Phil Hogan visite une exploitation laitière du Vercors
«Bonjour Monsieur le Commissaire, ravi de vous rencontrer ». Une silhouette imposante sort d'une Citroën noire et s'avance d'un pas sûr vers Paul Faure. Jeudi 22 juin, ce n'est pas un jour comme les autres pour cet éleveur installé dans le massif du Vercors. Ce matin, le Commissaire européen à l'agriculture, Phil Hogan visite son élevage, le Gaec des Verts Sapins, pour mieux comprendre les problématiques locales. La vie d'un agriculteur en zone montagneuse est semée d'embûches, Paul Faure est présent pour en témoigner. Si aujourd'hui tous les regards sont tournés vers sa ferme, c'est qu'il a réussi à rendre rentable son activité malgré les difficultés liées à la géographie. Et cela grâce à l'aide de la coopérative Vercors Lait dont il est le président. Aujourd'hui le Bleu du Vercors, le Saint-Marcellin IGP ou encore la faisselle qui sont transformés dans cette laiterie lui permettent de valoriser son lait en produits à haute valeur ajoutée.

La force de l'alliance
« La coopérative a mis du temps à être rentable, la force des 34 exploitations réunies, dont onze biologiques, nous permet de vivre décemment depuis seulement trois ans », explique l'éleveur à Phil Hogan, en traversant l'étable à quelques pas d'une dizaine de veaux. Regard sérieux en direction de Paul Faure, le commissaire européen s'éloigne soudain, et plonge ses deux mains dans un tas de foin. Le nez enfoui dans le fourrage, il prend une longue inspiration, ses souvenirs d'enfance refont surface. « J'ai grandi dans un village similaire en Irlande. Ici, je me sens à la maison », lâche-t-il. La visite continue et les responsables syndicaux présents comptent bien sur ce déplacement pour permettre aux enjeux locaux d'arriver sur les bancs de la Commission européenne et peser dans les négociations de la réforme de la Pac d'après-2020. Si l'éleveur est ravi de mettre en avant son exploitation, il souhaite surtout parler de ses confrères qui ont encore du mal à sortir la tête de l'eau. Pour sa part, il a réussi à rentabiliser son activité en rachetant en 2003 avec d'autres éleveurs, en gestion directe, une laiterie appartenant auparavant à Lactalis. Aujourd'hui, la coopérative Vercors Lait leur permet d'être rémunérés à un meilleur prix : environ 5 à 6 centimes de plus que le litre de lait vendu sur le marché français, soit un prix linéaire de 34,50 cts/l pour le lait conventionnel et 43,50 cts/l pour le lait biologique. « Si la coopérative gagne de l'argent, on distribue des ristournes. Le conventionnel tourne actuellement autour des 38 cts/l ; le bio autour des 45 cts/l », précise le président de la coopérative, installé avec son frère, Éric, sur 117 hectares de terrain.
Et la Pac d'après-2020 ?
« Pour nous les choses marchent bien mais ce n'est pas le cas de tout le monde ». Le constat est évident : « Aujourd'hui, rien que dans notre village on n'est plus que six exploitations », regrette Paul Faure persuadé d'avoir survécu grâce à la dynamique de Vercors Lait. « En montagne, les coûts des bâtiments sont très élevés. Les vaches restent six mois de l'année à l'intérieur, il faut beaucoup d'aliments et de fourrage pour les nourrir », insiste-t-il. L'éleveur s'adresse directement au Commissaire en charge de la Pac : « On est trop dans l'administratif. Un agriculteur ne peut pas être tout le temps dans son bureau. Il faut simplifier les choses. Les aides arrivent trop tard. Nous ne sommes pas trop mal dans le Vercors mais il faut penser aux autres ».
Peu loquace face aux journalistes, Phil Hogan apporte une réponse concise aux enjeux évoqués. « Le système est beaucoup trop complexe, c'est la raison pour laquelle nous avons envisagé de simplifier les choses pour la réforme de la Pac d'après-2020, en essayant de favoriser les investissements pour les petites PME qui travaillent à la fois dans l'agriculture et le tourisme. Nous sommes dans une phase de consultation auprès des exploitants agricoles de l'UE. D'ici la fin de l'année, je publierai nos propositions pratiques ». Pas un mot de plus. La chaleur suffocante et le soleil ardent mettront fin aux questions de la presse. Phil Hogan a eu ensuite l'occasion d'approfondir les sujets autour d'un buffet fermé aux journalistes, en présence de Christiane Lambert, incisive sur la problématique du loup. Des aides plus simples et plus rapides, moins de disparité entre pays européens... La prochaine Pac sera-t-elle à la hauteur des besoins des agriculteurs ? « Pourvu que ce ne soit pas juste un coup de projecteurs sur le Vercors, que ce ne soit pas juste une journée de perdue... », espère Paul Faure.
Alison Pelotier
Débat : la productivité d’une filière
«Créer de la valeur plutôt que partager celle déjà existante », c’est le conseil de Patrick Ramet, président de la raclette de Savoie qui vient tout juste d’obtenir son IGP. L’organisation des filières et leur productivité ont été analysées à Lans-en-Vercors lors du Global Food Forum sous l’œil du retour d’expérience de ceux qui ont osé se lancer à la recherche de valeur ajoutée pour leurs produits à forte empreinte territoriale. « Dans ce monde ouvert, exposé aux risques mais où il y a des opportunités à saisir, il y a des fondamentaux, déclare le Savoyard. C’est la performance et la création de valeur. » Il met en préalable la capacité d’organisation collective autour d’un objectif économique. « Il faut faire l’effort d’investir dans un outil opérationnel », insiste-t-il.Georges Champeix, président de l’association Porc de montagne, raconte qu’il a fallu 10 ans aux éleveurs porcins pour construire le cadre juridique de leur production. Cette filière interprofessionnelle s’est d’abord penchée sur les attentes des consommateurs pour valoriser un produit qui n’avait alors qu’une image industrielle. Après l’élaboration du cahier des charges et la structuration de la filière, les parties ont signé un accord sur le retour de la valeur ajoutée fixée pour chaque kilo de produit. Ainsi deux tiers reviennent aux producteurs, les abatteurs-découpeurs et les salaisonniers se répartissant le tiers restant. « L’important n’est pas le nombre de cochons mais la valeur ajoutée dégagée par porc produit », insiste Georges Champeix.
L’histoire se décline aussi en Italie avec le « parmigiano reggiano » de montagne, valorisé 3 euros de plus qu’un parmesan classique. « Là où se vend le parmigiano reggiano de montagne s’est développé un marché parallèle, estime Piero Gattoni, producteur laitier et vice-président de CIB, le consortium italien biogaz. Il ne vient pas remplacer un marché normal mais crée une tradition autour. » Le producteur croit beaucoup à la diversification des exploitations grâce aux sous-produits agricoles, utilisés dans la production d’énergie. Aurélien Clavel, producteur isérois et membre du bureau national des JA, a insisté sur la stratégie de filière comme point de départ pour le retour de la valeur ajoutée dans les exploitations. Il attend donc des politiques européennes qu’elles impulsent un effet de levier pour aider les filières à se structurer. Pascal Denolly, le président de la FDSEA Isère, a pour sa part fait valoir la question du leadership paysan dans l’émergence des projets. Enfin, la prochaine Pac devrait permettre d’enlever un frein important qui est celui du droit de la concurrence.
I. D.