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Apiculture

La gelée royale française face à la Chine

À l’occasion des trente ans du Groupement des producteurs de gelée royale (GPGR) en fin d'année dernière, une grande partie des producteurs français se sont réunis à Voguë (Ardèche). Focus sur ce produit d’exception, qui tente de se faire une place sur un marché dominé par l’import.

La gelée royale française face à la Chine
MM
Le groupement des producteurs français de gelée royale a fêté ses trente ans à Vogüé, le 26 novembre dernier. L'occasion de se retrouver pour un moment convivial entre producteurs installés partout en France.

Précision, rigueur, exigence : la gelée royale est un produit unique, joyau de l’apiculture. Sur le marché français, 98 % de gelée royale sont importées, contre seulement 2 % produites en France. Alors pour protéger la gelée royale française et ses producteurs, le Groupement des producteurs de gelée royale (GPGR), créé en 1995, s’est doté de plusieurs missions. « L’objectif du groupement est d’acquérir des savoir-faire, de les partager et de produire une gelée royale de haute qualité, de type 1. C’est-à-dire une gelée royale produite à partir d’abeilles nourries exclusivement au miel et au pollen, qui n’est pas congelée et qui est conservée dans son état naturel », explique Caroline Bessière-Ailloud, présidente du GPGR et productrice. Une charte de qualité détaillant les méthodes de production accompagne les producteurs adhérents. Hygiène, greffage, extraction, conditions de conservation, traçabilité… Tout y est.

Des parts de marché à développer

Si le marché est de niche, il est aussi très fluctuant. « Lors des années Covid, la gelée royale a connu une forte demande, notamment pour ses vertus en tant que complément alimentaire et pour booster l’immunité », se souvient Mathieu Sibuet, producteur de gelée royale dans la Drôme, avec une soixantaine de ruches en production pour environ 80 kg de gelée royale par an. Cependant, depuis 2023 et 2024, la conjoncture économique est devenue moins propice à l’achat de gelée royale française. « Nous sommes positionnés avant tout sur la gelée royale fraîche, pure, bien que l’ensemble des 172 tonnes consommés ne soit pas uniquement sur ce marché, ajoute-t-il.  Il y a d’autres marchés sur lesquels nous devons nous établir : la cosmétique, les produits transformés… D’ailleurs, nous venons de développer une gamme avec la coopérative de gelée royale française (Mozac, dans le Puy-de-Dôme, NDLR), qui va nous permettre de nous positionner sur des parts de marché qui ne sont pas encore exploitées par les producteurs ». En créant ces nouveaux espaces de commercialisation, selon le producteur, « cela permettra de sortir du creux de la vague ». Du côté de la clientèle, la gelée royale séduit un public assez large, selon la présidente : « Ça peut aller du particulier à l’apiculteur revendeur, aux pharmacies… » 

Face à la Chine

L’une des autres missions de l’association est « de promouvoir et valoriser le travail des producteurs français, tout en luttant contre l’importation massive de ce produit ». Car face aux producteurs français, un pays se distingue particulièrement sur le marché de l’importation : la Chine. « Nous sommes concurrencés par cette importation massive qui applique des prix auxquels nous ne pouvons absolument pas nous aligner sans nous mettre en danger », indique la présidente du groupement. En vrac, la gelée royale française se vend en moyenne à 1 170 euros le kilo (€/kg), contre environ 25 €/kg pour la gelée royale d’importation chinoise. 
À titre comparatif, 10 grammes de gelée royale française coûtent environ 23 € sur le marché. « C’est un produit de niche très énergivore et qui demande un gros coût de production, puisqu’on nourrit au miel et au pollen, précise Caroline Bessière Ailloud. C’est donc une production parallèle qu’on ne va pas vendre. » 
De plus, produire de la gelée royale prend énormément de temps : environ 60 h hebdomadaires pour 40 ruches. « Cela demande une abeille spécifique, qu’il faut élever, donc des compétences techniques apicoles poussées », souligne-t-elle (voir encadré). « De plus, le territoire français est petit et il y a énormément de producteurs en Chine, où il y a une forte activité professionnelle apicole, mais avec des méthodes de production différentes des nôtres et une production vendue à bas prix, de qualité moindre, car il y a beaucoup de nourrissements au sirop. La gelée y est congelée, décongelée, puis recongelée. Ce n’est pas du tout le même produit », poursuit Caroline Bessière Ailloud, tout en restant prudente pour éviter les allégations. « Au sein du groupement, nous avons une commission chargée des projets de recherche pour évaluer l’impact des conditions de production et de conservation sur le produit et des effets de la décongélation et de la recongélation », explique de son côté, la directrice du GPGR, Ludivine Forge. De plus, « nous savons que nourrir les abeilles avec du sucre affecte leurs pratiques et la qualité de la production, car cela influence le développement des larves ».

