Accès au contenu
Climat

L’agroalimentaire, un levier pour l’adaptation agricole

Le Cluster Bio Auvergne-Rhône-Alpes a organisé une journée « Climat » à destination des entreprises agroalimentaires qui souhaitent s’engager dans la transition alimentaire pour faire face au réchauffement climatique.

Par Morgane Eymin
L’agroalimentaire, un levier pour l’adaptation agricole
©ME-AD26
À travers ces interventions, les participants, en majorité des chefs d’entreprises agroalimentaires régionales, étaient invités à réfléchir au rôle qu’ils peuvent jouer dans l’adaptation au réchauffement climatique. 


Canicules, sécheresses, gels, épisodes pluvieux intenses, ravageurs, variations de récolte… Les effets du réchauffement climatique ont déjà commencé à bouleverser la production agricole mondiale. La France s’est ainsi dotée d’une Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique (TRACC). Le pays se base sur un scénario de plus de quatre degrés en moyenne sur la France hexagonale et la Corse par rapport à l’ère préindustrielle d’ici 2100. C’est dans ce contexte que le Cluster bio Auvergne-Rhône-Alpes a organisé une journée « climat » avec ses adhérents jeudi 13 novembre à Alixan. 

« Dans la région, on a déjà un climat en évolution avec une augmentation déjà constatée de 1,8 degré en moyenne entre 2014 et 2023 par rapport à l’ère préindustrielle. Nous risquons d’atteindre une augmentation de trois degrés d’ici 2050 », a rappelé Maud Bouchet, consultante et formatrice au sein du cabinet Isara conseil. De son côté Serge Zaka, agroclimatologue, a avancé quelques pistes pour répondre à la question : « Quelles cultures fera-t-on dans Vallée du Rhône à l’avenir ? ».

L’évolution du climat

En guise d’introduction de la journée, Maud Bouchet a notamment partagé les données du groupe Boston Consulting présentées lors du Word Economique Forum en 2024. « L’inaction climatique coûtera trois à cinq fois plus chère que l’action, a-t-elle indiqué. Une sinistralité qui croît et pourrait exploser d’ici 2050. » Face aux dirigeants d’entreprises présents dans la salle, l’intervenante a mis en avant des leviers d’adaptation sur plusieurs niveaux : incrémentale (période de récolte, espacement des plantations, gestion de l’eau et des nutriments), adaptation systémique (nouvelles cultures, chaîne de production, diversification), transformative (nouvelle utilisation des sols, déplacement géographique de l’activité). Elle a ensuite listé les actions possibles : optimiser la transformation, impliquer les parties prenantes, adapter la production, gérer la chaîne d’approvisionnement et moderniser les outils.

 

En effet, la consultante a tenu à souligner que « le réchauffement climatique impactera l’agriculture mais aussi le reste : l’approvisionnement, les infrastructures, la logistique, la transformation, les conditions de travail et les modes de consommation ». Maud Bouchet Signaux a toutefois identifié plusieurs opportunités telles que l’introduction de nouvelles cultures et espèces adaptées (pois chiche, sorgho, amande, millet…) et la relocalisation de certaines productions. Selon elle, les filières bio sont des « laboratoires du futur » et « l’adaptation se construit ensemble ».

Considérer les espèces futures

En tant qu’agroclimatologue, Serge Zaka a présenté aux participants l’évolution climatique et ses impacts sur la production locale. Des données qui jouent sur les décisions socio-économiques et politiques sur le long terme. Le célèbre ingénieur agronome a d’abord exposé un panorama des années écoulées faisant référence à l’année 2022 qui « a marqué la profession agricole » avec les pertes de rendement catastrophiques dues notamment au sirroco*. « Selon les projections, d’ici 2050 si on ne change rien, 2022 deviendra la norme », projette Serge Zaka. Pour la filière bio, il a défendu l’investissement dans la recherche afin de trouver des alternatives visant à faire face à la diminution du nombre de jours inférieurs à zéro degrés. « D’ici 2100, Valence pourrait progressivement adopter les caractéristiques du climat méditerranéen ». À la fin du siècle, la pomme golden se produira en Suède car elle manquera de froid sur nos territoires, l’abricot colorado pourrait disparaître de l’Ouest et se produire dans la Vallée-du-Rhône, la France devrait reprendre le flambeau espagnol sur la production de tomates et des légumes d’été. 

