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Réglementation du glyphosate

Un “ champ des possibles ” mais des limites objectives

Dépasser le débat – passionné et passionnel – sur la question de l’utilisation du glyphosate, c’est reposer des fondamentaux sur la notion de pratiques culturales, d’itinéraires techniques selon les productions et les objectifs de rendement inhérents à chaque exploitation, chaque filière de production.
Un “ champ des possibles ” mais des limites objectives

Existe-t-il, à ce jour, des alternatives à l'utilisation du glyphosate ? Vu sous l'angle de l'existence d'une molécule chimique de substitution au glyphosate, qui est utilisé depuis 1974, la réponse est nette : à ce jour, il n'existe pas de produit chimique équivalent, c'est-à-dire présentant un profil identique. Jean-Paul Bordes, directeur R&D d'Arvalis-Institut du végétal, l'a récemment souligné. En ne parlant que du coût que représenterait le désherbage mécanique des surfaces de grandes cultures françaises, la facture s'élèverait à 900 millions d'euros par an, soit un surplus de 70 € par hectare et des millions de litres de gasoil en plus, autant que 60 000 voitures de plus mises en service. Autrement dit le scénario d'un coup d'arrêt brutal de l'utilisation du glyphosate engendrerait de très lourds effets économiques et une perte de compétitivité des productions. Au registre des techniques dites de conservation des sols et particulièrement de la gestion de l'enherbement de l'interculture, l'application de glyphosate est ainsi nécessaire. En France, aujourd'hui, 40 % des surfaces sont cultivées sans labour.

Désherber efficacement coûte cher

Envisager de passer, sans transition, de techniques « avec » à des techniques « sans » glyphosate, n'est ni possible ni sans doute la bonne approche. « Aucune solution n'est miraculeuse, insiste Thibaut Ray, ingénieur régional Auvergne-Rhône-Alpes d'Arvalis-Institut du végétal. Sur le plan agronomique, la réflexion porte sur le sol et le travail du sol. Et fondamentalement, le problème reste le désherbage à la parcelle ». Afin d'assurer un rendement acceptable et économiquement rentable, une culture de production exige la maîtrise des mauvaises herbes. Parce qu'elles peuvent entrer en concurrence très sévère avec la production, leur limitation et leur contrôle apparaissent comme le défi commun à tout itinéraire technique. Et qui dit mauvaises herbes dit contrôle des vivaces et des adventices. Le contrôle des vivaces par l'action de désherbage mécanique s'opère de manière intensive, profonde, successive. « Ces plantes ayant énormément de réserves, il s'agit d'un travail de longue haleine, il faut du temps », souligne Thibaut Ray. Pour les adventices, le faux semis fonctionne bien et il permet d'affaiblir leur stock, « mais il est impératif de maîtriser cette technique de travail du sol superficiel ». La lutte contre les mauvaises herbes, si elle ne s'opère plus ou ne devait plus du tout s'opérer au moyen de la chimie, présente toutefois un « champ des possibles », déjà en marche et selon des usages, en labour ou non labour, « qui mérite d'être défendu ». Tout en sachant bien qu'il n'existe « aucune recette toute faite et systématiquement reproductible ». Les semis directs et techniques culturales simplifiées (TCS) enregistrent des progrès et d'autres techniques signent une réussite certaine sur le plan de performances de productivité. Reste que tous les critères sont à analyser dans un contexte à la fois de préservation environnementale (eau, sols) et de rentabilité économique propre à chaque exploitation. Certains risques, liés très étroitement au contexte de localisation géographique des productions et en lien direct avec la nature même des sols, ne sont pas à ignorer. Dans certaines situations, l'impossibilité de recourir au glyphosate pourrait présenter plus de désavantages que d'avantages, sur les risques par exemple d'érosion des sols. L'actualité européenne sur le glyphosate cristallise des enjeux très complexes. L'un des principaux dangers serait de vouloir y répondre de manière trop catégorique et précipitée. 

