Producteurs de lait et de... méthane
Dans la région, ils sont pionniers. Pour seize producteurs de lait biologique du nord de l'Ardèche(1), réunis au sein de la société AgriTexia, la conquête, c'est l'autonomie, en matière d'alimentation animale et de fertilisation des exploitations. L'innovation, c'est la méthode. En Rhône-Alpes, ces agriculteurs sont les premiers à avoir conçu collectivement leur projet d'unité de méthanisation à la ferme ; à avoir réfléchi en commun à leurs problématiques. La solution trouvée : la production de biogaz. Grâce aux effluents récoltés sur leurs exploitations, ils peuvent désormais sécher leur fourrage sur un site collectif, chauffer des bâtiments et utiliser un engrais naturel.
Après la mise en service en septembre dernier d'une première plateforme située à Cheminas, tout près du Gaec Coste, l'un des instigateurs du projet, AgriTexia, a signé début avril avril, avec le Crédit Agricole Centre-Est et Sud Rhône-Alpes, le partenariat qui entérine la construction du deuxième site dans la zone industrielle d'Ardoix(2), sur un terrain de 2,2 hectares (ha) cédé par la communauté de communes du Val d'Ay. Les travaux viennent de débuter.
La banque investit en fonds propres
Le coût de cette deuxième tranche de travaux est estimé à 1,6 million d'euros. Les deux organismes bancaires ont, eux-aussi, décidé d'innover. Outre leur prêt accordé au projet, ils investiront en fonds propres à hauteur de 10 %. « Nous partageons l'idée que l'agriculture se transforme et demande à être inventée. Le projet d'AgriTexia touche à nos domaines d'excellence : proximité, rentabilité, environnement, santé... », a affirmé Patrick Kleer, directeur général adjoint du Crédit Agricole Centre-Est. Jérôme Bureau, pour l'antenne Sud Rhône Alpes, a souligné « le travail de co-construction engagé aux côtés d'AgriTexia. L'intérêt du projet est de voir un groupe d'agriculteurs grandir, réfléchir, faire évoluer ses systèmes ensemble. » Des subventions de la Région, l'Ademe et le Feader viennent compléter l'enveloppe financière à hauteur de 25 %.
Comme la première unité, celle d'Ardoix devrait générer une puissance d'environ 250 kWh : une infrastructure transposable et parfaitement adaptée aux besoins agricoles. « Si nous étions restés sur les 600 kWh prévus initialement, il n'y aurait plus de projet. Quatre-vingt mille tonnes d'effluents sur un seul site, cela effraie davantage », constate Nicolas Ribes, gérant de Scara formation, l'assistant à la maîtrise d'ouvrage.
Un gain financier et environnemental
La première installation de Cheminas compte une pré-fosse (vielfrass) approvisionnant le premier digesteur, dans lequel en moyenne 27 tonnes d'effluents sont quotidiennement introduites. A l'issue de 40 jours de brassage à près de 40°C, la matière poursuit sa fermentation 40 autres jours dans un post-digesteur. Le biogaz ainsi obtenu, 90 m3 par jour, vient alimenter un moteur thermique de 200 kWh et sa co-génératrice, chargée de transformer le gaz en chaleur et électricité.
Au bout de la chaîne, AgriTexia récupère de l'électricité, vendue à EDF entre 18 et 21 centimes d'euros/kWh, et de la chaleur. Environ un tiers de cette dernière sert au maintien en température des digesteurs ; le reste est utilisé pour le séchage collectif de luzerne et pour chauffer les bâtiments du Gaec Coste.
Le digestat est collecté et redistribué sur 1 800 ha de surfaces agricoles biologiques. Un plus dans la gestion de celles-ci puisque des teneurs différentes en azote, selon qu'il s'agisse d'effluents solides ou liquide, permettent d'optimiser la fertilisation des sols. Le gain environnemental est également considérable : le stockage du biogaz permet de limiter l'effet de serre.
Une belle reconnaissance pour les éleveurs laitiers engagé dès 2009 dans cette démarche. La mise en service de cette deuxième unité est prévue pour le deuxième semestre 2015.
Tiphaine Ruppert
(1) Les Gaec des Bardons, Coste, Feasson, des Vents, des Boirayons, de Marsan, des Blaches et EARL L'Orée du bois, tous dans un rayon d'une dizaine de kilomètres autour des unités de méthanisation.
(2) Une partie de la chaleur générée par l'unité d'Ardoix servira à chauffer des bâtiments de la zone industrielle.
La méthanisation en quatre étapes
1- Le « vielfrass » recueille quotidiennement les déjections animales apportées par les éleveurs et alimente le premier digesteur grâce à une trémie et une vis sans fin.

2 - Les deux digesteurs ont une capacité de 1 600 m3. Les effluents y fermentent près de 80 jours. Le processus, anaérobie, doit être quasiment terminé à la sortie de ces cuves. Les liquides sont gérés dans un autre réceptacle.
3 - Le digestat solide et inodore, un engrais 100% bio, est ensuite évacué à l'air libre pour être redistribué aux différentes exploitations. Au total, 3 000 tonnes de digestat solide et 6 000 tonnes de digestat liquide sont récupérées par les éleveurs.

4- Le biogaz, une fois épuré du soufre et de l'eau qu'il contient, arrive par canalisations enterrées jusqu'au moteur thermique. Ce dernier entraîne une co-génératrice qui tourne près de 8 200 heures par an. Le moteur est caréné pour récupérer l'ensemble de la chaleur générée, soit une puissance de 190 kWh. La co-génératrice produit de l'électricité rachetée par EDF.

Témoignage / Frédéric Lionneton, éleveur laitier à l'EARL l'Orée du bois à Arras-sur-Rhône (07), est gérant de la société de méthanisation AgriTexia.
“ C'est un peu plus de travail, mais tout ça, c'est pour nous ”
«La mise en route du premier site s'est bien passée. Nous sommes rapidement montés en puissance et, aujourd'hui, nous sommes arrivés au maximum des capacités de production de celui-ci. Visuellement, il est conforme à ce que l'on pensait et s'intègre plutôt bien dans le paysage. » Pour Frédéric Lionneton, producteur de lait bio à Arras, ce premier bilan ne peut être que de bon augure pour la construction du deuxième site, à Ardoix.Mais la réussite d'un tel projet demande beaucoup d'implication aux seize éleveurs. La production de biogaz « engendre un peu plus de travail car il faut apporter les effluents sur le site, explique le gérant d'AgriTexia. A tour de rôle, chacun d'entre nous vient remplir le “vielfrass” qui sert à alimenter le méthaniseur et toutes les semaines une personne est de garde », car le pilotage du site est opéré depuis Tours. Une alerte SMS a même été instaurée pour qu'en cas de pépin tout le monde soit informé en tant réel.Pour financer la première tranche, à Cheminas, les huit exploitations avaient apporté 250 000 euros. « Pour l'instant, nous n'avons pas le recul pour mesurer le gain financier mais normalement cela devrait générer des dividendes. De toutes façons, c'est toujours le prix de la fertilisation à dépenser en moins. » Mais l'éleveur ne regrette pas son implication : « C'est pour nous tout ça, pour rentabiliser nos exploitations et valoriser nos effluents. »