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Des cochons néo-zélandais pour désherber la vigne

VIGNOBLE INNOVANT / À Lantignié (Rhône), dans le vignoble du Beaujolais, Raphaël Chopin expérimente une méthode aussi surprenante qu’efficace : faire travailler des cochons kunekune dans ses vignes. Une pratique encore marginale, mais qui suscite déjà un vif intérêt dans la profession.

Par Léa Rochon
Des cochons néo-zélandais pour désherber la vigne
©Léa Rochon / Apasec
Cette race de cochons nains fouille le sol et consomme les racines d’adventices, ce qui limite considérablement leur repousse.

C’est une vidéo qui lui a valu de nombreux coups de téléphone. Il y a quelques mois, l’équipe faisant la promotion des vins du Beaujolais s’est rendue sur l’exploitation de Raphaël Chopin afin d’y rencontrer ses nouveaux collègues de travail : 3 cochons kunekune. Des images visionnées plus d’un million et demi de fois sur le réseau social Instagram et qui ont suscité de nombreux commentaires. « J’ai reçu des appels de viticulteurs, maraîchers et même d’arboriculteurs de la France entière pour en savoir plus, certains pensaient même qu’on pouvait les laisser en totale liberté », réagit le producteur, encore amusé par la situation.

Une expérimentation née d’une contrainte

Installé en bio à Lantignié (Rhône), Raphaël Chopin cultive 7 hectares (ha) répartis entre les crus morgon, régnié et beaujolais villages. En 2023, le jeune vigneron se lance dans une expérimentation peu conventionnelle : introduire des cochons néo-zélandais afin d’entretenir l’une de ses parcelles, envahie de mauvaises herbes et difficilement mécanisable. « Le sol est argilo-granitique, passer le tracteur était un cauchemar », explique-t-il. Sans parler du dévers et de la proximité de la route, qui rendaient la pratique particulièrement dangereuse. « Cette parcelle était devenue si peu productive, avec un rendement à 15 hectolitres (hl), que j’hésitais même à l’arracher… jusqu’à ce que des amis viticulteurs en Provence me parlent de ces cochons ! » Leur particularité ? Une morphologie qui ne leur permet pas de lever la tête très haut, les empêchant ainsi d’atteindre les feuilles et grappes de la vigne.

Après quelques recherches, le viticulteur trouve un élevage de cochons kunekune en Saône-et-Loire, à 70 km de son domicile. Achetés 150 € chacun, un mâle et une femelle rejoignent l’exploitation, avant qu’un petit ne vienne compléter l’équipe. Trois ans plus tard, le vigneron l’admet : cette idée, au départ présenté comme un coup de poker, s’est révélée plus que concluante. « Je les installe dans la vigne juste après les vendanges et durant tout l’hiver, afin qu’ils mangent les mauvaises herbes qui font concurrence à la vigne. » Selon lui, le résultat est déjà très positif. Son rendement est passé de 15 à 30 hl par hectare, les bois de ses vignes ont triplé de volume et les trèfles ont progressivement remplacé les adventices. « Les cochons me permettent de diviser le travail du sol par 5. Sans parler du fait que leurs déjections apportent de l’azote au sol, qui est désormais rouge et noir. Les vers de terre sont revenus, signe d’une certaine richesse. » Après avoir longuement observé le travail de ses petits travailleurs, Raphaël Chopin n’hésite pas à parler d’un « cercle vertueux ». « Les cochons mangent d’abord le dessus de la mauvaise herbe, que j’appelle des peillons, puis retournent le bulbe pour s’attaquer aux racines. Le tout finit ensuite en déjections et les trèfles reprennent le dessus, ce qui est une espèce bien plus facile à gérer. » Outre leur efficacité, ces animaux ont aussi un intérêt économique non négligeable : peu de complémentations alimentaires et un simple vaccin à effectuer dès leur arrivée. Aux beaux jours, lorsque les premières feuilles apparaissent, le vigneron les déplace dans un verger. « Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’animaux gourmands. Mieux vaut ne pas prendre de risques, surtout lorsqu’ils ont déjà arraché toute la mauvaise herbe dans la parcelle », ajoute-t-il. Très robuste, cette race de cochons a seulement besoin d’un abri sous des arbres lors des fortes chaleurs, ou d’une cabane, construite pour l’occasion par la famille et baptisée avec humour « la cabane des cochons ».

Une autre manière de penser la vigne

Le vigneron l’admet, le sourire aux lèvres : travailler avec des animaux change le rapport au métier. « Ce sont des animaux très sociables », glisse-t-il, tandis que l’un d’eux s’approche pour profiter de quelques caresses, avant de retourner à sa tâche. Cette expérience suscite aussi des réflexions plus larges dans la profession. « Même les viticulteurs qui utilisent de la chimie commencent à se dire que ce n’est finalement pas si bête et que ça ne coûte quasiment rien… même si je sais pertinemment que je ne pourrai pas dupliquer cette méthode sur toutes mes parcelles, tant le travail du sol reste important. » Conscient que ses rendements en bio n’atteignent pas ceux du conventionnel, Raphaël Chopin ne reviendrait pourtant en arrière pour rien au monde. « Ayant connu la partie chimique et maintenant le bio avec des animaux, je préfère continuer comme cela », affirme-t-il sans hésitation. Avec un prix de 15 € la bouteille issue de cette parcelle, le vigneron estime avoir trouvé un équilibre. Prochain projet ? Créer une étiquette graphiquement marquante, inspirée de ses compagnons à quatre pattes — une idée soufflée par un importateur japonais, séduit par cette histoire de trois petits cochons.

Léa Rochon

Léa Rochon / Apasec
Léa Rochon / Apasec
Léa Rochon / Apasec
Léa Rochon / Apasec
Léa Rochon / Apasec
Léa Rochon / Apasec
Léa Rochon / Apasec
CHÂTEAU DE PONCIÉ

Dans les pas de Raphaël Chopin

S’il a été précurseur dans le Beaujolais, Raphaël Chopin est loin d’être le seul viticulteur à avoir introduit des cochons kunekune dans ses vignes. À une dizaine de kilomètres, le Château de Poncié n’a pas hésité à le contacter afin d’échanger à ce sujet. « Nous avions déjà des moutons que nous introduisons après les vendanges, jusqu’au mois de mars. Nous voulions donc essayer cette piste en complément, même s’il s’agit encore d’une expérimentation », explique le chef de culture, Eddie Lachaux. Propriétaire de 7 cochons, le domaine les installe dans de petits enclos au sein des parcelles. « Sinon, ils s’éparpillent », précise-t-il. Ils sont prioritairement utilisés dans des parcelles complexes ou dangereuses à travailler en tracteur. « Nous les mettons au début du printemps, avant que la vigne ne pousse, ce qui nous permet d’économiser un passage de tracteur. » Si le bilan de l’opération n’est pas encore totalement établi, l’intérêt est déjà perceptible. Selon le producteur, l’impact sur la fertilisation et le travail du sol est bel et bien constatable.