Les conflits géopolitiques mettent les céréaliers à terre
Moyen-Orient / La Chambre d’agriculture de la Drôme a organisé plusieurs réunions pour échanger avec les agriculteurs sur les tensions liées à la guerre en cours.
Début mai, quatre réunions ont été organisées pour venir à la rencontre des agriculteurs drômois confrontés aux conséquences du blocage du Détroit d’Ormuz au Moyen-Orient. En préambule, la Chambre d’agriculture de la Drôme a tenu à rappeler son rôle de « partenaire clé tout au long de la vie des exploitations ». Déjà fragilisées par les précédentes crises dont celle de la Covid-19 et de la guerre en Ukraine, de nombreuses fermes peinent à se relever. Les difficultés s’accumulent avec en prime les aléas climatiques et l’incertitude économique. Avec la Guerre au Moyen-Orient, le prix de l’énergie, du GNR, de l’électricité et des engrais s’envole. Une conjoncture qui afflige les agriculteurs, notamment les céréaliers qui hésitent à remettre les champs en production.
Morosité ambiante
Les tours de table plantent le décor. « Je suis céréalier bio avec un peu de volailles et je suis venu avec mon repreneur. En agriculture bio, cela va être compliqué car les gens se tournent vers les produits les moins chers. Le GNR a flambé et malheureusement je suis mal tombé car j’ai été livré fin mars en gaz donc je n’aurai pas droit aux aides », déplore un exploitant installé à Chabeuil. Venu de Charpey, un éleveur caprin retraité, confronté au manque de repreneur, s’interroge sur l’avenir de sa ferme. Pour une de ses voisines, c’est le manque de débouché pour le fourrage qui pose problème. L’agricultrice a repris l’exploitation de son père mais a été contrainte de cesser l’activité de vaches laitières en raison de l’ampleur des mises aux normes. Elle assiste à la réunion dans l’espoir de trouver une culture de céréales sur une petite surface sans irrigation. « Les jeunes ont du mal à reprendre les élevages et il y a moins de débouchés pour le fourrage », constate Vladimir Gauthier élu de la Chambre d’agriculture. Un exploitant, venu du sud de l’Isère en polyculture élevage avec son fils sur 250 ha de terre, est venu prôner la culture du tabac. « Aujourd’hui, il y a un marché si certains sont tentés. À l’époque, nous avions autour de 1 500 hectares contre 80 aujourd’hui. Il faut de l’irrigation et c’est très gourmand en main-d’œuvre. Nous avons perdu en qualité quand nous avons voulu mécaniser. Un hectare nécessite deux jours de récolte et environ dix jours de feuillaison. Aujourd’hui, un hectare de tabac peut être valorisé entre 18 000 et 25 000 euros. Nous restons toutefois confrontés à un manque de main-d’œuvre pour la récolte fin août et l’effeuillaison fin octobre. La coopérative essaie de s’agrandir et recherche de nouveaux producteurs. »
Le tour de table continue avec Sébastien Perrot, installé à Fauconnières depuis 2021. Il représente la septième génération sur la ferme céréalière. « Nous produisons principalement du blé. Nous sommes impactés par les charges et des prix de vente qui n’augmentent pas. La coopérative nous pénalise si nous manquons de protéines. J’ai toutefois la chance d’avoir une activité complémentaire avec la vente de pizzas à la ferme. C’est compliqué de rester positif. En tant que président du canton des Jeunes agriculteurs de Chabeuil, je vois beaucoup d’agriculteurs se démotiver. On a du mal à voir l’avenir. Dans le contexte actuel, j’ai passé une partie de mes champs en jachère. »
Même son de cloche pour les viticulteurs. Alexandre Defrance, installé depuis 2011 à Châteauneuf-sur-Isère et président des IGP viticoles drômoises, rapporte que « les IGP dans la Drôme, ce n’est pas reluisant, ça fait quelque temps que la situation n’est pas simple. Ça commence à impacter le nord de la Drôme en plus du sud. Les trésoreries sont mauvaises et cela est aggravé par le prix de l’énergie et de l’engrais. Nous avons un atelier maraîchage en vente directe qui amortit le choc mais nous nous demandons si nous pourrons repartir l’année prochaine ».
Le point sur la conjoncture
Thierry Mommée, vice-président à la CA 26, s’interroge lui aussi sur l’azote. « La plupart des gens étaient couverts pour cette récolte mais le seront-ils lors des prochaines ? » Une question qui préoccupe de nombreux céréaliers. Venu de Beaumont, un agriculteur se demande s’il doit continuer à acheter de l’engrais hors saison. Un autre reconnaît songer à arrêter la production de maïs à cause du coût des engrais, du GNR et de l’électricité. Damien Colin, directeur de la Chambre d’agriculture, est revenu sur la conjoncture. En chiffres, le Détroit d’Ormuz traite douze millions de barils par jour, 15 % de produits raffinés, 20 % GNR, 30 % engrais azotés. Alors que plus de 80 % du commerce mondial s’effectue par voie maritime, le détroit d’Ormuz va devoir reconstruire ses infrastructures pour maintenir la production. À noter, 40 % du pétrole de la Chine vient du Golfe persique, 15 % pour l’Inde, 10 % pour le Japon et 10 % pour la Corée du Sud. Mais ce n’est pas tout : quinze à vingt millions de tonnes de céréales entrent chaque année dans le détroit. Ainsi, les approvisionnements sont suspendus et cela concerne aussi le marché de la pomme de terre. Le ratio du prix de l’urée et du prix de vente des céréales continue de poser question. « Doit-on mettre en production en sachant qu’on va perdre de l’argent ? », s’interrogent les agriculteurs. Le choix de laisser en jachère les champs a déjà provoqué une baisse de 15 % de la sole de maïs selon les premières estimations.