 

Sur le blé, Serge Zaka a alerté les participants. « L’agriculture est mondialisée donc l’évolution du blé risque de poser des questions géopolitiques. Le rendement s’est stabilisé depuis les années 2000. Il n’augmente plus. La production de blé se décale vers le Nord et en direction de l’Ukraine et de la Russie, a-t-il avancé. Nous n’avons pas anticipé le blé et nous risquons de dépendre des importations extérieures » Sur le vin, au-delà de l’augmentation des maladies, le principal problème, « c’est qu’on a gagné deux à trois semaines sur l’ouverture du bourgeon et on a perdu une semaine sur le gel. Cela implique une perte de rendement. Le risque de gel va être multiplié par trois ».

Le microclimat de la parcelle

Serge Zaka a mis en avant l’hydrologie régénérative et les quatre principes de la culture de l’eau : ralentir, répartir, infiltrer et stocker. L’agroclimatologue a valorisé l’évapotranspiration afin de protéger la culture du soleil et de la couper du vent. Il a donné l’exemple des abricotiers dans un vignoble, de la production animale sous production arboricole et du maraîchage sous arbres. Pour illustrer ses propos, il a présenté la stratégie de McCain qui, après avoir été approvisionné de petites patates inutilisables pour faire ses frites, a adopté un cahier des charges qui encourage les producteurs à protéger leur sol avec des couverts végétaux. Dans la salle, un dirigeant a demandé quelle serait la tendance pour l’avoine. « La plupart des cultures d’hiver sont favorisées par le changement climatique mais elles vont se récolter de plus en plus tôt, dès le printemps », a-t-il répondu.

« Ici, nous devrions avoir des oranges à partir de 2050 lorsque le risque de gel mortel pour les agrumes diminuera, a dévoilé Serge Zaka, célèbre agroclimatologue. Pour l’olivier, on pourrait récupérer la production d’Andalousie. » ©ME-AD26

Parmi les cultures qui peuvent arriver sur le territoire, Serge Zaka a cité la vanille qui pourra être produite en Bretagne. Certaines cultures arrivent déjà timidement telle que la banane sous serre ou la canne à sucre dans l’Hérault et l’avocat à Perpignan. Sur la filière sucre, il a conseillé de faire une étude de changement climatique car « la betterave va continuer de monter au Nord ». Le pari gagnant selon l’agroclimatologue ce sont « les agrumes dans le Sud-est, ça c’est le top ». Il conseille toutefois à ceux qui veulent se lancer dans de nouvelles cultures de commencer par des essais. « C’est une transition progressive. Arracher dès maintenant, c’est une erreur. Cette période de transition doit être soutenue par les entreprises mais aussi par l’État. Quand l’entreprise agricole fait l’effort de prendre le risque d’investir dans une nouvelle culture, ce risque devrait être supporté par l’État pour couvrir la perte de l’ancienne production et couvrir la nouvelle production qui sera adaptée à l’avenir. L’État doit créer des filières et les aider financièrement. » 

Des entreprises qui s’engagent

En fin de matinée, certains entrepreneurs ont présenté leurs engagements envers la profession agricole et le climat. La société parisienne Omie s’est engagée à défendre une « définition ambitieuse de l’agriculture régénérative » en s’intéressant à la santé des sols. Ainsi, un pourcent du chiffre d’affaires va aux agriculteurs et aux coopératives accompagnés vers la transition par le biais de financements de diagnostics d’exploitations, de la réalisation d’une feuille de route et d’accompagnements techniques. La Biscuiterie de Provence, basée à Saint-Maurice-sur-Eygues et représentée par France Bédouin, a quant à elle abordé sa politique autour du local. La dirigeante drômoise et le fondateur de l’entreprise Biofuture, basée à Aix-en-Provence, ont vanté les atouts de leur formation au sein de la Convention des entreprises pour le climat : neuf mois d’exploration collective pour repenser son modèle dans les limites planétaires (avec des distributeurs, fabricants, agriculteurs, assurances…). Une deuxième formation est prévue en avril 2026.