« La Pac va à contre-courant »
« Dans toutes les discussions en cours au niveau agricole et institutionnel, le cœur du problème se situe dans l'appréciation de la volatilité des prix agricoles et de son évolution dans les années à venir », indique Bastien Gibert, conseiller de Momagri (mouvement pour une organisation mondiale de l'agriculture).
Le modèle construit par Momagri montre que la volatilité est une composante structurelle des marchés agricoles. Il met aussi en évidence qu'elle est amenée à s'accroître du fait de multiples facteurs déstabilisateurs, dont la spéculation excessive et la dérégulation des politiques publiques. Et surtout la structure même de la volatilité a muté. Depuis le début des années 2000, les marchés agricoles sont soumis à une hypervolatilité des cours. Des retournements de prix à la fois plus amples, rapides et fréquents qu'auparavant sont observés pour la plupart des productions (blé, maïs, soja, lait...). Le nombre d'évènements extrêmes a doublé.
Des cours hypervolatiles
Momagri estime que les paiements découplés (DPB(1)) seront incapables de faire face dans la durée (économiquement et budgétairement) à l'hypervolatilité des cours. Les assurances traditionnelles le seront tout autant. La plupart des modèles qui fondent les décisions économiques et politiques internationales (Pac, OMC(2), ALE(3)) donnent une image biaisée des réalités économiques agricoles. Les outils actuels de gestion des risques sont inadaptés pour faire face dans la durée à l'hypervolatilité des cours et des coûts. Ils convenaient à la réalité agricole des années 1950, pas à celle d'aujourd'hui.

L'Europe aide moins que l'Amérique
L'OCDE considère que l'Union européenne (UE) subventionne davantage son agriculture que les Etats-Unis (60 % de plus). Or, ces derniers (grâce au lobbying des farmers) ont réussi à obtenir que leur aide alimentaire interne (à vocation sociale) soit en grande partie supprimée de l'évaluation des soutiens publics par l'OCDE. Par contre, celle de l'UE est incluse. Donc, a expliqué Bastien Gibert, en réalité l'Europe aide moins son agriculture que les Etats-Unis, tant en valeur absolue (- 30 % en 2013) que par habitant (- 60 %). L'UE se situe dans la moyenne en termes de montant de subventions publiques au secteur agricole (par habitant) depuis 2008. La moyenne est de 221 dollars ($), les Etats-Unis sont à 500, le Canada à 222, l'UE et le Brésil à 214, la Chine à 167 et l'Australie à 132.
Les autres s'arment, pas nous
Pour Momagri, la dernière réforme de la Pac « va à contre-courant » de la logique de volatilité des prix mais également des politiques des autres puissances agricoles, en particulier des Etats-Unis et de la Chine (voir ci-...). Eux confortent leur arsenal d'aides dans les montants et modalités de soutien puisqu'ils renforcent les paiements couplés à la production. « On va vers un monde plus volatile et risqué, note Bastien Guibert. Dans l'UE, la puissance publique se désengage : elle va dépenser moins et de manière plus découplée. Alors que les Etats-Unis et la Chine vont dépenser plus et davantage recoupler les aides à la production et au revenu. »
Réorienter la Pac
Face à cette situation et du fait de l'importance stratégique de l'agriculture ainsi que de sa force économique, Momagri juge essentiel que la Commission européenne réoriente la Pac dans les prochaines années. Cela, afin que la réforme de 2020 (déjà en préparation) soit en mesure d'intégrer les nouveaux facteurs de déstabilisation des marchés. Il s'agit, a dit Bastien Gibert, « de faire en sorte que la Pac de 2020 soit armée pour faire face aux défis qui sont les siens ». Momagri fait des propositions (voir ci-...).
Annie Laurie
(1) DPB : droit à paiement de base.
(2) OMC : organisation mondiale du commerce.
(3) ALE : accord de libre-échange.
(4) OCDE : organisation de coopération et de développement économique.
La politique agricole des concurrents /
Etats-Unis
Mesures d'aides directes aux farmers (production) et mécanismes de garantie des marges (assurance), donc protection du revenu et « filet de sécurité » ; mesures de stimulation de la demande domestique, alimentaire et non alimentaire (biocarburants).
Brésil :
Soutiens à la production (garantie d'un prix minimum, protection contre la volatilité des cours), à l'investissement (financement de la production agricole familiale, taux préférentiels pour l'acquisition matériel) ; stimulation de la demande intérieure non alimentaire (biocarburants).
Chine :
Compléments de revenus (soutiens à la protection sociale, à l'achat d'intrants, revenu minimum, suppression de taxes agricoles) ; programme de développement rural (aides à l'habitat et aux infrastructures, au maintien des terres agricoles) ; soutiens de la production et de la productivité (interventions, prix garantis, aides directes à la production, aides à l'amélioration des terres, équipements, semences, recherche et développement).
Source : Momagri.