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Adaptation

Stress climatique : ils parient sur de nouvelles cultures

Certains producteurs cherchent des parades au changement climatique en testant de nouvelles espèces. Grenadiers, agrumes... fleurissent dans notre région. Plus inattendus, des citronniers ou théiers en Bretagne. Reste entière la question des débouchés.

Stress climatique : ils parient sur de nouvelles cultures
©AD26
Qu’ils soient Drômois, Ardéchois et même Isérois, de nombreux arboriculteurs cherchent des espèces fruitières qui tolèrent davantage la sécheresse et le stress hydrique.

Qu’ils soient Drômois, Ardéchois, et même Isérois, de nombreux arboriculteurs doivent dorénavant conjuguer leurs cultures avec des restrictions d’eau et des épisodes caniculaires de plus en plus fréquents. Trouver des espèces fruitières qui tolèrent davantage la sécheresse et le stress hydrique constitue donc une priorité. C’est dans ce contexte que le projet Pepigramette (PÉcan, PIstache, GRenade, AMande, noisETTE) a vu le jour, en janvier 2023, pour une durée de trois ans. Porté par la Senura, la Sefra, le Grab1 et la chambre d’agriculture de la Drôme, ce programme évalue la capacité d’adaptation et de développement de ces espèces.

La grenade, un fruit prometteur

La culture de grenadiers, testée en Drôme et en Ardèche, semble prometteuse. ©projet pepigramette

Selon Claire Gorski, conseillère en arboriculture à la chambre d’agriculture de la Drôme, la grenade présenterait de bons rendements. Cinq variétés sont suivies en Ardèche sur un sol sableux, tandis que six variétés le sont également sur le site de la Sefra, dans la Drôme, sur des sols de type diluvium alpin et caillouteux. Conduites en buissons, les variétés wonderful et kandhari se sont révélées productives. « La première possède une double destination pour faire du fruit frais et du jus, tandis que la seconde est plutôt destinée à faire du jus », explique la professionnelle. La variété hermione rend une production moyenne, mais permet d’obtenir un fruit de bonne qualité avec des arilles rouges, mous et juteux, très intéressants pour le frais. Seul inconvénient : l’éclatement, également appelé « cracking ». « Si le fruit éclate une semaine avant la récolte, le jus peut être sauvé, mais si ce phénomène apparaît un mois avant, le risque de pourriture est trop grand et rend le jus imbuvable. » Enfin, la variété acco, plus rustique, semble adaptée aux zones d’altitude. « Mais elle doit être plantée dans des régions où il y a de faibles risques de pluie en septembre, afin d’éviter le cracking. »

Une méticuleuse transformation en jus

Producteur en Ardèche, à quelques kilomètres de Valence), Sylvain Laprat a arraché 30 ha de pêchers à la suite de dégâts de sharka survenus en 2019. Kiwis, noix, pommiers, pêchers, coings, poires, prunes, cerises et grenades peuplent dorénavant ses vergers. L’idée de la grenade lui est venue de son pépiniériste. « Il s‘agit d’une culture qui nécessite d'être régulièrement irriguée, mais qui a moins besoin d'eau, par rapport à d'autres cultures comme le kiwi ou la pêche. » Largement convaincu par cette culture, le mélange de deux variétés lui permet de transformer ses grenades en jus, qu’il vend ensuite dans différents magasins de producteurs, dans des casiers autonomes et en vente directe à la ferme. « Les bonnes années, je presse 9 tonnes de fruits pour un prix de 10 € le litre en magasins de producteurs et de 6,45 € HT comme prix d’appel pour mes clients ou fournisseurs, détaille le fondateur de la société Lap’fruits.

Mais il faut bien admettre qu’on ne vend pas du jus de grenade comme du jus de pomme, il faut faire de la communication autour du produit et s’assurer de la qualité du jus, qui peut être imbuvable s’il est mal pressé ou que les variétés choisies sont trop acides. » Si ce modèle fonctionne, Claire Gorski tient à souligner qu’une telle diversification ne peut s’envisager sans un circuit de vente bien rodé. « C’est une bonne idée de chercher à s’adapter, mais il ne faut pas mettre tous les oeufs dans le même panier et s’assurer d’avoir le débouché ensuite. »

L’arrivée d’agrumes résistants au froid

Arboriculteur à Loubaresse, dans
le sud de l’Ardèche, Yoann Cabourg
cultive des mandarines satsumas
et des yuzus, qu’il transforme
ensuite en glaces ou en confitures. ©Yoann Cabourg

Il y a six ans, Yoann Cabourg a fait un tout autre pari : la plantation d’agrumes résistants au froid à Loubaresse, dans le sud de l’Ardèche. Parmi ces dernières, la mandarine satsuma, originaire du nord du Japon et qui se récolte début novembre, ainsi que le célèbre yuzu. « Ces plantes exotiques n’ont pas encore de ravageurs adaptés, il s’agit donc d’une culture confortable, au même titre que les patates douces ou les fruits de la passion », affirme l’arboriculteur en bio. Pour sa seconde année de transformation, l’Ardéchois vend ses agrumes sous forme de glaces et de confitures sur deux marchés nocturnes et en magasins de producteurs. Les greffes d’agrumes lui permettent également d’assurer une petite activité de pépiniériste.

