Le bio progresse dans les rayons mais recule dans les champs
Après plusieurs années de crise, le marché du bio connaît un net rebond au premier semestre 2025 (+ 4,1 %). Les ventes progressent dans tous les circuits, y compris en grande distribution. Mais cette reprise côté consommation contraste avec un ralentissement des conversions.
Lors du salon Tech&Bio, organisé les 24 et 25 septembre à Bourg-lès-Valence, l’Agence bio a confirmé la reprise du marché de la bio, amorcée timidement en 2024. « Sur les six premiers mois de l’année 2025, la consommation de produits bio à domicile affiche une croissance de 4,1 % en rythme annuel, a annoncé Laure Verdeau, directrice de l'Agence bio. La demande repart et c'est particulièrement remarquable. »
Tous les circuits sont concernés : + 8,8 % pour la vente directe, + 6,2 % dans les magasins spécialisés et + 1,4 % en grande distribution, une première depuis 2021. Côté produits, les fruits et légumes (+ 8 %), la volaille (+ 15 %) et les œufs (jusqu’à + 23 % en GMS) figurent parmi les plus dynamiques.
Cette embellie tranche avec les années noires 2020-2023, marquées par un recul global de 6 % des achats. Elle reste toutefois relative : les Français ne consacrent encore que 6 % de leur budget alimentaire au bio, les cantines n’atteignent en moyenne que 7 % de produits bio (loin des 20 % fixés par la loi, sauf notamment dans la Drôme), et seulement 10 % de la surface agricole utile (SAU) est convertie en agriculture biologique.
Moins de producteurs
Si la demande repart, l’offre fléchit. Pour la première fois, le solde entre les entrées et les sorties de certification est négatif en 2025, avec 165 producteurs en moins depuis janvier. S'agissant des surfaces, en 2024 déjà, la SAU bio avait légèrement reculé (de 10,3 % à 10,1 %), avec des arrêts de certification liés pour moitié à des retours vers le conventionnel et pour un tiers à des cessations d’activité. « Cette tendance interroge la souveraineté alimentaire en bio : davantage de consommation mais moins de producteurs français pour y répondre », a fait remarquer Laure Verdeau, lors des Rencontres filières et marchés de Tech&Bio. Et de préciser : « 80 % du bio consommé en France est made in France (70 % si on enlève les fruits tropicaux). En matière de souveraineté alimentaire, le bio est un excellent élève. »
Plus d’inquiétudes
Si 93 % des agriculteurs se disent fiers d’être en bio et 86 % estiment que ce choix contribue à leur bien-être, une majorité exprime un profond malaise économique et politique. C'est ce qui ressort de l'enquête sur le moral des producteurs menée par l’Agence bio. Plus d’un sur deux se déclare insatisfait de ses revenus, 38 % se disent pessimistes et 81 % n’ont pas confiance dans les pouvoirs publics. Les producteurs demandent avant tout reconnaissance et soutien : une meilleure rémunération (89 %) et une communication renforcée auprès du grand public sur les garanties du label (92 %).
Entre reprise commerciale et fragilité de la production, le bio français reste à la croisée des chemins.
Christophe Ledoux
Ils ont dit
« La reprise de la croissance dans les magasins est une tendance de fond, a déclaré Benoît Soury, directeur marché bio du Groupe Carrefour. Notre engagement, pris en juillet, est d'être en France le bio le moins cher. Nous sommes un distributeur capable de nous engager sur le moyen et le long terme avec des contrats de partenariats de trois, quatre ou cinq ans. » Par ailleurs : « Il faut flécher les moyens de l'Agence bio pour réenchanter la consommation et faire en sorte que le bio-réflexe des consommateurs s'accentue. »
« Depuis 18 à 24 mois, selon les filières, nous observons une reprise de + 7 à + 8 % sur le premier semestre, a fait remarquer le représentant de Biocoop. Il faut arrêter les discours délétères annonçant la fin de la bio. Il faut au contraire redonner confiance dans le label bio, faire de la pédagogie sur ce qu'il apporte de positif. » Par ailleurs, « Biocoop s'est doté d'un plan stratégique 2026-2029 avec l'ambition de rendre la bio désirable et accessible ». Enfin, « Biocoop veut donner de la lisibilité sur les prix minimums basés sur les coûts de production, en passant de 25 à 30 % de produits commercialisés en commerce équitable d'ici 2029, particulièrement pour les filières françaises ».
