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EMPLOI SAISONNIER

« Nous avons besoin de nos saisonniers étrangers »

L’arrivée des salariés agricoles étrangers sur le sol français est l’une des questions du moment pour bon nombre d’exploitants agricoles. Jérôme Volle, président de la commission emploi à la FNSEA, revient sur les besoins forts de main-d’œuvre de la profession.
« Nous avons besoin  de nos saisonniers étrangers »

Suite à la prise de parole du ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, le 7 mai annonçant une dérogation possible pour les saisonniers de l'Union européenne (UE) de franchir la frontière française pour « motif économique impérieux » et avec un contrat de travail, quels blocages persistent encore sur la venue des saisonniers étrangers en France ?
Jérôme Volle : « Après cette prise de parole de Christophe Castaner, aucun arbitrage n'a eu lieu sur les modalités de cette dérogation. Le gouvernement a indéniablement du mal à trancher sur la venue des saisonniers étrangers. Sur le terrain, les situations sont très divergentes. Certains travailleurs arrivent à passer la frontière française, d'autres, exactement au même endroit, avec les mêmes contrats de travail, à des horaires différents, se font refouler. Et quand vous avez traversé toute l'Espagne pendant des heures pour enfin arriver à la frontière française, vous n'avez pas bien envie de revenir sur vos pas ! Ce que nous refusons, c'est que ces saisonniers étrangers aux contrats de travail régularisés attendent des jours et des jours à la frontière alors que nous avons un réel besoin d'eux dans les champs. »

Qu'avez-vous entrepris pour débloquer la situation ?
J. V. : « Nous avons alerté les ministères de l'Intérieur et de l'Agriculture car cette situation amène beaucoup d'incompréhension, à la fois chez les employeurs et les salariés. Aujourd'hui, nous demandons simplement que ce nouveau protocole soit connu, reconnu et appliqué une bonne fois pour toutes. Cette dérogation nous a donné beaucoup d'espoir et de perspectives, nous nous sommes dit que les récoltes de l'année n'allaient pas être remises en cause mais avons déjà dû trouver des solutions pour combler le manque de main-d'œuvre (lire encadré). Une instruction complémentaire devrait tomber d'ici quelques jours pour que nous soyons enfin fixés sur les modalités de l'emploi saisonnier des étrangers. Les seules informations que nous connaissons à ce jour, c'est que chaque salarié devra détenir une attestation de déplacement international dérogatoire et un contrat de travail en bonne et due forme, conditions sine qua non sans lesquelles nous ne pourrons pas les accueillir. »

Quelles règles les saisonniers extra-européens devront-ils respecter dans le cadre des contrats de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ?
J. V. : « Pour les saisonniers extra-européens recrutés dans le cadre de contrats dits OFII, (ndlr : souvent des Tunisiens et des Marocains), aucune dérogation n'est attendue pour le moment. Néanmoins, après de longues semaines de négociations, la FNSEA a obtenu un accord : la prolongation de la durée annuelle de séjour des saisonniers extra-européens de six à neuf mois, à condition que les travailleurs soient dotés d'une carte de séjour pluriannuelle (CSP) et qu'ils aient été présents en France à la date du 16 mars 2020. Si leur présence est acceptée pendant trois mois de plus sur le territoire français, il n'y a pas de raison que leurs contrats de travail ne soient pas eux-aussi autorisés. Pour les saisonniers hors UE ne se trouvant pas en France à cette date-clé, nous espérons pouvoir bénéficier d'autres dérogations. »

Une possible quatorzaine s'imposera-t-elle à tous les saisonniers agricoles étrangers ?
J. V. : « A ce jour, la question de la quatorzaine n'a pas encore été tranchée. A priori, elle ne s'appliquera pas obligatoirement aux travailleurs d'un pays membre de l'UE mais rien n'est encore définitif. L'Espagne, par exemple, a mis en place une quatorzaine pour tous les salariés venus de l'étranger. Quoi qu'il arrive, nous avons prévu de mettre en œuvre le plus gros protocole sanitaire possible dans nos exploitations. Nous prendrons la température de nos saisonniers s'il le faut, ferons attention à ne pas mélanger les équipes... En même temps, il faudra que l'on soit en capacité de travailler dans de bonnes conditions. Economiquement nous avons besoin de nos travailleurs étrangers. Je comprends la peur de voir réapparaître l'épidémie mais nous ne souhaitons vraiment pas la mise en place de mesure qui immobiliserait nos équipes et représenterait des coûts supplémentaires pour les employeurs. »

Un protocole sanitaire a été signé entre la FNSEA et quatre syndicats de salariés. Avez-vous plus d'informations sur les conditions sanitaires d'accueil et d'hébergement à respecter ?
J. V. : « Les producteurs sont invités à mettre à jour le document unique d'évaluation des risques professionnels (DUER). Ce document doit tenir compte de la situation sanitaire dans toutes les composantes de l'exploitation. L'inspection du travail est très regardante sur les conditions d'accueil des saisonniers en général, encore plus sur celles des travailleurs étrangers. Quoi qu'il arrive, il va falloir qu'on s'adapte en prenant en compte tout type de logement pouvant accueillir les saisonniers à des prix acceptables. Nous réfléchissons à plusieurs options : campings municipaux, gîtes, maisons de la saisonnalité, centres de formation, hébergements collectifs ou individuels. Nous sommes en train de travailler sur une piste d'hébergement avec Action logement. Suivant les décisions qui seront prises, nous ferons de notre mieux pour respecter le protocole sanitaire sans mettre en difficulté les exploitations. » 

Propos recueillis par Alison Pelotier

 

La main-d’œuvre étrangère expérimentée remplacée par des novices

Pour faire face au manque de main-d’œuvre étrangère, un grand nombre d’agriculteurs a fait appel à des saisonniers inexpérimentés, au chômage partiel depuis le début du confinement. Ces personnes réputées moins efficaces retourneront bientôt au travail, si ce n’est pas déjà le cas. « Les premiers étudiants sont en train d’arriver dans les champs, j’espère sincèrement qu’on arrivera à joindre les deux bouts. Le pire, c’est de ne pas avoir de visibilité et de devoir gérer une organisation managériale très compliquée », affirme Jérôme Volle, président de la commission emploi à la FNSEA. « C’est vrai que les employeurs sont habitués à travailler avec les mêmes saisonniers, souvent étrangers, qui maîtrisent parfaitement les tâches. Nos métiers demandent beaucoup de gestes précis à exécuter, une capacité à les répéter plusieurs fois par jour… Choisir un bon abricot, aussi simple que cela puisse paraître, ce n’est pas une tâche facile, ça demande un certain œil, une certaine expertise », ajoute-t-il. Le recrutement via Pôle emploi et le bouche à oreille peut, selon lui, donner de très belles surprises. « Cela a été mon cas, je regrette de devoir bientôt me séparer de deux personnes qui vont reprendre leur travail. Ils ne viennent pas du tout du monde agricole mais m’ont beaucoup aidé. C’était une très belle expérience. Comme quoi, il ne faut pas forcément être fils ou fille d’agriculteurs pour réussir dans nos métiers ! »
A. P.