« L’atelier de transformation représente 50 % de mon chiffre d’affaires et les plus grosses ventes sont surtout les petits fruits et les châtaignes », déclare le producteur, qui note tout de même un fort intérêt de ses clients pour la mandarine et le yuzu. « Concernant ces deux agrumes, j’ai déjà vendu toute ma production de l’an dernier. La demande est plus importante que l’offre, d’autant plus que nous ne sommes, pour l’instant, que trois arboriculteurs ardéchois à avoir planté des agrumes… Mais avec le changement climatique, ces productions vont être amenées à se développer. » Preuve de cet engouement, d’autres plantations existent d’ores et déjà dans la Drôme des collines et dans le sud du département. Selon Claire Gorski, un second projet Pepigramette intégrant l’introduction d’agrumes devrait ainsi voir le jour.

Léa Rochon

Les microclimats, des écrins hors du réchauffement climatique

Les microclimats, des écrins hors du réchauffement climatique
©Les Saveurs de Jade
Citrons caviar produits à Roscoff, dans le Finistère.

C’est dans le Finistère, en Bretagne, qu’ont éclos de nouvelles cultures, plutôt inattendues : citrons, piments, fruits exotiques ou encore plants de thé. Ces expérimentations sont rendues possibles par un savoir-faire indéniable et un microclimat côtier qui soulève des pistes d’adaptation face aux mutations climatiques.

«J’ai semé des graines de théiers de Sichuan (Chine) en 2018. Aujourd’hui, les plants font un mètre de haut », raconte fièrement Michel Thévot, qui cultive ce qui pourrait bien être l’un des rares thés bretons. L’ancien chaudronnier, passionné de botanique, a transformé huit hectares à Sibiril, au pied du moulin de Kerouzéré, en jardin expérimental. On y trouve poivre de Tasmanie, baie de Sichuan, citronniers, camélias, magnolias et 2 800 pieds de Camellia sinensis, le théier. « Je me retrouve avec énormément d’essences de tous les continents. On plante, on observe. Si ça ne fonctionne pas, tant pis. » Une passion pour l’expérimentation qui permet également à Michel Thévot d’en apprendre davantage sur son territoire et les pratiques à mettre en œuvre pour mener à bien ses cultures.

Un climat singulier

Le climat du Finistère nord est la clé. « Chez nous, il fait toujours 28 : 14 le matin, 14 l’après-midi », plaisante-t-il. Une manière de dire qu’ici, l’amplitude thermique est quasi nulle, ce qui évite les stress végétaux. « Le théier résiste à une température de - 12 ou - 15 °C, mais seulement si le gel est court. » Trois à cinq récoltes par an sont possibles. Michel Thévot confie les feuilles fraîches à la Maison Théerie, vendeur de thé breton dans le Finistère. Certaines des feuilles cultivées ont même été médaillées : « C’était un thé blanc très agréable, un peu iodé peut-être. Il pouvait s’infuser six ou sept fois. »

Michel Thévot le précise cependant : « Il suffit d’un hiver à - 15, et nous perdons tout ». Des propos qui rappellent que l’adaptation au changement climatique passe aussi par la connaissance fine du terrain, l’expérimentation locale et la prudence économique.

Des agrumes bretons

À quelques kilomètres de là, à Roscoff, Gilles Le Bihan s’est spécialisé dans les agrumes sous serre froide, depuis 2018 : yuzu, citron caviar, bergamote… « Nous cherchions à nous différencier. Le citron caviar était onéreux et n’était pas produit en France. Nous nous sommes dit : pourquoi pas nous ? » Le climat doux et les possibilités de gestion fine sous serre permettent d’adapter ces espèces. Si les premières années ont été difficiles en raison des attaques de cochenilles, l’agriculteur n’a pas tardé à y remédier : ses poules s’affairent à désherber les pieds de ses citronniers et à manger les cochenilles.

Par ailleurs, les serres sont, quant à elles, uniquement chauffées par la lumière du soleil, atteignant 25 à 30 degrés, et Gilles le Bihan récupère l’eau de pluie pour arroser ses plants. « Dans une serre, on fait ce que l’on veut. Je coupe l’eau pendant un mois pour provoquer la floraison, puis j’arrose deux fois par semaine. » Aujourd’hui, la production reste modeste mais stable. « Nous commençons à exporter un peu sur la Côte d’Azur. C’est notre petite fierté. » Pas question pour autant de se précipiter : Gilles le Bihan espère atteindre une rentabilité intéressante, d’ici quelques années, lorsque ses cultures fêteront leurs dix ans.

Charlotte Bayon

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