« Dans les collèges drômois, la part du bio dans les menus atteint en moyenne 51 % et un collège dépasse même les 80 %. Ce n'est pas juste du déclaratif mais une réelle certification, un réel calcul, a expliqué Antonin Delisle, responsable du service développement agricole, agroalimentaire et bois au conseil départemental 26. C'est tout un processus d'accompagnement avec la formation des cuisiniers, la sensibilisation des collégiens… » De plus, « depuis la mise en place de la loi Egalim, on a proposé un appel à manifestation d'intérêt pour d'autres lieux de restauration collective et on va les accompagner pour monter en gamme et atteindre les objectifs de la loi. »
Propos recueillis par Ch. Ledoux
Marché en Europe : une reprise qui se confirme
Lors du salon Tech&bio, Clément Lepeule, consultant pour AND International, a présenté les grandes tendances de l’agriculture biologique à l’échelle européenne. Si la majorité des pays européens ont subi un essoufflement de la production bio entre 2021 et 2022, la valeur du marché passant de 46,4 à 45,2 milliards d'euros (Mds€), la reprise s’est amorcée dès 2023 avec 46,5 Mds€ pour atteindre 52 Mds€ en 2024.
Le marché est dominé par l’Allemagne (17 Mds€, + 5,7 %) et la France (12,2 Mds €, + 0,8 % depuis 2023). Suivent l’Italie (6,5 Mds€, + 5,7 %), la Suède (3,4 Mds€, seul pays du top 5 à subir un recul de son marché, de l’ordre de 1,5 %) et l’Espagne (3,1 Mds€, + 3%).
Depuis 2023, l’Espagne a dépassé la France à la première place des pays européens en termes de surface agricole utile (SAU) dédiée à la bio, avec 3 millions d'hectares, contre 2,6 en France. Le Danemark est le premier pays en termes de consommation de produits bio, à 12 %, soit le double de la France. La production biologique atteint également 10 à 12 % dans ses différentes filières agricoles. « Le Danemark dispose d’une stratégie nationale ambitieuse, qui vise 30 % de consommation et 30 % de production en agriculture biologique d’ici 2030 » a rappelé Laure Verdeau, de l’Agence bio. De bons chiffres qui reposent, selon Benoît Soury, directeur marché bio de Carrefour, sur un engagement très fort de l’État dans la restauration collective (objectif de 100 % de bio dans les cantines scolaires).
Lait de vache bio : le Cniel craint un record de déconversions
À l’occasion du salon Tech&Bio, la filière laitière a fait un point sur la baisse de l’offre en bio. Corentin Puvilland, économiste au Cniel, a indiqué que l'interprofession du lait de vache anticipe, en 2025-2026, un nombre record de cessations d’activité en agriculture biologique (arrêt de l’exploitation ou déconversion), qui pourrait aller jusqu’à 7 % par an. Toutefois, le lait conventionnel pourrait ne plus être aussi attractif, alors que les signaux sont plutôt baissiers, du fait d’une forte production mondiale.
L'économiste a rappelé que la filière bio laitière avait atteint un record de 40 % de déclassements en 2021, en raison de la baisse de la consommation, et de la hausse du prix du lait conventionnel. Cela a poussé des éleveurs à se déconvertir sur les années qui ont suivi, « voire à cesser leur activité ».
Depuis 2022, le nombre d’éleveurs laitiers bio a chuté, passant de 4 003 à 3 688 aujourd’hui, soit une baisse de 15 %. La collecte s’en est ressentie, avec une baisse équivalente, passant de 1,3 à 1,13 million de litres. Corentin Puvilland a ajouté que la crise du lait bio est une spécificité française, les autres pays européens rémunérant le bio via une prime indexée sur le conventionnel. « Mais la valorisation à l’export est insuffisante pour constituer un débouché pour les éleveurs laitiers français », a-t-il conclu.