Un retour de valeur aux producteurs est indispensable
l’établissement de prix justes pour permettre aux agriculteurs de vivre dignement, accompagner la transformation des modèles de production
pour mieux répondre aux attentes et promouvoir une alimentation saine, sûre et durable. Les premières mesures pourraient être annoncées
à la mi-octobre.
Stéphane Travert, le ministre de l'Agriculture, est à la manœuvre avec les États généraux de l'alimentation (EGA).Il a accepté d'expliquer sa conception de la fonction qu'il occupe et la méthode qu'il souhaite mettre en œuvre.
Les États généraux de l'alimentation viennent de débuter. Qu'attendez-vous concrètement des présidents d'ateliers, et des coordinateurs Olivier Allain et Célia de Lavergne ?
Stépahne Travert : « Les présidents d'ateliers n'ont pas été choisis par hasard. Le choix a été le résultat d'un long travail collectif, interministériel. Les présidents d'ateliers sont là pour animer et guider les débats. Nous attendons d'eux qu'ils mettent cette expérience au service de la prospective, qu'ils fassent ressortir les meilleures propositions, qu'ils les évaluent, les affinent. Quant aux coordinateurs, ils vont être deux et vont travailler en binôme car j'ai sollicité Célia de Lavergne, députée de la Drôme, qui a accepté. Les deux coordinateurs doivent veiller à une forme de cohérence et faire le lien entre les différents ateliers. Et ils me rendent compte de l'avancement d'ensemble. Les premiers retours que j'ai reçus des participants et des présidents, sur la tenue des premières réunions, sont plutôt positifs. »
Une des positions communes à la FCD, l'Ania et la FNSEA, c'est de demander que les prix des produits alimentaires, dans leur ensemble, remontent. De votre côté, vous parlez à la fois de retrouver de la valeur et de prêter attention aux revenus des plus modestes. Comment concilier les deux positions ?
S.T. : « Nous ne sommes pas dans une économie administrée, donc je ne suis pas là pour fixer des prix, il y a le marché. Nous sommes dans un régime de concurrence libre et non faussée, nous pouvons le regretter mais c'est comme cela. Nous sommes dans une Europe qui porte une logique très libérale. Il ne faut pas nécessairement augmenter les prix mais il faut écouter la demande sociale et pouvoir s'ajuster. La course aux prix le plus bas a pu entraîner un abaissement de la qualité, allant parfois même jusqu'à la malbouffe. Nous avons besoin d'éduquer les jeunes générations au goût, leur apprendre à consommer les produits de saison, éviter le gaspillage alimentaire. »
Peut-on s'attendre à une loi d'orientation agricole à l'issue des États généraux de l'alimentation ?
S.T. : « Je ne veux rien m'interdire. Nous avons une palette d'outils : le réglementaire ; le passage par la voie législative et si nécessaire par les ordonnances. Je veux inscrire le plan de transformation agricole dans le temps long, celui du quinquennat. On ne peut pas me demander de faire en deux mois et demi ce qui doit logiquement prendre plusieurs années. »
Lors des entretiens du président de la République avec les responsables professionnels, il s'est dit très intéressé par un système d'aides contracycliques. Êtes-vous sur la même position ?
S.T. : « Le président s'est exprimé sur la nécessité d'une Europe qui protège avec une Pac qui permette de lutter contre la volatilité des prix agricoles. Il faut réfléchir à la mise en place de filets de sécurité. Les États généraux de l'alimentation permettront d'avancer en parallèle sur cette réflexion pour la prochaine Pac, qui doit notamment permettre de renforcer les outils de prévention des risques. C'est éminemment important. Ainsi, les aides de l'État, plutôt que de servir à payer de la dette sociale, en prenant par exemple en charge l'étalement du paiement des cotisations sociales des agriculteurs, seraient beaucoup plus utiles si elles servaient à sortir de la difficulté dans laquelle la filière se trouve, à l'aider à se moderniser et à conquérir de nouveaux marchés. »
Quel bilan dressez-vous de l'action de votre prédécesseur, le socialiste Stéphane Le Foll ?
S.T. : « Le concept d'agroécologie, c'est une agriculture proche des citoyens, des consommateurs, qui se veut respectueuse des agriculteurs et de l'environnement mais qui soit aussi source de performance et de compétitivité pour les agriculteurs. Je m'inscris dans cette durabilité mais je ne ferai pas un copier-coller des cinq dernières années. Je souhaite y apporter des éléments de pragmatisme, ne pas brusquer les choses, aider les agriculteurs à gérer les transitions dans le temps long. Car si l'on veut transformer les modèles, nous avons besoin de donner aux agriculteurs du temps et de la stabilité. J'ai l'ambition de développer nos modèles agricoles de façon la plus harmonieuse possible. Je ne veux pas opposer les modèles agricoles. » n
Propos recueillis par Nicole Ouvrard, Mathieu Robert et Cyril Bonnel
PROFESSION / Si les représentants du monde agricole affichent leur satisfaction quant à la qualité des échanges au sein des ateliers des États généraux de l’alimentation, ils espèrent que les décisions qui suivront seront à la mesure des enjeux pour relever l’agriculture française et rendre du revenu aux paysans.