Quid de la législation ?

Contrairement au miel, aucune législation ne régit la gelée royale en ce qui concerne l’obligation de mentionner le pays d’origine de production. Un flou savamment entretenu, d’autant plus que les drapeaux français, apposés sur les emballages, alimentent la confusion pour le consommateur. « Il y a de la fraude, il faut être vigilant sur l’étiquetage. Par exemple, certains conditionneurs importent de la gelée étrangère, la conditionnent en France et y apposent le drapeau français, ce qui trompe le consommateur », affirme la présidente. Le GPGR en a d’ailleurs fait son cheval de bataille : « Nous nous battons pour que la législation change. En 2025, nous avons déposé un dossier pour alerter la filière, les syndicats, les associations de consommateurs et le faire remonter aux parlementaires européens, car il n’y a pas de textes encadrant cette pratique. Ceux qui existent ne sont pas suffisamment stricts. Il faut que l’indication d’origine devienne obligatoire pour la gelée royale. »  

Marine Martin

 En chiffres

Le groupement compte 112 adhérents.

33,3 % de producteurs sont certifiés GRF bio.

Chaque année 2,9 tonnes sont produites au GPGR.

Consommation française : 175 tonnes de gélée royale sont consommées en moyenne par an. 120 tonnes en tant que complément alimentaire.
40 tonnes utilisées pour des produits alimentaires et 15 tonnes en cosmétique.

Catherine Sallier, pionnière du GPGR

Les trente ans du groupement des producteurs de gelée royale (GPGR) a été l'occasion de rendre hommage à ses pionniers. Parmi les cinq membres fondateurs, figure Catherine Sallier, apicultrice professionnelle pendant trente-cinq ans, à Chalencon (Ardèche). 
Doter la gelée royale d’une définition
Quand elle revient sur son parcours, Catherine Sallier évoque la première fois où elle a entendu parler de la gelée royale, par sa clientèle. « C’était en 1991, sur le marché de Privas. Je ne connaissais personne qui en produisait », se souvient-elle. Nullement découragée, elle apprend sur le tas et commence la production avec environ trois kilos par an. 
À l’époque, la production française était presque inexistante et aucun marché n’avait émergé : « J’ai dû réinventer la production, la totalité venait de l’étranger ». En 1995, après avoir 
découvert que des apiculteurs, également producteurs de gelée royale, proposaient des stages, elle part se former une journée du côté de Bourges (Cher). Ce stage devient le point de départ du groupement : « Les producteurs étaient tous de la même famille et avec moi, qui venait de l’extérieur, nous avons pu créer le groupement. Nous étions des pionniers. C’était une dynamique incroyable, nous voulions faire quelque chose ensemble. À l’époque, la gelée royale n’avait même pas de définition ». Peu à peu, la filière se structure, les techniques s’affinent, les professionnels partent se former à l’étranger. Le groupement, initialement composé de cinq membres, s’agrandit. « Chacun a trouvé sa place, nous avons progressé sur les cupules et les techniques. Chaque découverte était partagée pour avancer collectivement », raconte l’Ardéchoise, conservant un souvenir encore vif de ces années d’émulation collective. « Notre premier objectif était de définir un produit qui puisse être analysé et reconnu comme de la gelée royale. » Lorsque la définition de la gelée royale a été établie, cela a constitué un élément fondateur pour le groupement : « Nous avons pu apposer le logo Gelée royale française sur nos productions pour les rendre visibles et reconnaissables ». Peu à peu, les producteurs ont pu augmenter leurs prix et leur production. « Quand j’ai commencé, je récoltais 100 grammes par ruche, je suis passée peu à peu à 1,5 kg. »
Une activité prisée par les apicultrices
D’ailleurs, l’ancienne apicultrice tire une autre fierté de la création de ce groupement : « Personnellement, j’avais une motivation particulière pour les femmes (elles représentent d’ailleurs plus de la moitié des adhérents du GPGR, NDLR) , explique-t-elle. Je me rappelle avoir palettisé mes ruches avec un chargeur pour la transhumance, quand je me suis installée seule en 1989. J’ai même passé mon permis poids lourds. Quinze ans plus tard, je voyais mes collègues féminines faire de la transhumance à la main, en portant tout, avec la production de gelée royale, il n’y avait pas besoin de transporter les ruches. Beaucoup de femmes ont donc développé cette activité, c’est une autre façon de créer de l’emploi », témoigne Catherine Sallier.
Désormais à la retraite, Catherine Sallier, est devenue la témoin privilégiée de l’association dont le dynamisme ne faiblit pas et porte un regard bienveillant sur son évolution. L’héritage qu’elle a laissé au groupement perdure, guidé par les mêmes valeurs, tout en mettant le cap vers l’avenir. 

M. M.