« Nous ne mourrons pas du manque d'eau potable ici dans la Drôme »
Sollicités par la FDSEA et les Jeunes agriculteurs de la Drôme, Thierry Devimeux, préfet, est venu à la rencontre des agriculteurs irriguants du Nord-Drôme inquiets de la baisse des prélèvements en eau qui leur est imposée.
Agriculteurs, représentants de communes, de collectifs d’irrigation, de services de la préfecture se sont retrouvés dans le Nord-Drôme, le 11 juillet. Thierry Devimeux, préfet, et Pierre Barbera, à la tête de la direction départementale des territoires, ont écouté les témoignages mêlés de désespoir et d’inquiétudes des exploitants agricoles de ce territoire.
« Nous avons besoin de stockage et de réfléchir à puiser de l’eau notamment dans le Rhône. Les consignes données aux services de l’État, notamment à la DDT, c’est d’être le plus souple possible sur les aspects réglementaires pour faire en sorte de sortir des retenues d’eau, a dit le préfet tout en rappelant les défis climatiques à venir. Aujourd’hui, c’est le coût le principal frein. Nous avons du mal à mobiliser les fonds européens dédiés. La construction de retenues doit être un axe de travail pour tous les acteurs afin que l’excédent d’eau puisse être stocké. Nous devons réfléchir à la ressource : recharger les nappes, faire des retenues, voir si techniquement nous pouvons nous appuyer sur le Rhône et l’Isère. »
« C’est de plus en plus dur psychologiquement »
Le rendez-vous avait été fixé à proximité de l’exploitation de Stéphane Pousse, producteur de fruits et de céréales sur 140 hectares à Saint-Jean-de-Galaure. Le professionnel a troqué sa monoculture de maïs contre un modèle plus diversifié et résilient composé de plantations moins gourmandes en eau : châtaigniers, noyers, amandiers et pistachiers.
« Nous avons réalisé des investissements sur quinze ans car nous devions nous adapter. Aujourd’hui, nous arrivons en production et nous n’avons plus de solutions pour notre avenir. Nous aimons notre métier mais c’est de plus en plus dur psychologiquement, a confié l’exploitant agricole au préfet. Aujourd’hui, avec les restrictions d’eau, nos cultures sont menacées, nous risquons de ne même pas pouvoir les vendre, personne n’en voudra si les produits font cette taille. » Pour illustrer ses propos, il a ramené deux abricots, deux amandes et deux noix qui n’ont pas reçu la même quantité d’eau : la différence de calibre saute aux yeux.
Stéphane Pousse a ramené deux abricots, deux amandes et deux noix qui n’ont pas reçu la même quantité d’eau : la différence de calibre saute aux yeux. ©ME-AD26
« Il faut au moins compter 4 000 m³ à l’hectare pour des noyers ou des châtaigniers. Aujourd’hui, le Syndicat d'irrigation drômois (SID) nous limite à 3 000 m³ et l’OUGC Drôme à 2 000 m³. Vous pouvez y ajouter l’allongement des périodes d’étiage et les plans de sécheresse, énumère Lilian Berthelin, agriculteur à Saint-Uze et représentant de l'association départementale des irrigants individuels (Adarii). Sur un blé, par exemple, qu’il a fallu irriguer dès début juin, nous avons déjà consommé presque tout nos volumes autorisés en période d’étiage. Le fait de modifier de quinze jours la durée de cette période a un impact direct sur les exploitations ».
Employé depuis 2010 et installé depuis 2018 sur l’exploitation familiale à Saint-Martin-d'Août, Christophe Bourrut souhaite conserver « son assurance climatique », le volume d’eau dont il a besoin pour irriguer ses cultures. « Actuellement, je n’arrose que vingt hectares sur quarante alors qu’ils sont tous irrigables. Pour m’adapter, je pratique la culture sèche. Il ne faut pas que ça baisse davantage, défend l’éleveur. Nous avons fait de gros investissements dans l’irrigation et pour réduire notre consommation mais si nous devons baisser encore, la ferme ne pourra pas maintenir son activité ». Un problème aussi soulevé par Stéphane Pousse qui a choisi de privilégier l’irrigation de ses noyers qui bénéficient d’une meilleure plus-value sur le marché.
