Remobiliser les campagnes pour attirer la jeunesse
la mission n’est pas impossible. Les jeunes aiment leurs territoires ruraux, comme le montrent des témoignages. Ils n’attendent qu’une chose :
avoir les moyens de s’y investir.
La part des jeunes dans les espaces ruraux est plus faible qu'en ville (9,7 % contre 14,5). Comment l'expliquer ? Le Conseil économique social et environnemental (Cese) s'est penché sur la question pendant cinq mois pour comprendre pourquoi ils restent peu à la campagne, en rencontrant des jeunes, âgés de 15 à 29 ans, des élus, des chercheurs et des enseignants. Il en a tiré un rapport rendu public début 2017 pointant les freins et les limites de la jeunesse à la campagne.

Une mobilité limitée, fortement liée à la voiture
Parmi les difficultés des jeunes en milieu rural, le Cese pointe, sans surprise, un déficit en matière d'équipements et de services. Les jeunes ruraux accèdent moins aux équipements sportifs que leurs homologues urbains (66 % contre 69). C'est également le cas pour les bibliothèques (34 % et 46) ou les cinémas (79 % et 89). Si l'accès au logement est plus aisé, au niveau des prix, en zone rurale qu'en ville, le Cese constate cependant que l'offre d'habitation qui intéresse les jeunes est faible. D'ailleurs, ceux âgés de 18 à 25 ans dans les zones rurales très peu denses « vivent plus fréquemment chez leurs parents que les jeunes urbains (56,5 % contre 50 ».
Du côté des soins, les jeunes déplorent les difficultés d'accéder aux services de soins et autres services publics. De fait, le permis de conduire et la possession d'une automobile s'avèrent indispensables dans ces territoires. « Selon le Credoc, 86 % des jeunes ruraux de 18 à 30 ans possèdent au moins une automobile, contre 62 % des jeunes urbains », note le Cese. Problème : les auto-écoles sont difficilement accessibles et la fréquence des transports en commun classique est très faible dans les zones rurales. Les jeunes auditionnés ont pour certains faits part de l'idée d'ajouter les leçons de conduite dans l'enseignement scolaire. Car « l'obtention du permis de conduire est déterminante pour l'accès à l'emploi ». 45 % des titulaires d'un CAP ayant le permis de conduire ont un emploi. Le taux tombe à 19 % pour ceux qui n'ont pas le permis.
Un manque de formation et d'emploi
Les conditions d'accès à la formation et à l'emploi constituent également un des enjeux majeurs pour la jeunesse. « Le taux de jeunes ni en études ni en emploi est particulièrement élevé en zone rurale (24,4 % contre 20,8 chez les urbains) », estime le Cese. Les jeunes ruraux sont moins diplômés que les autres : le taux de jeunes titulaires d'un diplôme universitaire de 2e ou 3e cycle est deux fois plus faible en zones rurales « très peu denses » (7,3 % des 18-29 ans, contre 15,4 % en ville). Les jeunes interrogés déplorent une sorte de déterminisme dans leur orientation scolaire et professionnelle, du fait du manque d'offres de formations. Autre spécificité du monde rural, le Cese note une forte inégalité homme-femme dans l'accès à l'emploi. En effet, 61 % des demandeurs d'emploi de moins de 25 ans en milieu rural sont des femmes alors que le ratio est de 50-50 en zone urbaine.
Mobilité, logement, services, éducation, emploi... Autant d'enjeux qui concernent directement la jeunesse rurale et qui, pourtant, ne font pas l'objet d'une politique adaptée à cette population spécifique, note le Cese. Pour résorber cette situation, un important travail est à faire mais le terreau est bon, explique le Cese. Les jeunes des territoires ruraux n'aspirent pas à fuir leur région. « De nombreux témoignages de jeunes expriment un fort attachement à l'égard des espaces ruraux où ils vivent et un souhait de pouvoir " vivre et travailler au pays ". La jeunesse rurale est prête à faire vivre ses campagnes. Reste aux pouvoirs publics de leur en donner les moyens.

TÉMOIGNAGES / Astrid Barthomeuf et Sylvain Thevenet, deux jeunes citadins, ont choisi la vie à la campagne. Ils racontent leur intégration dans le monde rural et les difficultés qu’ils peuvent rencontrer au quotidien.
La vie à la campagne, entre plaisir et contraintes
S’installer en milieu rural n’est pas forcément chose aisée. La position du « petit nouveau » peut être difficile à vivre. Tout comme les problématiques liées à l’absence de transports et (ou) de services publics. Qui plus est lorsque l’on arrive d’une grande ville.Le retour à la terre natale
Sylvain Thevenet est aujourd’hui vigneron à Saillans, dans le département de la Drôme. Un village qu’il connaît particulièrement puisqu’il y est né. Pour autant, rien ne le prédestinait à devenir vigneron, ses parents étant médecin et psychologue. Après une scolarité dans la Drôme, Sylvain Thevenet a suivi des études à l’IUT de Perpignan, au lycée du Valentin à Bourg-lès-Valence, ainsi qu’à l’école d’ingénieurs agronomes de Montpellier (option viticulture-œnologie). Au terme de son cursus, il a occupé plusieurs postes : technicien dans le vin en Australie et dans le Gard. Il a également suivi sa compagne en Équateur où il a pu proposer ses services en tant que consultant. Avant de revenir dans l’Hexagone où il fut directeur technique dans deux domaines viticoles. L’idée est ensuite venue de s’installer dans le Sud-Est de la France, à son propre compte. Un rêve qui s’est concrétisé en 2011.
