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EXPÉRIMENTATION

La Drôme se penche sur l’agrivoltaïsme arboricole

Depuis 2022, la Chambre d’agriculture de la Drôme et l’ancienne station d’expérimentation Sefra testent les effets du photovoltaïque pilotable sur la production fruitière. Abricotiers, pêchers, nectariniers et cerisiers servent de modèles pour évaluer les impacts de l’ombrage sur la croissance, la consommation d’eau, la phénologie et la qualité des fruits.

La Drôme se penche sur l’agrivoltaïsme arboricole
©LR_APASEC
Christophe Chamet, conseiller en expérimentation à la Chambre d'agriculture de la Drôme, a présenté divers essais lors de la journée technique dédiée à l'arboriculture, organisée le mardi 4 novembre sur le site d'Étoile-sur-Rhône.

L’expérimentation agrivoltaïque conduite dans la Drôme repose sur deux sites complémentaires. Le premier est situé sur la ferme expérimentale d’Étoile-sur-Rhône (Drôme) et héberge une installation de trois hectares (ha) de panneaux photovoltaïques dynamiques et pilotables au-dessus de vergers de pêchers, nectariniers et abricotiers depuis fin 2021. Le second site, situé chez un producteur partenaire à Loriol-sur-Drôme, est un verger de 2,7 ha de cerisiers créé en 2023. Ces dispositifs sont équipés d’une batterie de capteurs, servant à mesurer la température et l’humidité de l’air, la température du sol et du feuillage, le rayonnement lumineux (pyranomètre) et la vitesse du vent, ainsi que de sondes tensiométriques pour suivre l’humidité du sol. « L’idée est de comprendre comment les panneaux modifient le microclimat du verger, d’en mesurer les conséquences sur le végétal et de pouvoir dire, à la fin de l’expérimentation, si la culture de telle ou telle espèce est envisageable sous panneaux », explique Christophe Chamet, ingénieur à la chambre d’agriculture de la Drôme, en charge du suivi des essais sur abricotiers.

Économies d’eau et microclimat régulé

Sur la parcelle de cerisiers, les observations réalisées en 2024 indiquent déjà une économie d’eau de 50 % sous panneaux par rapport à la parcelle témoin. Les tensiométries confirment un sol plus humide, avec des arbres présentant une vigueur comparable et un feuillage plus vert, signe d’un stress hydrique réduit. En revanche, les expérimentations démontrent des dégâts de campagnols plus importants sous les panneaux, favorisés par le couvert végétal et la moindre circulation des prédateurs naturels. Sur abricotiers, le pilotage des panneaux – orientables pour ajuster la quantité de lumière et l’ombrage – a permis de limiter les pics thermiques, aussi bien en période de gel printanier qu’en canicule estivale. « Nous avons observé un écart de température de plusieurs degrés en été, ce qui réduit les risques de brûlures d’épiderme et de blocage de croissance », précise l’ingénieur. Les panneaux offrent aussi une structure porteuse utile pour installer des filets anti-grêle ou des systèmes de palissage, réduisant ainsi certains coûts de protection. Les suivis phénologiques montrent toutefois quelques contreparties agronomiques. Sous panneaux, les abricotiers présentent une floribondité moindre, un calibre légèrement réduit et une baisse de coloration des fruits. Les mesures de sucrosité confirment une diminution du taux de sucre, tandis que les retours à fleur semblent plus faibles sur certaines variétés. « Le défi est d’adapter le pilotage du dispositif à chaque stade de développement du fruit, souligne Christophe Chamet. La société Sun’Agri ajuste chaque année les paramètres d’inclinaison pour trouver le bon compromis entre ombrage, photosynthèse et production d’électricité permettant de rentabiliser l’installation. »