Un céréalier rapporte qu’un « gros transfert du maïs sur le soja » est en cours. « L’année prochaine, nous risquons aussi d’assister à une grande augmentation des surfaces de blé tendre ou d’orge. Localement, beaucoup de terres en irrigation vont pourtant rester sans production », prévient-il. Le risque ? La déstabilisation du marché en soja et en maïs.
Concernant le GNR, en avril l’État a supprimé le droit d’accises qui correspond à 4 centimes de moins au litre et a annoncé le déblocage de vingt millions d’euros d’aides complémentaires pour les agriculteurs en difficultés, notamment avec la prise en charge des cotisations. Un allégement des règles de l’Union européenne sur les aides d’État pour les agriculteurs a aussi été mis en place. Ces aides peuvent en effet couvrir jusqu’à 50 % des surcoûts dûs à la crise. Sur le soutien aux exploitations, un million d’euros de prise en charge de cotisations a été acté par la MSA. Une assistante sociale de la MSA était présente lors des réunions pour présenter quelques dispositifs de soutien aux exploitants agricoles tels que l’Aide au répit ou encore le dispositif Rebondir.
M. Eymin
Des engrais verts pour développer sa résilience
Agronomie / Lucas Courbis, conseiller grandes cultures à la Chambre d’agriculture de la Drôme, a présenté aux agriculteurs les intérêts de la production de couverts végétaux.
Selon les points de vue, la situation géopolitique actuelle pourrait être propice à l’accélération des transitions agricoles. Lucas Courbis, conseiller grandes cultures à la CA 26, a rappelé les limites de la fertilisation minérale en abordant notamment les impasses sur le phosphore et le potassium (PK). « Certains évitent d’utiliser du phosphore et du potasse pour faire des économies quelque temps. Sur un système avec apports d’effluent d’élevage cela fonctionne. Sans effluent, je vous conseille de faire une analyse de sol en hiver pour quantifier les éléments présents, a-t-il expliqué. Attention sur les cultures exigeantes comme le colza ou la luzerne, il vaut mieux utiliser la méthode du Comité français d'étude et de développement de la fertilisation raisonnée (Comifer). » Concernant le soufre, la plupart des fumiers en contiennent. Son apport est à raisonner en fonction de la pluviométrie de l’hiver et le type de sol car il est lessivable. Pour l’azote sur blé, il faut piloter la dose d’azote avec un reliquat d’azote sortie d’hiver. Si le reliquat (entre 0 et 90 cm) est inférieur à 60 unités, votre premier apport sera entièrement valorisé. Si ce reliquat est supérieur à 60 unités alors l’impasse est possible en sol profonds ce qui peut vous faire économiser jusqu’à 40 unités d’azote par hectare. Pour le maïs grain, pas plus de cinquante unités au semis sont nécessaires. En cas d’apport de fumier de volailles, cela doit se faire au plus près du semis et il ne faut pas ajouter d’engrais minéral sauf au printemps en cas de fraicheur ou sur semis précoces. Les essais de la CA 26 en engrais verts sur maïs bio ont été réalisés sur dix hectares avec apport de compost de volailles avant les semis. Résultat : un rendement d’environ 140 q/ha.
« En mettant des moyens dans le couvert végétal, on arrive a se passer de fertilisation », assure Lucas Courbis. Ce dernier conseille notamment la féverole qui, semée semée à l’automne et détruite à la mi-mars, peut rendre 80 à 100 unités d’azote. Un couvert végétal implique plusieurs étapes dont le déchaumage, le semis et la destruction de couverts. Le reste à charge calculé par la CA26 est d’environ 175 €. À titre comparatif, l’unité azote en urée avoisine 1,70 € mais son prix est volatile alors que l’unité d’azote en féverole est chiffrée à 1,82 € d’azote piégé. Selon le conseiller, produire sa semence de féverole permettrait de faire un gain de 2 700 euros par hectare entre l’économie de semences de couvert et la restitution azoté pour la culture suivante. « Pour les graines, semer idéalement entre le 10 novembre et 10 décembre », précise-t-il en rappelant l’effet bénéfique sur le long terme pour la vie du sol, la minéralisation ou encore la teneur en matière organique et l’infiltration de l’eau. Des semis de couverts au drone peuvent être réalisés via deux entreprises implantées dans la Drôme. Un coût moyen de 45 € hors taxes pour des semis de vingt kilos par ha a été annoncé. Cette technique est conseillée sur des surfaces d’au moins 15 à 20 ha. Cela peut monter à 80 euros par ha selon la densité ou si le parcellaire est morcelé ou en pente. « Souvent, on vous propose un mélange clé en main qui n’est pas forcément adapté. Par exemple, la phacélie ne germe pas avec des températures chaudes, prévient Lucas Courbis. Le premier réflexe des agriculteurs, c’est souvent de faire des économies sur les couverts végétaux alors que c’est obligatoire au niveau réglementaire et qu’un bon engrais vert permet de faire d’avantage d’économies sur la culture suivante. Si on prête attention aux couverts, on arrive à faire de la rentabilité dessus. »
M.E