La profession attend beaucoup des EGA
Depuis fin août, les réunions des ateliers des États généraux de l’alimentation (EGA) s’enchaînent, à la satisfaction des organisations professionnelles agricoles qui soulignent « la volonté d’avancer qui est partagée par tous les acteurs de la filière ». « Nous sommes satisfaits des premières réunions qui se sont tenues », a confirmé la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert, lors de la conférence de rentrée du syndicat le 7 septembre. Comparativement aux tables rondes qui ont réuni en 2015 et 2016 les filières lait et viande bovine, « il y a une volonté partagée autour de la table », révèle Daniel Roguet, vice-président de l’assemblée des chambres d’agriculture. Signe de ces bonnes dispositions, la FNSEA travaille à l’organisation, en octobre, d’un « grand rassemblement » à Paris, en marge des États généraux de l’alimentation. L’objectif est simple « tisser du lien avec les Parisiens et les Français ». Ce rassemblement aura lieu avant la prise de parole du président de la République, Emmanuel Macron, qui devrait annoncer les premières mesures émanant de ces États généraux, entre le 10 et le 12 octobre, selon la FNSEA. Que ce soit dans les propos de la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert, des responsables régionaux ou de l’APCA, les attentes sont très fortes de la part des représentants du monde agricole. Les États généraux de l’alimentation sont une opportunité qui pourrait permettre d’aboutir à une amélioration du revenu des agriculteurs, en berne dans de nombreuses filières depuis des années. C’est en tout cas le message positif que défend la FNSEA. Ce vaste mouvement de réflexion et de concertation qui mobilise plus de 800 participants autour de 14 groupes de travail se déroule pour le moment dans un élan constructif.Échanges et propositions
En région, les EGA sont également l’opportunité d’échanges riches au sein de la filière. C’est par exemple ce qui s’est passé le mercredi 6 septembre à Lyon à la préfecture de région sur invitation du préfet. Michel Joux y était au titre de la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes et il a été satisfait de la qualité des échanges. « Un consensus a rapidement émergé entre les différents participants (NDLR : représentants de l’agriculture, de la coopération, de la grande distribution, des industriels, des consommateurs et de la protection de l’environnement). Le travail des agriculteurs n’est pas reconnu à sa juste valeur. La faible rémunération a des conséquences systémiques : manque de renouvellement, capacités d’investissement en retrait, défaut d’assurance et de capacité à innover. Et tout cela pousse à la perte d’agriculteurs avec toutes les conséquences sur le tissu économique et les territoires. »
Plusieurs propositions ont émergé, portées par le monde agricole, qui viendront nourrir les débats nationaux. « Il faut aller très vite vers une modification des règles du jeu commercial pour encadrer les promotions, les ventes à perte, permettre la mise en place de contrat avec intégration du coût de revient indexé sur un indice, explique Michel Joux. Mais il faut aussi changer le droit de la concurrence pour pouvoir parler de qualité, de périodicité, de volume et de prix. » Si un retour de la valeur aux producteurs est nécessaire, il ne coûterait pas beaucoup plus cher au consommateur. André Bernard, qui représente l’APCA à l’atelier n° 6, cite ainsi l’exemple du ketchup, un produit dans lequel la valeur de la tomate représente 7 centimes, et pour lequel une augmentation de 2 centimes passerait inaperçue pour le consommateur mais permettrait d’augmenter le revenu du producteur de 15 %. Christiane Lambert insiste également sur la mise en place de relations fortes entre les acteurs de la filière, d’où ses multiples rencontres avec des distributeurs, des entreprises ou des ONG. Cependant, le monde agricole demande des décisions fortes et ambitieuses. « La profession attend des mesures concrètes après les États généraux de l’alimentation », a réaffirmé Claude Cochonneau, président de l’APCA. Cela pourrait commencer par l’activation de l’exception agricole. « À l’origine, le traité de Rome prévoyait une exception agricole. Elle a été retirée au moment où les prix étaient protégés. Dans la mesure où le politique a supprimé toutes les protections de marché, il nous apparaîtrait logique que cette exception soit réactivée », conclut le secrétaire général adjoint de la FNSEA, Patrick Bénézit.
Camille Peyrache (avec Agra et Actuagri)