Des pistes d’adaptation variétale et de conduite

En partenariat avec Sun’Agri, la ferme expérimentale a évalué, depuis trois ans, l’effet du photovoltaïque pilotable sur trois variétés de pêches et nectarines : monsolle (récoltée en juin), nectarlove (récoltée en juillet) et kinolea (récoltée en août). Les résultats varient fortement selon la période de production. Pour monsolle, aucune différence significative de rendement ni de croissance n’a été relevée en 2024. Nectarlove accuse un décalage de maturité d’une semaine et une coloration en retrait de 22 %, tandis que kinolea montre des calibres plus faibles mais un taux de protection contre le gel très net (+ 2 °C sous panneaux lors d’un épisode de gel en mars 2023).Sur cette dernière, les pertes de rendement ont diminué d’année en année : - 38 % en 2022, - 19 % en 2023, - 16 % en 2024. Le bilan général est encourageant : protection climatique, économies d’eau (jusqu’à - 25 % sur pêchers) et réduction du vent qui facilite les traitements. Mais les effets sur la production imposent de poursuivre les ajustements. Les chercheurs pensent qu’il serait intéressant de tester de nouveaux porte-greffes ou de nouvelles variétés, mieux adaptés à un environnement partiellement ombré. « L’agrivoltaïsme n’est pas qu’une superposition technique entre énergie et agriculture, c’est une nouvelle manière de penser la conduite du verger, que l’on se doit d’expérimenter », résume Christophe Chamet. Nous apprenons à produire différemment, sous un climat de plus en plus extrême. » Les essais menés confirment ainsi plusieurs bénéfices agronomiques tangibles : une protection efficace contre le gel (jusqu’à + 2 °C sous panneaux), une réduction des besoins en irrigation estimée entre 25 et 50 %, ainsi qu’une atténuation des fortes chaleurs limitant les brûlures d’épiderme. L’installation offre également des avantages structurels : possibilité d’intégrer des filets anti-grêle et des systèmes de palissage, tout en améliorant le confort de travail grâce à une moindre exposition au vent et à la chaleur. En revanche, les ingénieurs observent plusieurs points de vigilance : une floribondité réduite, des fruits légèrement moins colorés, un calibre moyen plus faible et, selon les variétés, un décalage de maturité d’environ une semaine. Les rendements agronomiques sont en retrait, mais l’atténuation des accidents climatiques et la diminution des besoins en eau apportée par les panneaux peuvent changer la donne. Néanmoins, il faudra encore quelques années d’essais afin d’affiner le pilotage des panneaux.  
L.R.

Technologie

Des dendromètres pour piloter l’irrigation selon le niveau de stress hydrique

Des dendromètres pour piloter l’irrigation  selon le niveau de stress hydrique
©LR_APASEC
Les dendromètres mesurent, en continu, les variations de diamètre du tronc, permettant de détecter un stress hydrique invisible à l’œil nu.

La dendrométrie repose sur un principe simple, mesurer la croissance et l’amplitude de contraction du tronc reflètant directement l’état hydrique de la plante. Ces données, collectées à haute fréquence, fournissent un indicateur physiologique robuste pour ajuster les apports d’eau selon les besoins réels de l’arbre. « Il n’y a pas meilleur capteur physiologique pour un arbre », résume Baptiste Labeyrie, ingénieur au CTIFL et responsable des expérimentations. L’objectif est d'améliorer le pilotage de l’irrigation pour gagner en précision et surtout en efficience, et ainsi préserver les capacités de production du verger dans un contexte hydrique plus restrictif.

Des stratégies d’irrigation déficitaire prometteuses

Les essais réalisés sur pêchers ont comparé une irrigation normale et une irrigation déficitaire contrôlée. 
Les résultats montrent que l’arbre supporte des réductions d’apport sans pertes majeures de rendement, à condition de piloter finement les cycles d’arrosage. Cette approche ouvre la voie à une économie d’eau significative, tout en maintenant la qualité des fruits. Toutefois, les ingénieurs rappellent que l’efficacité dépend fortement de la météo annuelle et des pratiques initiales de chaque exploitation. Si la technologie prouve son intérêt, sa diffusion suppose un accompagnement. « Pour généraliser ces méthodes, il faut un travail de formation et de conseil technique », souligne l’ingénieur. Le coût de l'investissement reste également un frein pour certaines exploitations, d’où la nécessité de mutualiser les équipements et de développer des références locales.

Approfondir les références

Le projet régional Pepit Evaterreau prolonge cette dynamique à l’échelle régionale. Il vise à établir des références d’irrigation par secteur en Auvergne-Rhône-Alpes, à travers le suivi de parcelles équipées de sondes tensiométriques, capacitives et de boîtiers Irritrace. Les données collectées alimentent un bulletin hebdomadaire d’irrigation diffusé de mai à septembre aux arboriculteurs et viticulteurs. 
À l’avenir, le programme Brav’eau, puis ArbAura (2026-2028), compléteront ces travaux. Le projet Brav’eau prolongera les travaux initiés dans le projet Denver sur l’efficience de l’irrigation, en travaillant sur plus d’espèces fruitières et en ajoutant un travail de modélisation pour télédétecter le stress par imagerie satellite, et redéfinir les coefficients culturaux des vergers nécessaires à l’irrigation. Le projet ArbAura ambitionne d’intégrer la gestion de l’eau dans une approche plus large de modélisation des risques climatiques (gel, stress hydrique, thermique) selon les espèces, les types variétaux et leur phénologie, afin d’adapter durablement l’arboriculture régionale au changement climatique.

L. R.