« Nous avons besoin d’une décision forte »
Lilian Berthelin a souhaité recentrer les discussions sur les problématiques du Nord-Drôme. « Nous avons la rivière de la Galaure sur laquelle nous nous basons pour les arrêtés sécheresse et nous avons la nappe de la molasse pour le reste. La nappe de molasse, c’est la même de l’Herbasse à la Plaine de Valence. Pourquoi, là-bas, il y a 15 % de baisse demandée et ici 40 % alors que nous sommes sur la même nappe ? Comment expliquez-vous une telle injustice ?, a demandé l’agriculteur au préfet. Vous avez remis des trophées Gouttes d’eau à des collectivités pour récompenser leurs efforts de sobriété en eau, alors que nous ça fait plus de quinze ans que nous en faisons des efforts. Nous aussi nous demandons plus de souplesse. »
« Comment expliquez-vous une telle injustice sur ce territoire ? », a demandé Lilian Berthelin au préfet en référence à la baisse de 40 % des volumes d’eau prélevables dans la Galaure. ©ME-AD26
Plusieurs agriculteurs ont interpellé le préfet sur le niveau de la nappe. « Historiquement, les volumes prélevables sont arrivés en 2012-2013. L'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea) avait fait une étude sur le territoire qui avait démontré que si nous pratiquions cette baisse, c’était la mort du territoire agricole. Nous avons tous dit qu’il fallait faire quelque chose et se bouger. Les agriculteurs ont fait leur part. La balle est dans votre camp. Aujourd’hui, je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais c’est la fin de l’agriculture, a alerté Christian Nagearaffe, président du Comité interprofessionnel de la noix de Grenoble (CING). Nous sommes au bout du système. La situation est très grave. Nous avons besoin d’une décision forte pour faire du stockage massif et nous laisser du temps. Vous nous dites que nous perdons de la ressource sur la nappe ? Regardez sur le long terme. Nous n’avons pas épuisé ces ressources. C’est notre trésor là-dessous et personne ne doit dire qu’on a empiété sur ses capacités. »
Lors de cette réunion, Bernard Vallon, président du SID a réitéré son soutien aux producteurs. « Nous allons devoir adapter nos contrats. Il faut laisser de l’eau aux agriculteurs pour sortir des projets au moins sur les cinq années qui arrivent. »
Le PTGE peut « faire de belles choses »
D’autres ont émis l’idée d’imposer des quotas à l’ensemble des utilisateurs. « Il faudrait mettre tout le monde sur le même piédestal. Pourquoi le monde agricole devrait assumer seul ces baisses de consommation d’eau ? », soulignent certains agriculteurs présents. Et le préfet de rappeler que l’agriculture est la première utilisatrice d’eau du département. De son côté, Jean-Pierre Royannez, président de la chambre d’agriculture et de l'OUGC Drôme, rappelle les efforts déjà réalisés par la filière céréales.
De nombreux agriculteurs s'étaient déplacés pour assister à cette rencontre. ©ME-AD26
« Nous observons une baisse de 45 % des surfaces de maïs sur le département », précise-t-il, tout en déplorant la baisse de volumes prélevables votée au sein du Sage*. La baisse que vous demandez sur la Galaure, elle est deux fois plus importante que prévu. Aujourd’hui, le bout du bout, nous y sommes. Si vous ajoutez plus de restrictions, cela sera impossible de continuer. Peut-être devrions-nous penser à modifier la loi sur l’eau afin que l’État ne soit plus obligé de tout couper. On ne mourra pas de l’eau potable ici dans la Drôme, nous avons une réserve et nos générations futures l’auront encore, a-t-il ajouté. Il nous faut travailler pour remettre en place cette nappe qui est phénoménale et qui fait des envieux partout en France. Les arrêtés sécheresse aussi, il faut pouvoir sortir de cette contrainte. Revenons sur du terre-à-terre. Les volumes d’eau imposés aggravent la situation du territoire. Il faut améliorer la situation des milieux. Il n’y a pas de guerre entre les différents acteurs dans la Drôme. Ces PTGE, si on leur laisse la main avec tous les acteurs qu’ils regroupent, nous pouvons en faire de belles choses ».