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Flambée du carburant : l’agriculture sous pression

GNR / Alors que la saison des travaux débute pour les agriculteurs, la guerre au Moyen-Orient et la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz entraînent une hausse des cours du pétrole, prenant en étau agriculteurs et entrepreneurs du secteur agricole.

Par M.M.
Flambée du carburant : l’agriculture sous pression
©Archives AD26
La facture se fait sentir jusque dans les champs, bouleversant le quotidien des exploitations et des prestataires de services agricoles.

À l’Earl Vigne et Fils, exploitation en polyculture vigne et élevage à Mirabel (Ardèche), la consommation annuelle de GNR1 atteint environ 52 000 l/an. « Pour nous, c’est énorme, ce que représente la consommation de gasoil. Nous avons des terres en Drôme et en Ardèche, donc on fait beaucoup de route », explique Alain Vigne. Entre les semis de légumineuses, de sorgho en grains ou fourrager et le travail du sol dans les vignes, le début de la saison des travaux complique l’équation. « En décembre 2025, nous avions payé le GNR à 0.79 centimes le litre pour une moyenne annuelle de 0.78. Au premier trimestre 2026, nous avons consommé 9 658 litres et la moyenne est déjà à 0,93 euro le litre. La dernière facture du mois de mars était à 1,14 euro le litre ». Un impact sur la trésorerie qui est « énorme ». Alors pour faire passer la pilule plus facilement, l’agriculteur achète au compte-goutte, 1 000 l après 1 000 l. Mais cela ne suffit pas, Alain et Damien Vigne n’ont d’autre choix que de repenser l’organisation du travail.

Des conséquences en cascade

La hausse du prix du GNR pèse lourd sur l’Earl.  Si la hausse se poursuit, il pourrait y avoir une répercussion sur la trésorerie à hauteur de 40 % et un déficit impossible à compenser par le prix de vente de la production. L’exploitation apporte sa vendange à la cave coopérative de Montfleury et à la Maison Louis Latour, mais la crise viticole actuelle laisse peu de marge de manœuvre, maintenant les viticulteurs dans un statu quo. Du côté des bovins, Même si la vente bénéficie de prix relativement élevés, les transactions avec les bouchers locaux ou les négociants ne permettent pas d’augmenter significativement les tarifs. Seul levier, la vente de fourrage et de paille livrés aux clients, tout en veillant à ne pas soumettre une hausse trop importante. « Le risque, à terme, c’est de devoir mettre la clé sous la porte si nous n’arrivons plus à produire », alerte Alain Vigne.

« Le salaire d’un associé qui saute »

Un constat similaire du côté du Gaec d’Avis, basé sur le Coiron, où Émilien, Florentin et Gilles Amblard tentent de limiter leur consommation. Avec une utilisation annuelle comprise entre 15 000 et 19 000 litres, « le GNR coûte aujourd’hui deux fois plus cher. Si on continue comme ça, c’est le salaire d’un associé qui saute », compare Émilien Amblard. Résultat, même si le travail est intense en sortie d’hiver, Émilien Amblard affirme ne « faire que l’essentiel, surtout pour le débroussaillage afin d'économiser un maximum de gasoil ». Mais le ralentissement ne se limite pas aux travaux des champs, il s’immisce aussi dans les projets. Le renouvellement du matériel est repoussé, faute de certitude, tant la hausse des coûts pèse sur chaque décision. « Je ne changerai aucun matériel, ni n’achèterai d’engrais. On va optimiser tout ce que l’on peut », tranche Anthony Feasson. « J’essaie bien de vendre du foin, mais je ne suis pas prêt d’en vendre pour 15 000 euros », raille-t-il.

Une exonération de 0.4 centimes jugée « dérisoire »

Pour Émilien Amblard, le constat est sans appel : « On n’a jamais eu autant de charges. » Et face à l’annonce gouvernementale d’une exonération de 0,4 centime par litre, les agriculteurs, unanimes, balaient la mesure d’un mot : « dérisoire ». « Quand on fait une journée de broyeur à 20 litres de consommation par heure sur une journée de 10 heures, cela représente une économie de 8 euros sur l’ensemble de la journée », cingle l’éleveur du Coiron. « C’est ingérable, on ne sait jamais si le cours va baisser, ou augmenter, nous ne sommes pas des courtiers en bourse ! », fustige-t-il.

Du côté du distributeur Avia Thevenin-Ducrot, on explique cette hausse d’environ 50 % par rapport aux autres carburants par une différence de fonctionnement du marché. « Le gasoil à la pompe relève de la vente au détail, alors que le GNR est acheté et stocké en grandes quantités. Nous travaillons sur des volumes importants, et avec une demande soutenue, il est difficile de lisser les prix. Nous suivons donc un marché très volatil, comme les consommateurs », explique le responsable d’Avia Rhône-Alpes. Les raffineurs, eux, auraient acheté d’importants volumes au début de la crise, ce qui leur a permis d’augmenter fortement leurs marges depuis le début du conflit2. « De notre côté, nous devons continuer à nous approvisionner pour répondre aux besoins. Nous subissons les hausses et les répercutons sur les consommateurs », se défend le responsable d’Avia Rhône-Alpes. Les agriculteurs espèrent désormais un sursaut du gouvernement. Alors qu’Arnaud Rousseau a rencontré le premier ministre Sébastien Lecornu fin mars, afin de l’exhorter à une aide de 0.30 centimes par litre, le Premier ministre a annoncé attendre de nouveaux arbitrages afin de renforcer le plan initial de 70 millions d’euros en évoquant une « aide ciblée », tout en se défendant de dépenser de « l’argent qu’on n’a pas ».

M.M.

ETA / Des conséquences sur la clientèle


Du côté du président de la Fédération des Entrepreneurs des Territoires de Drôme et Ardèche (EDT), Stéphane Blard, on fait les comptes. « On sort du matériel pour l’ensilage, le labour et les semis et les moissons, qui consomme entre 70 et 100 litres à l’heure. Avec une hausse de plus de 0,70 € le litre, cela représente rapidement 50 à 70 euros supplémentaires par heure », précise-t-il. D’habitude, la marge se situe entre 5 et 10 %. « Ce qui ne laisse pas de champ d’action, pour que les entrepreneurs en payent les répercussions ». 
Pour le président de la fédération, cette crise conjoncturelle s’inscrit dans une problématique plus profonde et structurelle : le prix des céréales, qui n’aurait pratiquement pas augmenté depuis les années 1980. « Il faudrait que les céréales se vendent à un prix juste, entre 250 et 300 euros la tonne. Aujourd’hui, elles se négocient entre 160 et 200 euros », affirme-t-il. Les conséquences sont directes pour les entrepreneurs agricoles, qui perdent chaque année une partie de leur clientèle et environ 50 hectares par an. « En Drôme Ardèche, on voit des surfaces à faible potentiel abandonnées car les agriculteurs arrêtent de les cultiver. Il faudrait un vrai retournement de situation pour que cela vaille encore le coup de travailler la terre », constate-t-il.
Face à cette crise qui s’enlise, pour le président, « il est certain qu’il va falloir revoir notre organisation de chantier ». Une réunion d’information à destination des adhérents est prévue, vendredi 10 avril.

1 : Gazole non-routier 2 : Source :  https ://www.zonebourse.com