a jamais eu de problème. Dans la semaine du 15 août, nous avons pris la décision de ramener les brebis à tout prix. Il a fallu trouver un transporteur. Ce n’était pas donné. Mais il était temps. Sur 1 120 brebis et agneaux, nous en avons ramené 925. 108 ont été expertisées. Il nous en manque 70. Il y a deux loups dans cette montagne. Les louvetiers sont intervenus, puis la brigade loup, mais ils n’ont pas pu les approcher. On nous a conseillé de faire garder le troupeau l’an prochain. Nous sommes dégoûtés. Nous ne savons pas quoi faire. Chercher une autre montagne ? Cela remet tout notre système de production en cause. Habituellement, les agneaux étaient vendus directement à la descente d’alpage. Ils étaient gras et beaux. Faut-il revoir les agnelages ? Garder les bêtes à l’intérieur et donner des granulés ? Mais cela coûte plus cher. Nous sommes obligés d’aller de l’avant. Il y a des investissements, des jeunes qui viennent de s’installer. Mais dans 20 ans, il n’y aura plus une bête en montagne. On nous indemnise pour qu’on la ferme. Je ne le supporte plus. » I. D.
Anja Fagerer, éleveuses de brebis à Zwiesel (Allemagne)
Nous devons agir rapidement ”
«Je suis éleveuse de 250 brebis à Zwiesel, en Allemagne depuis 1991. Ici, le loup arrive à grande vitesse. Depuis une dizaine d’années, nous estimons qu’il y en a 30 % de plus tous les ans. Les politiques européens dorment, ils n’ont jamais vu un loup ! En attendant, les éleveurs se font attaquer. J’ai de la chance, je ne l’ai jamais été mais je connais plein de confrères qui sont à bout et déplorent de nombreuses pertes d’une année sur l’autre. On nous dit d’acheter des chiens, d’investir pour se protéger des attaques mais cela n’est malheureusement pas suffisant. Le loup est devenu un grand problème pour les agriculteurs mais aussi pour les citoyens, pour le tourisme… On voit bien qu’il n’a peur de rien, qu’il s’approche de plus en plus des lieux habités. Nous devons dire stop dès maintenant et agir rapidement »
Anne-Marie Sarrazin, éleveuse de brebis à Chabestan (Hautes-Alpes) /
“ Quand ça tape, ça tape fort ! ”
«L’arrivée du loup nous rend paranos, quand on ouvre les portes le matin, qu’on va mettre les brebis au parc, on le sait, les chiens le sentent, il est là. Aujourd’hui, toute notre façon de travailler a été remise en question, sur les alpages, dans nos bergeries au quotidien. Le nombre d’attaques augmente. Avant elles étaient petites, aujourd’hui les meutes sont grosses. Donc quand ça tape, ça tape fort ! J’ai un fils qui a treize ans et ne rêve que d’une seule chose, être agriculteur. Et moi, j’espère qu’une seule chose aussi, c’est qu’il ne le soit pas dans ces conditions. Aujourd’hui, le loup pose une vraie question de société. Qu’est-ce qu’on veut faire de notre agriculture, de notre élevage et de nos alpages ? Dans les exploitations moutonnières, on n’a pas la possibilité de faire autre chose. On ne fera jamais pousser des asperges là où les brebis mangent, c’est sûr. Est-ce qu’on fait le choix de dire « tant pis, on se sépare de l’élevage mais c’est raisonné ? ». Il faut que ce soit clair et qu’on nous le dise. On ne peut pas revenir à une gestion du loup telle qu’elle était il y a quinze ans, alors qu’on sait que les meutes évoluent, que les territoires s’étendent… On a des autorisations de tirs, certaines fois ; on nous dit « défendez-vous ». Non, il faut que ça s’arrête ! Ce n’est pas possible, on ne peut pas vivre dans ces conditions-là. On n’est pas des monstres, on ne veut pas que le loup disparaisse mais il faut que cette pression s’arrête parce que sinon c’est notre élevage qui va disparaître »