« J’ai toujours été en vacances à Saillans. Lors de mes déplacements, je rencontrais des agriculteurs, des caves pour leur dire que je cherchais des vignes. »
Son intégration ? « Elle n’a pas été très compliquée même si je n’étais pas agriculteur. Les gens connaissaient mon père médecin. J’ai bénéficié des bons a priori qu’ils avaient sur lui. Je n’étais pas un inconnu total, cela a facilité les choses. Quand on s’installe, on prend toujours la place de quelqu’un. Mais là, l’accueil a été plutôt bon. Saillans n’ayant pas une identité agricole très forte, cela aurait toutefois pu être différent ailleurs », explique-t-il.
Le casse-tête du logement et des transports
En revenant dans son village natal, il savait à quoi s’attendre, notamment du point de vue des transports en commun. « Cela n’a pas été un choc. Lorsque j’étais enfant, je prenais le bus pour aller à Die ou Crest. Ce n’était pas un frein », précise-t-il. Pour autant, sa compagne rencontre quelques difficultés pour se rendre au travail. Celle-ci doit en effet aller dans un institut de recherches à Grenoble et le télétravail n’est pas possible, c'est intenable, note le vigneron. Toute une organisation doit être mise en place.
La famille a aussi rencontré des difficultés pour se loger. Lors des premiers mois, elle a toutefois pu bénéficier d’une solidarité locale. « Une solidarité que l’on n’a pas forcément en ville, souligne le vigneron. Il y a peu de logements libres. C’est vite assez cher. Après avoir loué une maison dans le village, j’ai aujourd’hui rénové un logement », poursuit-il. Une solidarité qui s’illustre aussi dans la garde d’enfants.
Un pied à la campagne, l’autre en ville
Autre commune, autre histoire. Depuis 2014, Astrid Barthomeuf réside à Alboussière, en Ardèche. Originaire de Valence, elle est titulaire d’une licence de droit, d’une licence gestion administrative et ressources humaines, ainsi que d’un BPREA. L’agriculture, c’est une passion. Elle travaille aujourd’hui au sein d’une exploitation porcine et devrait s’installer dans les prochaines semaines. Son intégration s’est bien passée. « Je ne me sens pas isolée. J’ai été bien accueillie. L’Ardèche est une terre d’accueil. Par ailleurs, j’ai toujours demandé des conseils, écouté, posé des questions, etc. À la campagne, on regarde aussi si les gens sont travailleurs », explique-t-elle. La jeune femme n’a pourtant point tiré un trait sur la vie citadine. « La ville de Valence est à 25 minutes en voiture. J’y vais plusieurs fois par semaine pour voir ma famille et mes amis », déclare-t-elle.
A. T.
Politique / La jeunesse doit être une priorité
«Ce que l’on relève, c’est une forme de contradiction entre des jeunes ruraux engagés, attachés à leur territoire, et des territoires qui ont besoin de ces jeunes-là, et pourtant des jeunes qui sont très peu pris en compte dans les politiques publiques », souligne Bertrand Coly, membre du groupe des organisations étudiantes et mouvements de jeunesse au Conseil économique social et environnemental.
Un chiffre pour comprendre. « Le pourcentage de communes où la jeunesse est inscrite comme une priorité politique est beaucoup plus élevé en milieu urbain (9/10) qu’en milieu rural (1/4) ». Oubliés par leurs représentants, les jeunes perdent confiance dans leurs institutions représentatives.
Des jeunes oubliés par leurs élus
Avant les dernières élections législatives, « la confiance dans le Parlement », restée presque identique chez les jeunes urbains (47 % en 1990 contre 46 en 2008), s’est effondrée chez les jeunes ruraux, passant de 64 % en 1990 à 38 en 2008. Même constat à l’égard des institutions européennes ou du politique en général. Pour lutter contre cette défiance politique et le malaise exprimé par ces jeunes « oubliés de leurs élus », le Cese préconise d’abord de recentrer les actions politiques en faveur de la jeunesse. Notamment parce que « les compétences ayant une incidence majeure pour les jeunes ruraux sont souvent éclatées entre les niveaux de collectivités ».
Pour ce faire, il suggère la mise en place d’une compétence « jeunesse » obligatoire à faire porter par les communautés de communes qui déclineraient des « Projets jeunesse de territoire ». Il propose également la création d’un « pacte jeunes ruraux » à rattacher aux contrats de ruralité mis en place par les comités interministériels aux ruralités. Les contrats de ruralité permettent aux collectivités situées en zone rurale d’obtenir des financements publics (issus du Fonds de soutien à l’investissement local) pour mettre en œuvre des projets de développement territorial.
Ouvrir les instances décisionnelles aux jeunes
Le Cese relève également la nécessité de faire participer les jeunes à la vie de leur territoire. Il propose la création de campus ruraux de projets, lieux réservés à la jeunesse, propices à la « création d’activités économiques, sociales, de projets citoyens, culturels, festifs et ludiques ». Pour aller plus loin encore, il faudrait donner aux jeunes davantage accès aux processus de décision. Le Cese propose de faciliter leur accès au sein des instances politiques par des mécanismes incitatifs. Par exemple, « la mise en place d’une bonification de crédits [...] voire de dotations [...] pour les communes dont le conseil municipal compte une proportion significative de jeunes de moins de 30 ans ». Car, une fois aux manettes, les jeunes pourront agir pour leurs pairs en faveur des problématiques qui les concernent directement.