Projet prunus : sur la voie de vergers plus écologiques
Analyser l'évolution des exploitations fruitières de la vallée du Rhône (Drôme et Ardèche principalement). Interroger les producteurs de pêches et d'abricots sur leur pratiques culturales et leur préoccupations. Évaluer le rôle des opérateurs de la filière et l'impact de l'aval. Et surtout, comprendre les verrous et leviers d'une transition vers des méthodes plus écologiques dans les vergers... Vaste champ d'étude que le projet prunus (1) !
Mené entre 2013 et 2015 par l'Inra en partenariat avec les Chambres d'agriculture Drôme et Ardèche, l'association Fruit plus, l'Association d'organisation de producteurs (AOP) d'abricots et la Fredon, il s'inscrit dans le cadre du programme pesticides du ministère de l'Environnement, avec comme objectif « d'explorer la question de la (re)conception de vergers durables », indique Claire Lamine, de l'Inra à Avignon et coordinatrice du projet. Et de noter également : « La priorité va souvent à la consolidation du calendrier de production plutôt qu'à la réduction d'intrants ». L'originalité du projet est ainsi d'élargir le prisme à travers une approche intégrée, favorisant l'appréciation d'une réalité multifactorielle.
Le produit plutôt que la production
C'est que les constats ayant conduit à l'élaboration du projet Prunus sont nombreux. En 2013, une analyse socio-historique a permis d'observer l'évolution du verger en Drôme-Ardèche, passé de systèmes très localisés dans les années 1960 (Saint-Rambert-d'Albon, vallées de l'Eyrieux et du Doux, plateau de Larnage notamment) à l'installation, dans les années 1990, d'une crise structurelle, en passant par l'extension géographique du verger dans les années 1980.
La profession assiste également au déclin de la pêche à laquelle se substitue l'abricot. « De l'ordre de 80 % des surfaces de pêchers ont disparu depuis 1997 », précise Claire Lamine. La situation de la pêche revêt aussi valeur d'exemple pour l'Inra : « Quelle est la viabilité socio-économique des exploitations et de la filière ? Ne risque-t-on pas de reproduire le même schéma avec l'abricot ? ».
L'évolution de l'aval de la filière (diminution du nombre de coopératives et d'OP, diversification des modèles de mises en marché, recours croissant à l'intégration, ouverture du marché européen) a également impacté le travail des producteurs. Allongement du calendrier de production, pour être là au bon moment, et durée de vie raccourcie des variétés, mais aussi segmentation accrue des types de fruits, en sont le corollaire.
Un situation de verrouillage
C'est au regard de ces deux enjeux majeurs que s'est orienté le travail de ces dernières décennies sur les nouvelles variétés. Les recherches dans le cadre du projet prunus reflètent ainsi une situation de « verrouillage », liée entre autres à la prépondérance de l'aval et à la course à l'innovation variétale. « Ce phénomène ne favorise ni la réduction d'intrants ni la pérénisation à long terme du verger et des exploitations. Concrètement, les critères liés à la conservation des fruits, à leur calibre et aspect ou encore à leur résistance aux chocs l'emportent sur les critères environnementaux », constate Claire Lamine.
La concertation, préalable à l'innovation
Ces observations se fondent, en outre, sur les résultats d'une enquête menée en 2014 dans la filière et une autre auprès de 35 arboriculteurs des deux départements.
Cette dernière avait pour objectif d'analyser les stratégies de protection dans les exploitations. Elle a permis de mettre en exergue la faible mobilisation des méthodes de substitution (glu, argile et autres procédés de confusion sexuelle) aux traitements chimiques (admis comme le modèle dominant). Elle a aussi montré que « les producteurs en circuits courts utilisent moins de pesticides sans pour autant mobiliser plus de méthodes de substitution, du fait d'une tolérance plus élevée aux défauts visuels et à une courte conservation des fruits », déclare la coordinatrice du projet. Par ailleurs, les exploitations ayant reçu des conseils de structures indépendantes, plutôt que de structures d'approvisionnement, semblent moins recourir aux pesticides (2). En la matière, les comportements peuvent cependant évoluer rapidement, comme tient à le souligner Claire Lamine.
Pour cette dernière, les marges de progrès sur les alternatives à la protection chimique et le matériel végétal « sont indéniables ». Après trois années de recherche, le projet Prunus préconise l'instauration « d'arènes de transition », formes intermédiaires et « multi-acteurs, où l'on invite à la discussion différents acteurs concernés ». Sur ce modèle, trois séminaires ont eu lieu en 2015 pour clore le projet : ils ont permis de confronter et partager les attentes de toute la « chaîne » d'innovation variétale. Et d'intégrer chacun des maillons à la co-construction des variétés de demain.
Tiphaine Ruppert
(1) Les politiques publiques ainsi que les habitudes de consommation ont aussi été étudiées.
(2) Certains freins relèvent aussi des conditions de milieu, difficilement surmontables.