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Un procès dans l’Histoire

Justice / Invité de la Commission d’accès aux droits du Cantal (CDAD 15), l’ancien magistrat Jean-Olivier Viout est revenu sur les enjeux et les leçons du procès du chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie.

Par Benoît Parret
Un procès dans l’Histoire
B. Parret
Dans la salle d’audience du tribunal d’Aurillac, la conférence de Jean-Olivier Viout a pris encore plus de force pour l’auditoire.

Du 11 mai au 3 juillet 1987, durant huit semaines, la France a jugé, pour la première fois de son histoire, et « pour l’Histoire », un crime contre l’humanité près d’un demi-siècle après les faits. Dans le box des accusés, Klaus Barbie, désigné comme le « boucher de Lyon », pour la période où il a été chef de la Gestapo pour onze départements autour de la capitale du Rhône. Nous ne sommes plus dans le crime de guerre mettant face à face des militaires, mais dans la réalité de prérogatives hiérarchiques qui mènent à exterminer tout opposant présumé ou des hommes, des femmes et des enfants, au seul motif de leur appartenance à une religion.

« Le jugement de l’inhumanité »

Jean-Olivier Viout, ancien magistrat qui a occupé le siège de l’accusation aux côtés du procureur général lors de ce procès historique, a été invité à intervenir lors d'une conférence organisée par la Commission départementale de l’accès aux droits du Cantal, fin mars, au tribunal d’Aurillac. Ce dernier est revenu sur l’histoire de ce procès, après avoir donné les éléments de contexte nécessaires de la Seconde Guerre mondiale et présenté l’accusé. Une chose est sûre : ce procès est hors norme. Une centaine de témoins est appelée à la barre, dont des rescapés des camps de la mort, victimes des condamnations sans procès du chef de la Gestapo. Six cents journalistes du monde entier sont accrédités. Pour la première fois dans la justice française, le procès est entièrement filmé. Le tribunal de Lyon sera aménagé pour que le procès se tienne dans un lieu où l’on rend la justice et non dans un palais des sports. « Ce 11 mai à 12 heures, devant le tribunal, la foule est immense, incroyablement silencieuse », se souvient Jean-Olivier Viout, comme si c’était hier. En préambule, il fallait retrouver l’accusé, établir le cadre juridique, rendre la justice dans le pur respect de la loi.

Impunité provocatrice

Exfiltré en 1945 par la CIA, Klaus Barbie s’installe ensuite en Bolivie, mettant son « savoir-faire » au service de la dictature d’alors. Sous le faux nom de Klaus Altmann, il obtient la nationalité bolivienne en 1957. La vie a pu donc continuer pour lui avec sûrement à l’esprit une impunité provocatrice pour ses centaines de victimes. Klaus Barbie sera retrouvé, notamment grâce à ses empreintes laissées sur une photo de Jean Moulin, tendue par un journaliste français. Extradé, il arrive à Lyon le 5 février 1983. Il est incarcéré à la prison de Montluc. C’est ici qu’ont été détenues, torturées, exécutées ses victimes, plus de 10 000, de janvier 1943 à septembre 1944, dont le propre père du ministre de la Justice, Robert Badinter. Barbie est accusé de crime contre l’humanité. « Depuis le XIXe siècle, il existe une législation de la guerre : un soldat ne peut pas faire n’importe quoi. Mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec le génocide de six millions de Juifs, à l’unique motif de leur confession religieuse, apparaît le délit de crime contre l’humanité dont les faits deviennent imprescriptibles à partir de 1964 », rappelle le conférencier. Klaus Barbie a déjà été condamné à deux reprises pour crime de guerre en 1952 et 1954. Il ne peut être poursuivi une seconde fois pour les mêmes faits. Il le sera pour trois crimes : la rafle de l’Union générale des israélites le 9 février 1943 (86 arrestations, 80 déportés, 3 survivants), l’organisation du convoi du 11 août 1944 composé de 650 juifs et pour lequel il a fallu requalifier les faits concernant les résistants ; la rafle de la maison d’Izieu, le 6 avril 1944 (44 enfants déportés, aucun survivant, suite à la décision du Gouvernement Laval d’arrêter les juifs de moins de 15 ans). 

« Le bourreau tue deux fois »

Très vite, l’accusé fait valoir le droit de ne pas assister au procès qui « ne serait pas le mien » et reconnaissant, cyniquement, « avoir fait (mon) devoir en exécutant les ordres ». Ce qui fera dire à l’un des témoins à la barre : « Le bourreau tue deux fois, il tue physiquement et il tue la mémoire ».

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« La bête quitte l’arène », mais le procès est-il déjà terminé ? La lumière quitte, de fait, l’accusé pour la parole des victimes. Les témoignages de ceux qui ont croisé le regard de Barbie et qui ont survécu à sa violence sont bouleversants. Maître Jacques Vergès, avocat de la défense, se lancera dans une « défense de rupture », suspicieux envers les témoins. « On peut défendre, mais avoir le respect des victimes, ce qu’il ne fera pas », souligne Jean-Olivier Viout. Et de rappeler : « Nous avons jugé l’indicible dans le strict respect des lois, de l’équité et de la dignité humaine ». Le 4 juillet 1987, Klaus Barbie est condamné à la réclusion à perpétuité. « On ne ressort pas indemne du procès Barbie, même si une carrière à rendre la justice conduit forcément à d’autres affaires sordides. Ce fut un procès exemplaire dont nous devons tirer le rappel à la vigilance sur les mécanismes des dictatures et d’endoctrinement qui conduisent aux fanatismes », conclut Jean-Olivier Viout. À méditer !

Benoît Parret

Portrait

Banalité d’un homme devenu bourreau

Rien n’excuse un individu qui met son intelligence au service du pire contre l’humanité. C’est le cas de Klaus Barbie, jeune homme de 20 ans, bien sous tous rapports, ouvert aux autres et étudiant en théologie. En 1933, à la mort de son père et de son frère, il va se trouver « une nouvelle famille » avec le national-socialisme du nouveau chancelier Hitler, « son demi-dieu » arrivé au pouvoir le 30 janvier de cette même année. Son intelligence lui permet d’accéder aux postes à responsabilités dans la SS. « Il entre dans la machine », résume Jean-Olivier Viout. En 1940, il participe, aux Pays-Bas, à l’arrestation de juifs, de francs-maçons et d’exilés allemands. Il se montre l’officier le plus « énergique » contre le ghetto d’Amsterdam. En 1941, il est sur le front russe dans la traque des partisans. Parlant parfaitement français, il arrive en France, responsable de la surveillance de la frontière franco-suisse. Avec l’occupation de la zone libre à partir de novembre 1942, il s’installe à Lyon, chef de la Sipo SD (Gestapo). En 1945, dans une Allemagne défaite et en ruine, il est arrêté par les Américains et sert dans le renseignement contre le communisme avant de trouver refuge en Bolivie. Condamné à la réclusion à perpétuité le 4 juillet 1987, Klaus Barbie meurt d’un cancer le 25 septembre 1991 à l’hôpital de Lyon. Le corps est récupéré par sa fille et incinéré. Sur l’avis d’obsèques, il apparaît en photo en uniforme de la SS. Aucun remords ni reniement de la doctrine nazie pourrait être la devise de ce dernier acte du boucher de Lyon. Klaus Barbie déclara : « J’étais un SS, une sorte de surhomme et, si je devais renaître 1 000 fois, je revivrais 1 000 fois cet engagement ».