Armelle Lacôte

 

 

Expertises / Le doute pèse toujours sur l’innocuité du glyphosate. Les conclusions d’agences internationales s’opposent sur une classification du produit comme cancérogène. Par ailleurs, le glyphosate compte parmi les substances les plus retrouvées dans les eaux en France.

Controverse sur les effets du glyphosate

L’innocuité sanitaire et (ou) environnementale du glyphosate (et notamment ses additifs) prête à controverse. En mars 2015, il avait été classé cancérogène probable pour l’homme et mutagène, cancérogène pour l’animal par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Quelques mois plus tard, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) concluait l’inverse, ayant pris en compte des études confidentielles réalisées par les industriels. À noter que des soupçons de conflits d’intérêts existent sur la décision de l’EFSA, car 82 % des experts ayant participé à l’évaluation ne sont pas connus nommément, alors que tous les experts du CIRC, le sont. En mars dernier, c’est l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) qui, à son tour, a jugé que les preuves n’étaient pas assez fortes pour incriminer le glyphosate. Les réunions d’experts au niveau européen, notamment, n’ont pas pu parvenir à un consensus sur le sujet. De son côté, la société Monsanto, qui commercialise l’herbicide, affirme de façon officielle qu’il n’est ni mutagène ni cancérogène. Toutefois, des documents déclassifiés par la justice américaine en mars 2017 montrent que, dès 1999, Monsanto « s’inquiétait sérieusement […] du potentiel mutagène du glyphosate ». Par ailleurs, un groupe de parlementaires européens a demandé « que soit pleinement investiguée la question de savoir si Monsanto a délibérément falsifié des études sur la sûreté du glyphosate et, au cas où cela soit établi, de prendre des mesures légales appropriées contre l’entreprise ». Ils ont réclamé que l’expertise publique des pesticides soit fondée sur des études conduites de manière indépendante et non financées par des industriels.
Le glyphosate, comme d’autres herbicides, se retrouve dans les eaux superficielles.
Qualité des eaux
La présence de cet herbicide dans l’eau et les aliments inquiète les consommateurs. Une enquête de Générations Futures publiée mi-septembre montrait que 53,3 % des 30 aliments analysés contenaient du glyphosate. Quant à la présence de cette molécule dans l’eau destinée à la consommation elle est mesurée par l’ARS (agence régionale de santé).
« En région Auvergne-Rhône-Alpes, le glyphosate et l’AMPA (l’acide aminométhylphosphonique) font partie des molécules les plus recherchées sur les eaux brutes, plus de 18 000 analyses sur les 5 dernières années, assure l’ARS. Globalement, c’est une molécule qui est détectée dans environ 1 % des analyses sur les eaux brutes. Sur l’eau distribuée, en 2016, une seule non-conformité ponctuelle a été observée, sur une unité de distribution de 13 habitants ». Pour mémoire, les résultats du contrôle sanitaire de l’eau du robinet sont accessibles dans chaque commune. Le glyphosate, comme d’autres pesticides, est également suspecté d’avoir des effets néfastes sur l’environnement. Ainsi, l’agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse explique que la mauvaise qualité physique de nos rivières et la pollution par les pesticides sont les deux premières causes de dégradation de la qualité de la faune et de la flore aquatiques. Pour mieux comprendre la dégradation du bon état des eaux, des analyses sont réalisées plus systématiquement depuis juillet 2015 (un arrêté mettant en œuvre la directive-cadre européenne). « Quatre fois par an des mesures sont effectuées sur diverses stations dans les eaux superficielles. Les teneurs en glyphosate et son métabolite l’AMPA sont relevées systématiquement, précise Olivier Fontaine, expert état des milieux aquatiques à l’agence de l’eau Rhône Méditerranée et Corse. Nous les trouvons pratiquement partout. Nous notons que des espèces sensibles à la pollution par les herbicides et insecticides disparaissent. Il est cependant difficile d’incriminer spécifiquement le glyphosate. Le plus inquiétant, ce sont les effets cocktails des multiples substances actives retrouvées dans les rivières et les nappes, des effets que l’on ne connaît pas encore ».            
  L. G.