Pas d’interdiction du glyphosate, sans alternative
les responsables professionnels agricoles qui demandent du temps et des solutions pour s'adapter.
Par la voix de son Premier ministre, Édouard Philippe, le gouvernement a exprimé sa volonté de « trouver les conditions d'une transition raisonnable vers la sortie du glyphosate ». Après avoir tenu des propos très fermes sur l'interdiction du glyphosate, le gouvernement a assoupli sa position fin septembre. « Le Premier ministre a demandé au ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation et au ministère de la Transition écologique et solidaire de lui présenter - avant la fin de l'année et en fonction des conclusions des États généraux de l'alimentation - les conditions d'un plan de sortie du glyphosate, compte tenu de l'état de la recherche et des alternatives disponibles pour les agriculteurs », a fait savoir un communiqué de Matignon le 25 septembre. Pour la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert, cette communication « décrispe » la position initiale du gouvernement. « Les termes ont légèrement évolué, on parle maintenant de plan de sortie du glyphosate compte tenu de l'état de la recherche et des alternatives », poursuit Christiane Lambert, qui rappelle que sans alternatives, interdire le glyphosate en France conduirait l'agriculture dans une impasse.

Cette dernière estime cependant que « Nicolas Hulot a senti qu'une interdiction sèche au 1er janvier 2018 n'est pas tenable ». Il n'y est d'ailleurs pas favorable a indiqué le président de JA, Jérémy Decerle, après sa rencontre avec le ministre le 26 septembre. Si Jeunes agriculteurs est conscient que l'agriculture doit évoluer, il faut « du temps et des moyens afin que la transition ne se fasse pas brusquement au détriment des agriculteurs », souligne Jérémy Decerle. La position actuelle du gouvernement convient davantage aux agriculteurs mais Christiane Lambert précise tout de même n'avoir pas d'informations concernant le calendrier. Le communiqué de Matignon rappelle seulement que « le gouvernement réaffirme son engagement d'obtenir avant la fin du quinquennat des progrès significatifs vers l'interdiction de l'usage des substances dangereuses et vers une agriculture moins dépendante aux pesticides ».
Pas de distorsion
À l'échelle européenne, la France va voter contre la ré-autorisation pour dix ans du glyphosate, « une durée trop longue compte tenu des incertitudes qui subsistent sur ce produit », indique le communiqué du Premier ministre. Mais pour Christiane Lambert, « il est hors de question que si l'Europe dit oui, la France dise non ! Pas de distorsion, a dit Emmanuel Macron. Nous saurons lui rappeler », a-t-elle réaffirmé. Même son de cloche chez JA. Le syndicat demande « de l'égalité entre les produits français et les importations ». JA souhaite la « définition d'une stratégie claire et cohérente pour l'agriculture française », afin que les règles ne changent pas sans cesse.
Focus / Des alternatives 16 à 17 fois plus chères pour la SNCF
Si l’on parle beaucoup des conséquences de l’interdiction du glyphosate pour le secteur agricole, les impacts pour la SNCF seraient également extrêmement importants, souligne l’étude de la Fondation Concorde, publiée en juillet 2017.
95 000 hectares de voies sont à désherber pour des raisons de sécurité ferroviaire, des agents et pour les passagers (besoin de circuler rapidement à côté des voies en cas de problème). Pour remplacer le désherbage annuel au glyphosate, réalisé par un train à 60 km/h, le fauchage mécanique se ferait à allure d’homme, soit 6 km/h, et serait difficile à appliquer sur les voies en raison de la grande fréquence des trains. Les alternatives (désherbage thermique notamment) présentent également des difficultés de mise en place et nécessitent beaucoup de main-d’œuvre. Le coût du traitement pourrait donc être 16 à 17 fois plus élevé sans le glyphosate, pour atteindre 500 millions d’euros par an. La SNCF, qui n’a pourtant pas attendu avant de rechercher des solutions alternatives (géotextile pour éviter la repousse de l’herbe sur les voies, soutien à des startups élaborant des robots désherbeurs, etc.) estime cependant avoir besoin d’encore cinq ans pour industrialiser et mettre en place ces solutions. Or, l’interdiction du glyphosate pourrait bien être effective dès 2018.
AGRICULTURE DE CONSERVATION / “ Réduire plutôt qu’interdire ”
Sarah Singla est ingénieur agronome de formation, agricultrice en agriculture de conservation des sols dans l’Aveyron. Interview.
Que peut devenir l’agriculture de conservation des sols sans le glyphosate ?
Sarah Singla : « Elle risque d’être freinée… Aujourd’hui, c’est un outil mais notre objectif est vraiment de développer une agriculture qui va permettre de répondre aux enjeux auxquels on est confronté, dans le cadre du plan Climat, du 4 pour 1 000 qui permettait de stocker du carbone dans le sol. Ce dont on a besoin, c’est que l’on nous aide à trouver des alternatives pour aller encore plus loin demain. »
Existe-t-il justement des pistes d’alternatives aujourd’hui ?
S. S. : « Aujourd’hui, il n’y en a pas. C’est la raison pour laquelle il faut que l’ensemble des acteurs se mettent à nous aider, notamment la recherche : on veut diminuer l’utilisation de ce produit, ok, comment est-ce qu’on peut faire ? »
Y a-t-il aussi un risque d’utilisation de plusieurs désherbants en même temps pour remplacer un seul produit ?
S. S. : « Malheureusement, on va polluer plus, parce qu’on risque d’utiliser plus d’antigraminées, plus d’antidicots, et je ne pense pas que la solution soit là. La solution est plutôt de s’orienter sur comment diminuer l’utilisation, et que ce ne soient pas uniquement les agriculteurs qui cherchent mais qu’il y ait un réel partenariat, que l’on vienne nous aider sur les parcelles à développer une agriculture qui puisse répondre à tous les enjeux. »
N’est-ce pas contradictoire d’utiliser un produit comme le glyphosate tout en prônant la préservation de la vie du sol ?
S. S. : « Non, il faut être très clair : aujourd’hui, toute agriculture quelle qu’elle soit a un impact sur la nature. Une agriculture naturelle, c’est un oxymore. Soit on laisse faire la nature, soit on fait de l’agriculture, mais même l’agriculture biologique a un impact. On s’est rendu compte qu’un travail du sol a plus d’impact qu’un peu de produit phytosanitaire. Le glyphosate, son action est d’arrêter la photosynthèse. Donc temporairement, on arrête une plante en place, mais juste après, comme on met en place une nouvelle culture, cette nouvelle culture réalise de la photosynthèse, sécrète des sucres au niveau des racines, et elle va nourrir la vie du sol. On minimise l’impact, d’autant plus que la dégradation de ces molécules-là, du fait qu’elles soient sur de la matière organique vivante, et par la microbiologie, va se faire beaucoup plus rapidement. »